‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 91 sur 282 · C. Laplatte · texte numérisé non relu

C. Laplatte

CHARLEIVIAGNE, en latin Carolus Magnus, nom donné par l'histoire à Charles, le plus grand des rois des Francs, qui régna de 768 à 814. |

I. Premières années. — Né en 742, il était le fils aîné de Pépin le Bref et de Bertrade, fille de Charibert, comte de Laon. Il avait un frère cadet, Carloman , (supra, XI, 1060-61, Carloman-2). A l'âge de douze ans, le 28 juill. 755, il fut sacré à S. -Denis, avec son père et son frère, par le pape Étienne II, venu en Gaule, qui les oignit tous trois de l'huile sainte. Le I pape fit ensuite, sous la menace de l'excommunication, défense aux Francs de choisir jamais un roi en

CHAHLEMAGNE

dehors de la descendance de Pépin. Cet acte indiquait que Dieu et l'apôtre Pierre confirmaient Pépin dans sa royauté et rendaient la couronne héréditaire dans sa famille. Ainsi fut fondée la dynastie carolingienne, dont Charlemagne fut le roi le plus glorieux (Levillain, De l'authenticité de la « clausula de unctione Pippini », dans Dibl. de l'École des chartes, 1927, p. 20-42).

Le pape donna aussi aux princes qu'il venait de sacrer le titre de n patrices des Romains ». Désormais les lettres expédiées par la Chancellerie pontificale à l'adresse de Pépin et de ses fils portèrent cette mention : « Aux seigneurs nos très excellents fils, le roi Pépin..., Charles et Carloman, tous trois patrices des Romains. " Ce n'était à la vérité qu'un titre honorifique, dont il était difficile de déterminer la portée. Pépin le Bref n'y attacha guère d'importance et ne le porta point dans ses actes. Mais, plus tard, Charlemagne sut en tirer des conséquences pratiques.

II. DÉBUTS DU RÈGNE. — • En 768, Pépin, sentant sa fin prochaine, partagea, en présence des grands, son royaume entre ses deux fils : car, comme les Mérovingiens, à qui il avait succédé, il était imbu de l'idée qu'un royaume était semblable à un patrimoine, dont chaque fils devait avoir sa part. Charles, l'aîné, eut le lot le plus avantageux comprenant la majeure partie de l'Austrasie et de la Neustrie et l'Aquitaine occidentale. Carloman reçut la Bourgogne, la Provence, la Septimanie, l'Alsace et l'Alémanie, avec quelques comtés en Neustrie et en Austrasie et le reste de l'Aquitaine.

Pépin mourut peu après, le 24 sept. 768. Le 9 oct., ses deux fils furent élevés à la royauté, Charles à Noyon et Carloman à Soissons, « par leurs grands et la consécration des prêtres ».

Les deux jeunes rois ne ijaraissenl pas avoir été toujours d'accord. Mais Carloman mourut trois ans après, le 4 déc. 771. Il laissait des enfants en bas âge. Charles s'empressa d'occuper son royaume et de se faire reconnaître roi par ses grands. L'unité de la monarchie franque était rétablie. Charles, qui était maintenant le plus puissant des princes de l'Occident, allait continuer l'œuvre de son père Pépin, en y mettant la marque d'un prestige incomparable.

III. Guerres. — Charlemagne fut occupé presque chaque année de son règne à faire campagne. Comme le dit son historien Éginhard, « le royaume franc, qu'il avait reçu de Pépin, son père, déjà vaste et puissant, noblement développé par lui, fut augmenté de près du double ».

Il affermit d'abord son autorité sur des pays qui, après avoir été soumis par Pépin, s'étaient révoltés. L'Aquitaine, qui s'était soulevée en 769, fut rapidement domptée. Le duc Tassilon de Bavière, qui s'était reconnu vassal de Pépin, ne tenait guère ses engagements : en 788, Charles finit par le faire tondre et enfermer dans un couvent et annexa la Bavière. Des comtes francs, établis en Aquitaine et en Bavière, y remplacèrent les cadres indigènes.

