CHANOINES. LA RÉFORME GRÉGORIENNE
les rapports entre chanoines et convers ne diffèrent pas sensiblement de ceux qui régnent dans les monastères bénédictins ou cisterciens. Les premiers vaquent à l'office divin, dans une mesure variable, à la cura animarum et au travail manuel, surtout dans les monastères où Vordo novus est en vigueur. Les seconds se consacrent entièrement à la culture, l'élevage et les travaux domestiques ou bien se spécialisent dans la pratique de l'hospitalité. Par contre, la présence de sorores conversae pose à la longue des problèmes délicats. Ces femmes ne se vouent pas, à l'origine, au chant de l'ofTice comme les moniales, mais bien aux travaux manuels appropriés, tels le tissage, la couture et le lavage des vêtements. Elles vivent dans une clôture très stricte. Le contact avec l'extérieur se fait uniquement par une fenêtre, en présence de deux autres sœurs. Le maintien de cette discipline suppose une distribution particulière des bâtiments qui n'est pas toujours réalisée. Avec le temps, le souci de la réputation et certains abus provoquent une tendance générale à l'éloignement de la communauté féminine. Les difTicultés économiques rendent aussi cette mesure souhaitable, car l'entretien de communautés souvent nombreuses de conversae devient rapidement une lourde charge. Le chapitre général de Prémontré prend une mesure dans ce sens en 11 4L Elle est généralement appliquée dans les années qui suivent et un mouvement analogue se produit dans les autres congrégations et même dans les monastères doubles indépendants.
Mais la séparation des communautés pose, elle aussi, des problèmes délicats. Il faut, en effet, opérer une distribution équitable des ressources et déterminer le mode d'administration des deux parts. A plus d'une reprise, les papes ont dû rappeler aux abbés de Prémontré leurs obligations de justice à l'égard des sœurs, par lesquelles leur était parvenue la plus grande partie de leurs biens. Une fois isolées, les sorores se transforment rapidement en moniales pour qui le chant de l'ofTice constitue la principale occupation. Dans bien des cas, le droit de regard conservé par le supérieur de l'ancien monastère double sur les élections et l'administration devient la source de conflits que les autorités ecclésiastiques s'efforcent d'aplanir. (Voir, pour tout ceci, les Annales Rodenses, M. G. H., SS., XVI, 706 sq. et A. Erens, Les sœurs dans l'ordre de Prémonlré, dans Anal. Praemonslratensia, V, 1929, p. 1 sq.)
2. Les supérieurs des communautés. — Suivant les régions, les supérieurs de communautés régulières prennent des titres variés. En France, ils portent généralement celui d'abbé, déjà en usage dans certaines communautés canoniales à l'époque carolingienne; en Italie, celui de prieur, et en Allemagne, celui de prévôt. Cette variété a des causes diverses. Dans les fondations érémitiques, une certaine répugnance se manifeste à l'égard des usages de l'ancien monachisme et l'on rejette le terme d'abbé par souci de simplicité évangélique. Il semble bien qu'en terre d'Empire, le désir de conserver aux communautés un caractère plus strictement canonial ait fait préférer le terme de praepositus. Dans les régions frontières, cette diversité ne pouvait manquer de provoquer des conflits. Au nom de l'ancien monachisme, Rupert de Deutz proteste contre l'introduction du titre d'abbé dans les communautés liégeoises de S. -Gilles et Rolduc (Comment, sur la règle de S. Benoît, P. L., clxx, 526). Lorsque la coutume s'étend à Springiersbach, le premier abbé, Richard, se charge de répondre aux objections du grand clunisien. Notons que certaines bulles pontificales i)arlent à'abbas vel praepositus; celle d'Honorius pour Beuron accorde au supérieur le droit au titre d'abbé et à l'usage de la crosse s'il le juge
bon (P. L., CLXvi, 1313). Ce qu'il faut surtout retenir de tout ceci, c'est que, chez les chanoines réguliers, une communauté placée sous la direction d'un prieur ou d'un prévôt et donc appelée prieuré n'est pas nécessairement dans l'état de dépendance juridique que ce terme indique dans le monachisme. Beaucoup de ces prieurés augustins ont connu un développement comparable en tous points à celui d'abbayes bénédictines.