Surtout Charlemagne conquit de nouveaux territoires. Il faut remarquer que la plupart de ces guerres eurent un caractère religieux. En Italie, il s'agissait de défendre le Siège apostolique contre un roi chrétien qui le menaçait. Ailleurs Charles eut à combattre des peuples ennemis de la foi chrétienne, qui étaient pour le royaume des Francs des voisins dangereux.

1" Expéditions en Italie. — Comme son père, Charlemagne fut amené à intervenir en Italie à la demande du pape, à qui Pépin le Bref avait constitué un domaine temporel dont les Lombards auraient voulu s'emparer.

Au début de son règne, il semblait que tout était disposé pour une paix durable. En 756, le duc de Tos-

cane, Didier, avait été élu roi des Lombards grâce à l'appui du pape Étienne II et de l'abbé Fulrad envoyé du roi des Francs. Il avait juré solennellement d'exécuter les engagements pris par son prédécesseur As- ! tulf et même promis au pape de lui céder plusieurs cités voisines de l'exarchat de Ravenne et de la Pentapole. Pépin le Bref s'était imaginé que ce roi serait un allié fidèle de la royauté franque et du Saint- Siège.

I Didier ne répondit pas au.x espérances qu'on avait \ mises en lui. En 768, à la mort du pape Paul I", il tenta d'installer dans la chaire de S. Pierre une de ses créatures, le diacre Philippe, qui d'ailleurs ne put pas s'y maintenir. Le pape Étienne III, élu à la place de Philippe, avait de justes raisons de se méfier de ce perfide allié. Bien plus, en 770, Didier essaya aussi de disposer de l'évêché de Ravenne qui pourtant faisait partie du Patrimoine de S. -Pierre.

Cependant, du côté franc, on faisait encore con- 1 fiance à Didier. Après la mort de Pépin, ses deux fils I Charles et Carloman, dociles aux conseils de leur mère, I la reine Bertrade, croyaient possible de s'entendre t avec lui. Même, Charles répudia sa première femme Himiltrude pour épouser la fille de Didier, que sa [ mère lui amena d'Italie.

1 Vainement le pape Étienne III écrivit aux deux rois [ des Francs une lettre énergique pour les détourner de : l'alliance lombarde. Il leur rappelle qu'il est contraire aux usages de leur famille d'épouser des étrangères, qu'au surplus ils sont mariés et que la loi de Dieu leur interdit de « recevoir des femmes autres que celles ' qu'ils ont primitivement acceptées ». Puis il les prie I de considérer « qu'ils ont promis au prince des apôtres ! et à ses vicaires d'avoir les mêmes amis et les mêmes j ennemis que lui », et qu'ils ne peuvent s'unir en conscience à un peuple parjure « qui ne cesse d'atta- ; quer l'Église de Dieu et d'envahir la province . romaine ».

La lettre pontificale n'émut point Charles, qui croyait encore aux Lombards. Cependant Didier menaçait de plus en plus l'indépendance du Siège

, apostolique. En 771, sous prétexte de venir prier sur

i la tombe du prince des apôtres et de traiter directement avec le pape, il pénétra à S. -Pierre de Rome avec une troupe armée, arrêta le primicier Christophe et son

j fils le secondicier et leur fît crever les yeux. Il sem-

1 blait tenir le pape à sa discrétion.

Néanmoins il ne put pas exploiter son succès jusqu'au bout. Le pape Étienne III, étant mort, fut aussitôt, malgré les intrigues du parti lombard, remplacé par un pontife énergique, Adrien I", qui était issu d'une vieille famille romaine (Adrien I", supra,

1 Didier, tout en cherchant à négocier avec le nou- , veau pape, mit, en avr. 772, la main sur Faenza et le ' duché de Ferrare et dévasta les environs de Ravenne. ! Bientôt il fit avancer ses troupes à travers la Penta- I pôle. De plus en plus l'indépendance du S. -Siège était j mise en péril.