Elaboré en pleine époque grégorienne par des papes réformateurs, le statut des chanoines réguliers contient entre autres privilèges celui d'élire librement leur supérieur secundum timorem Dei et regulam B. Augustini. Le plus souvent, il est conseillé de choisir celui-ci dans la communauté même et de ne recourir qu'en cas d'extrême nécessité à un étranger (ainsi Innocent II pour Beuron, P. L., clxxix, 82). Ici encore, la diversité des coutumes était la source de grandes difTicultés, comme le prouve l'histoire de l'abbaye de Rolduc, où deux supérieurs choisis à Springiersbach troublèrent longtemps le bon ordre en voulant introduire les usages de leurs monastères (Ann. Rodenses, M. G. H., SS., xvi, 706-07). Là où l'évêque a joué un rôle important dans la fondation, il se réserve parfois le droit d'y intervenir. Des chapitres séculiers ayant participé à la fondation exerçaient, eux aussi, on l'a vu, un certain contrôle (cf. G. Schreiber, Kurie und Kloster in XI i. Jhl, ii, 331).
3. Les relations avec les autorités ecclésiastiques. — Dans ce domaine encore, la diversité la plus grand^ règne parmi les chanoines réguliers à cause de la va riété des origines. Les communautés issues de ré formes proprement dites conservent normalement 1 statut de l'ancienne institution. Ainsi à Aulne (dioc. de Liège), le supérieur des réguliers doit continuer à remplir auprès de l'évêque de Liège l'office de chapelain, comme l'avaient fait ses prédécesseurs séculiers (cf. Miraeus et Foppens, ii, 823). Par contre, lorsque l'évêque réformateur a pris l'initiative d'une fondation ou a du moins participé dans une large mesure à son organisation, il établit le plus souvent des liens assez étroits entre la communauté et l'autorité diocésaine. Ainsi Hugues, évêque de Grenoble, spécifie que les chanoines réguliers de S. -Georges obedientes et subiecti existant nobis et successoribus nostris tamquam canonici proprio episcopo (Cartulaire de Grenoble, éd. J. Marion, 138-39). A S. -Quentin de Beauvais, l'évêque fondateur Guy avait conservé un droit de regard sur les élections de la communauté. Les évêques de Bayeux et de Liège agissent de même pour le Plessis- Grimoult et Géronsart; Yves de Chartres intervient également de manière assez constante dans l'administration de S.-Jean-en-Vallée (cf. P. L., clxiii, 104 et CLxxxx, 1462). Ailleurs, les évêques se réservent au moins le droit de surveillance, à l'exclusion de leurs officiers subalternes. Ainsi, en 1142, l'évêque de Liège, Albéron II, spécifie pour Géronsart que, ut more aliarum ecclesiarum in quibus regulariter vivitur, prior nulli personae nisi nobis et successoribus nostris... responderet (cf. Anal, pour hist. ceci. Belgique, iv, 1867, p. 465). On trouve une mesure analogue de l'archevêque de Mayence pour Schwabenheim en 1130 (Stimming, Mainzer Urkundenbuch, 438). Parfois même, certaines communautés jouissent de l'exemption de la juridiction archidiaconale.
Toutes les circonstances que nous venons de rappeler expliquent aussi, dans une large mesure, le fait que les réguliers n'ont obtenu que très rarement l'exemption de la juridiction épiscopale (cf. G. Schreiber, Kurie und Kloster in xii. Jlit, i, 101-05, 171, 238).