I Entre temps, Charles avait répudié la fille de Didier qu'il avait renvoyée à son père. Le roi des Lombards

! aggrava la brouille en donnant asile à la veuve et aux deux fils de Carloman, qui venait de mourir. Même il travailla de toutes ses forces à faire rendre aux deux jeunes princes l'héritage de leur père, dont Charles s'était emparé.

Aussi, en janv. 773, Charlemagne, se trouvant à

I Thionville, fit bon accueil à l'ambassade que

j Adrien 1" lui avait députée pour implorer son secours. L'envoyé pontifical lui rappela que, depuis le jour où Étienne II lui avait donné l'onction royale et le patriciat des Romains, il était devenu le protecteur légitime et le défenseur de ces derniers. Laisserait-il plus

CHARLEMAGNE

longtemps la Ste Église de Dieu exposée aux attaques de ses ennemis?

Charles, alors occupé par la guerre de Saxe, chercha d'abord à négocier avec le roi des Lombards. N'ayant obtenu aucun résultat satisfaisant, il se décida à intervenir en Italie. A l'automne de 773, il franchit les Alpes et, après quelques jours de campagne, il obligea Didier à se renfermer dans Pavie. Il jugea préférable de réduire la ville par la famine plutôt que de l'emporter de vive force. Aussi le siège durait encore au printemps de 774.

Pavie étant rigoureusement bloquée, Charles alla à Rome célébrer les fêtes de Pâques auprès des tombeaux des apôtres. Le pape Adrien l'accueillit avec le cérémonial qui avait été autrefois en usage « pour recevoir un exarque et un patrice ». Des délégations vinrent au-devant de lui, à mesure qu'il approchait de la Ville éternelle : les unes bannières en tête, les autres portant des palmes et des rameaux d'olivier. Enfin, à l'entrée de la ville, il fut reçu par les croix des sept régions ecclésiastiques. Le patriciat du roi des Francs, qui jusqu'alors était resté honorifique, semblait prendre valeur, en se confondant avec la fonction d'exarque.

En entrant dans Rome, le samedi saint 2 avr. 774, Charles mit pied à terre, voulant montrer qu'il ne venait qu'en pèlerin. Baisant chaque degré, il monta les marches qui donnaient accès à l'atrium de S.- Pierre. Le pape, qui l'attendait sur le palier, le reçut dans ses bras. Puis, tenant la main du pontife, le roi des Francs entra dans l'église, pendant que le clergé chantait : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur 1 » Arrivé au terme de son pèlerinage, le roi avec sa suite alla se prosterner devant la confession de S. Pierre.

Charles suivit pieusement avec le pape toutes les cérémonies des fêtes pascales. Après quoi commencèrent les conversations politiques. Charles, s'étant fait relire les promesses faites par son père au Siège apostolique, les confirma et les augmenta. Désormais le Patrimoine de S. -Pierre devait comprendre les cités et les territoires sis au sud d'une ligne qui, partie de Luna près de la Spezia à l'embouchure de la Magra, remontait le cours de cette rivière, franchissait l'Apennin au col de la Cisa pour englober tout l'exarchat de Ravenne, tel qu'il était anciennement constitué, ainsi que la Vénétie et l'Istrie qui étaient encore sous la domination byzantine. Les duchés de Spolète et de Bénévent, ainsi que la Corse, étaient pareillement réservés au pape. Ainsi était tracée une démarcation entre la zone d'expansion pontificale et celle du roi franc pour le cas d'une défaite du roi des Lombards. En raison de diverses difilcultés, le S. -Siège ne put pas prendre possession de tous les territoires qui lui avaient été attribués.

Après s'être accordé avec le pape, Charles reprit la direction du siège de Pavie. En juin, la place se rendit : Didier et sa famille furent envoyés en captivité à Corbie. Maintenant Charlemagne était maître de tout le royaume lombard et aussi protecteur des Romains. Désormais il s'intitula, dans la suscription de ses actes : Carolus gratia Dei rex Fmncorum atque Langobardoriim ac patricius Romanorum.

Roi des Lombards, il gouvernait ce peuple au lieu et place de Didier. La Lombardie continuait, en principe, à former un royaume distinct. Mais Charlemagne prit des mesures pour assurer la domination franque : il installa dans le pays des comtes et des vassaux d'origine franque; il y concéda des domaines à de grandes églises de Francia comme S. -Martin de Tours; il le fit constamment visiter par ses missi.

Patrice des Romains, Charlemagne fit de ce titre une fonction efl'ective qui lui permettait de s'immiscer

dans les afïaires de la Respublica Romana. Sans doute, depuis qu'il n'y avait plus de duc de Rome, le pape exerçait l'autorité temporelle dans le Patrimoine de S.-Pierre. Mais le patrice, en sa qualité de défenseur de la Ste Église romaine, avait constamment son mot à dire : il accueillait les plaintes des Romains contre les officiers pontificaux, il envoyait ses missi à Rome pour faire des inspections; au besoin il adressait au pape les remontrances qu'il jugeait opportunes. De plus en plus, la situation du Souverain pontife ressemblait à celle d'un évêque du royaume des Francs, qui, tout en jouissant de certaines prérogatives temporelles sous le couvert de l'immunité, n'en était pas moins soumis à la souveraineté royale.

2° Conquête de la Saxe. — - Avant Charlemagne, aucun prince franc n'avait entrepris de conquérir la Saxe. La domination franque ne s'étendait au delà du Rhin que sur la Thuringe, la Hesse et la Bavière.

Les Saxons occupaient, dans la Germanie septentrionale, des pays qui du côté de l'Ouest étaient proches du Rhin et allaient à l'Est jusqu'à l'Elbe et son affluent la Saale; ils s'étendaient aussi sur le littoral de la mer du Nord, de l'embouchure de la Weser à celle de l'Eider. Ils étaient divisés en un grand nombre de peuplades indépendantes, sans unité politique. Mais ils formaient bloc dès qu'ils se sentaient menacés.

C'étaient pour les Francs des voisins dangereux. Restés païens, ils molestaient et massacraient les missionnaires chrétiens qui cherchaient à les convertir. Ils allaient sans cesse piller et dévaster les pays limitrophes soumis à la domination franque.

Jusqu'alors les maires du palais et Pépin le Bref n'avaient fait en Saxe que des expéditions punitives qui se bornaient à manifester la force franque et à exercer des représailles. Il ne s'agissait pas de conquérir le pays. Tel fut encore le caractère des premières expéditions de Charlemagne.

En 772, pour punir les Saxons qui avaient envahi la Hesse, il détruisit le sanctuaire de l'idole Irminsul, qui était l'objet d'une vénération particulière; il s'empara du château d'Ehresburg pour en faire une position avancée de son royaume; puis il parcourut le pays jusqu'à la Weser en dévastant et en brûlant. Arrivé sur les bords de ce fleuve, il reçut des chefs saxons qui lui donnèrent douze otages en garantie de leur fidélité.

L'année suivante, 773, les Saxons, profitant du départ de Charles pour l'Italie, ravagèrent de nouveau la Hesse et la Frise. S'étant emparés de la basilique de Fritzlar consacrée par S. Boniface, ils la profanèrent. C'est seulement en sept. 774 que Charlemagne, revenu d'Italie, lança à travers la Saxe quatre colonnes qui, après avoir incendié et ravagé le pays, rentrèrent avec un grand butin.

En 775, Charlemagne commença à songer à la conquête de la Saxe. La campagne militaire entreprise avec des forces importantes eut un plein succès. Les Saxons, rassemblés en masse sur les bords de la Weser, furent dispersés au premier choc. Charles s'avança ensuite jusqu'à rOcker. De nombreux chefs saxons vinrent le trouver pour faire leur soumission : ils lui jurèrent fidélité et lui remirent des otages. Pour surveiller le pays, une garnison franque fut établie en permanence à Syburg sur la Ruhr. Désormais, suivant le plan qui avait été arrêté à l'assemblée de Quiersy avant l'ouverture de la campagne, commença l'évangélisation méthodique du pays : des évêques et des abbés, qui avaient suivi l'armée, prêchèrent la doctrine chrétienne à cette nation attachée depuis la « création du monde au culte des démons », afin de « la soumettre par la croyance au joug doux et suave du Christ ».