4. Les congrégations de chanoines réguliers. - On a vu comment, à l'origine, les communautés régulières se sont formées par suite d'initiatives multiples, en ordre dispersé. Leur développement fut en partie
CHANOINES. LA RÉF
OJUIE GRÉGORIENNE
compromis par le nombre même des fondations et par la concurrence des autres ordres monastiques, tel Cîteaux, alors en plein essor. Lorsque, vers 1110, Hugues de Fouilloy entre au prieuré d'Heilly, celui-ci ne compte que sept frères, quatre chanoines et trois convers, qui n'avaient pas assez de biens pour entretenir une charrue (H. Peltier, Hugues de Fouilloy, dans Rev. du Moyen Age lut., ii, 1946, p. 29). Telle devait être la situation dans un grand nombre d'autres monastères qui, au cours de leur histoire, soulïrirent toujours de la ienuitas de leurs ressources. Pour eux, le seul moyen de survivre était de s'afTdier à un organisme plus vigoureux.
Ainsi se formèrent progressivement autour de centres plus importants, tels que S.-Ruf, S. -Quentin de Beauvais, Arrouaise, Rottenbuch, S. -Victor, Springiersbach. Prémontré, etc., les grandes congrégations de chanoines réguliers. Le rayonnement de la personnalité de leur fondateur et la renommée de leur ordo contribuèrent tout autant que les difficultés d'ordre temporel à rassembler autour de la maison centrale un grand nombre de dépendances. Outre cet accroissement par afTiliation, elles essaimèrent bientôt en envoyant de tous côtés des colonies. Pour donner de la cohésion à l'organisme ainsi constitué, les législateurs établirent des constitutions communes en se basant, dans la plupart des cas, sur l'exemple donné par les cisterciens dans la carta caritatis. Ici comme là, le grand instrument- de l'unité fut le chapitre général réuni tous les ans à l'abbaye-mère. Nous le voyons fonctionner à Prémontré, S. -Victor, Springiersbach et dans les congrégations diocésaines d'Halberstadt et de Worms (cf. G. Schreiber, op. cit., ii, 326). Dans bien des cas, son action centralisatrice ne réussit qu'avec peine à contre-balancer les forces de dispersion. Le grand nombre d'affiliations, le développement extrêmement rapide et la diversité des coutumes ne pouvaient que contribuer au maintien d'une certaine autonomie, au moins dans le détail de la discipline.
7° Les chanoines réguliers dans l'Église au Xii" siècle. — Aux yeux des profanes et même de beaucoup d'historiens, le xii« s. est celui de S. Bernard et de Cîteaux. Sans vouloir rabaisser le moins du monde la gloire et les mérites du grand Docteur et de son ordre, il importe, si l'on veut se faire une idée exacte de l'époque, de placer à côté d'eux les chanoines réguliers. Rappelons seulement quelques faits qui permettront d'estimer plus exactement le rôle joué par eux en des domaines très variés.
Quatre papes du xii« s., Honorius H, Innocent II, Lucius II et Adrien IV, ont été formés dans les communautés régulières de Ste-Marie-de-Rheno, du Latran, de Ste-Croix de Jérusalem et de S.-Ruf. Nombreux aussi sont les cardinaux, légats et évêques sortis des rangs des disciples de S. Augustin et qui, par leur science et leur sainteté, ont puissamment secondé les papes dans leur œuvre de réforme. Parmi les principaux collaborateurs d'Urbain II, de Pascal II et d'Innocent II, nous trouvons Yves de Chartres, Oldégaire de Barcelone, Gautier de Maguelone, Conon de Préneste et Norbert de Magdebourg. Seule la mort prématurée de ce dernier l'empêcha de jouer un rôle comparable en tous points à celui de S. Bernard. A côté de ces étoiles de toute première grandeur, on trouve encore bien des prélats qui travaillèrent à la réforme, dans le cadre de leur diocèse : Ramon de Roda-Barbastro, Bertrand de Barcelone, Bernard de Tarragone et Gaufred de Tortose, formés à S.-Sernin de Toulouse et à S.-Ruf, agissent dans l'Espagne du Nord et dans les territoires repris sur les Maures. De même, Anselme de Havelberg, Evermode et Isfrid de Ratzebourg évangélisent les Wendes. Jean de Warneton et Milon, prémontré, rétablissent la paix et la
discipline ecclésiastique dans le diocèse de Thérouanne. Citons encore l'action de Gérard d'Oulx, devenu évêque de Sisteron, Guillaume de Champeaux, év. de Châlons-sur-Marne, Ayrald de Grenoble, év. de Maurienne, Lambert de la Couronne, év. d'Angoulême, Giraud et Béranger de Cassan, devenus év. de Béziers et d'Agde, Godescalc du Mont-S. -Martin, év. d'Arras, Guillaume Corbeil, archevêque de Cantorbéry, et Robert de Béthune, év. d'Hereford, Laurent, év. de Dublin, Jean de Guicamp, év. d'Aleth et de S.-Malo, Hartmann de Klosterneubourg, év. de Brixen, Guérin de Mortara, év. de Préneste, Albert, patriarche de Jérusalem et organisateur du Carmel, Jacques de Vitry, disciple de Marie d'Oignies et év. de S.-Jean-d'Acre, etc. Notons enfm le rôle joué dans la réforme de l'Église par des personnages de la taille de Manegold de Lautenbach et Gerhoh de Reichersberg.