Néanmoins, en 776, tandis que Charles était reparti pour l'Italie, les Saxons reprirent l'olTensive. Mais, dès

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l'été, le roi des Francs revint en Saxe et riposta victorieusement. La terreur qu'il inspira amena une prompte soumission. De nombreux Saxons, venus de toutes les parties du pays avec leurs femmes et leurs enfants, se rendirent aux sources de la Lippe où se trouvait Charles; non seulement ils remirent au roi autant d'otages qu'il voulut, mais encore ils lui promirent d'embrasser le christianisme. Pour la première fois le baptême fut conféré à des multitudes, spectacle propre à frapper l'imagination populaire. Il semblait que la foi au Dieu des chrétiens était inséparable de la fidélité au roi des Francs. Pour plus de sûreté, Charles organisa une « marche », zone d'occupation militaire, entre la frontière de la Hesse et le cours de la Lippe.

En 777, Charlemagne compléta ces mesures par une solennelle manifestation. Accompagné d'un grand appareil de guerre, il tint un plaid général à Paderborn en Westphalie. De nombreux Saxons s'y présentèrent pour recevoir le baptême : ils jurèrent fidélité au roi, ainsi qu'à la religion chrétienne, déclarant que, s'ils manquaient à leurs engagements, ils consentaient « à être privés de leur patrie et de leur liberté ». En même temps, une première organisation ecclésiastique fut établie en Saxe : le pays fut divisé en zones de mission confiées à des évêques et des abbés venus de Francia.

Paderborn devint le centre d'évangélisation de la Saxe. Une église y fut construite. Sturm, abbé de Fulda, y fut installé pour diriger la prédication du christianisme. Ce vieillard, qui remontait aux temps héroïques de S. Boniface, connaissait bien les Saxons avec qui il avait vécu en contact depuis son enfance. Honoré d'un grand respect par Charlemagne, il obtint avec ses prêtres d'heureux résultats.

La conversion des Saxons semblait en bonne voie. Mais, en 778, parut un rude adversaire, Witikind, l'un des premiers parmi les Westphaliens. N'ayant pas pris part à l'assemblée de Paderborn, il était resté insoumis avec quelques autres chefs. Dès que Charlemagne fut parti, il parcourut le pays, provoquant des soulèvements de tous côtés. Le roi des Francs étant occupé en Espagne, les Saxons s'avancèrent jusqu'au Rhin, en brûlant les bourgs et les villages de la rive droite de Deutz à Coblence et en massacrant les habitants. De plus en plus, la lutte devenait atroce.

En 779, Charlemagne revint en Saxe. Il parcourut la Westphalie en vainqueur, tuant, ravageant et brûlant. Bientôt des rebelles vinrent lui prêter serment et lui donner des otages. Il fit, en 780, avec un égal succès une démonstration semblable qui le mena jusqu'à l'Elbe. La situation paraissait rétablie. L'année 781 fut tranquille. L'Anglo-Saxon Willehad qui, après la mort de Sturm, avait été chargé de la direction des missions, obtint de nombreuses conversions.

Au début de 782, Charles pouvait croire que la Saxe était définitivement soumise. En juill. il tint à Lippspringe une assemblée où, comme en 777, il se montra en grand appareil de guerre. Beaucoup de chefs saxons vinrent lui jurer fidélité. Il institua pour administrer le pays des comtes, « pris parmi les plus nobles des Saxons ». C'était une première ébauche d'organisation administrative.