Dans certaines régions, comme la Catalogne et l'Aragon, les provinces ecclésiastiques de Reims, Cologne, Trêves, Constance, Salzbourg et Magdebourg, comme aussi en Terre sainte, les chanoines réguliers dépassent les cisterciens par le nombre des communautés et la rapidité de l'expansion. Dans ces monastères aux origines les plus diverses, la sainteté fleurit non seulement parmi les chanoines, mais aussi chez les convers et converses. A côté des prélats déjà cités, tels qu'Oldégaire de Barcelone, Jean de Warneton, Jean de S.-Malo et Laurent de Dublin, qui furent canonisés, nous trouvons ceux que l'on a appelés récemment 11 les héros du mouvement apostolique » : des fondateurs ermites comme Gautier de L'Esterp, Gausbert de Mont-Salvy, Gaucher d'Aureil, Ailbert de Roiduc et Garembert de Mont-S. -Martin; des organisateurs comme Hugues de Fosses et Guillaume d'Eskill; des curés comme Frédéric de Feikome; des chanoines comme Herman Joseph, le Juif converti de Steinfeld; des seigneurs comme Godefroid de Cappenberg et Louis d'Arnstein ; des converses comme Ode de Bonne- Espérance, Mathilde de Diessen, Herluque de Bernried et Marie d'Oignies. Chez beaucoup d'entre eux, apparaît déjà cette dévotion tendre à l'humanité du Christ et à la Vierge qui prendra son plein développement dans la spiritualité franciscaine (cf. F. Petit, La spiritualité des Prémontrés aux .xn" etxiii^s., Paris, 1947, p. 65 sq.).
Indépendamment même de ces fruits extraordinaires de sainteté, la réforme a provoqué un relèvement considérable des mœurs du clergé. Pour juger équitablement des résultats obtenus, il faut tenir compte non seulement des difTicultés inhérentes à une telle entreprise, mais encore du fait que jamais la vie commune n'a été imposée par l'autorité ecclésiastique. Voilà pourquoi le nombre des anciennes institutions atteintes par la réforme est relativement peu élevé. Mais, par contre, son action sur les individus ne saurait être exagérée. Des milliers de clercs ont abandonné leurs prébendes et une vie parfois peu édifiante, pour mener la vie apostolique et suivre, pauvres, le Christ pauvre. Leur exemple a certainement contribué à relever le niveau général des mœurs canoniques, même chez ceux qui ne suivirent pas le mouvement.
Bien des études particulières seront nécessaires pour apprécier exactement les résultats atteints par la réforme canoniale. Mais, dès maintenant, nous pouvons mesurer la part qu'elle a prise dans le mouvement des idées aux xi<' et xii» s. La formation de la théorie sur la vie commune chez Hildebrand, Pierre Damien et Anselme de Lucques est le plus pur produit de l'esprit grégorien : réaction contre la coutume et la législation carolingiennes; lutte contre le désordre et la confusion introduits par elles dans la structure de la société chrétienne; retour à la tradition de l'Église primitive — tous les traits essentiels de la mentalité réforma-