Mais, à l'automne, une formidable insurrection éclata à l'instigation de Witikind, qui ne s'était pas soumis. Les Saxons baptisés qui persistaient dans leur foi nouvelle furent châtiés et les prêtres durent prendre la fuite. Une armée franque fut surprise et taillée en pièces au pied du Siintelgebirge, sur la rive gauche de la Weser. Deux officiers du palais, quatre comtes et vingt-quatre personnages de l'élite de la noblesse franque restèrent sur le terrain.

En apprenant ce désastre, Charlemagne se rendit immédiatement en Saxe, bien que la saison fût avancée. Ayant battu l'ennemi à Verden, près du confluent

de l'Aller et de la Weser, il fit décapiter 4 500 Saxons qui lui avaient été désignés comme fauteurs de la révolte. Ces hommes étaient coupables d'avoir manqué au serment de fidélité qu'ils avaient prêté au roi des Francs : suivant le droit du temps, ils méritaient la peine de mort.

Cette répression atroce n'amena pas la soumission définitive. Witikind et ses compagnons continuèrent la lutte. Charlemagne se décida à en finir en faisant la conquête de toute la Saxe. Pendant trois années de suite (783-85), dès que l'herbe des prés commençait « à pousser », il se mit en campagne. Il gagna quelques batailles rangées; mais surtout, « courant de tous côtés, il mêlait partout le massacre à l'incendie, pillant et prenant les châteaux ».

Tout le pays saxon étant dévasté, Witikind comprit que la résistance était inutile et décida de se rendre. Conduit à Attigny devant le roi des Francs, il lui prêta le serment de fidélité et reçut le baptême. Charles fut son parrain et lui fit de riches présents; mais il l'envoya résider quelque part en Gaule (785).

Désormais toute la Saxe semblait conquise. Charlemagne, dans la Capitulatio de partibus Saxonie, édicta une loi sévère propre à prévenir toute nouvelle révolte. Diverses infractions contre la religion chrétienne étaient punies de mort : non seulement le meurtre d'un évêque, d'un prêtre ou d'un diacre ou les sacrifices humains, mais encore le vol dans une église, l'iiiobservation du carême, la crémation des cadavres, le refus du baptême. La peine de mort était aussi portée contre celui qui manquait à la fidélité envers le roi.

Dans les années suivantes, la hiérarchie ecclésiastique commença à être organisée en Saxe. En 787, Willehad fut sacré évêque et fixa son siège à Brème sur l'estuaire de la Weser. Des évêchés furent aussi créés à Minden et à Verden.

Pendant plusieurs années, la Saxe resta tranquille. Mais il y eut encore une révolte en 793. Des troupes franques, qui traversaient la Westphalie i)our aller faire la guerre contre les Avars, furent attaquées par des bandes saxonnes sur la Weser et taillées en pièces. La rébellion devint bientôt générale. <• Comme le chien qui retourne à son vomissement, les Saxons retournèrent au paganisme, mentant à Dieu et leur seigneur le roi, qui les avait pourtant comblés de bénéfices, et entraînant avec eux les peuples païens d'alentour... Toutes les églises qui se trouvaient sur leur territoire furent détruites ou incendiées; ils rejetèrent leurs évêques et leurs prêtres, se saisirent même de quelquesuns d'entre eux, en tuèrent d'autres et se replongèrent dans le culte des idoles. » (Annales Laureshamenses, 793.)

Une fois de plus, tout était à recommencer. Charlemagne dut faire quatre campagnes, de 794 à 797, pour rétablir son autorité. Pour venir à bout des résistances, il recourut au moyen nouveau de la déportation. A la fin de chaque campagne, des milliers de Saxons furent transportés au loin dans l'intérieur du royaume; leurs terres furent attribuées à des établissements ecclésiastiques, à des Francs, à des nobles saxons restés fidèles.

A la suite de ces mesures, la majeure partie de la Saxe se soumit. D'accord avec les chefs saxons, Charlemagne publia, en 797, le Capitulare Saxonicum, qui adoucit le régime de terreur institué par la Capitulatio de 785. Les délits contre la religion chrétienne ou la fidélité envers le roi n'étaient plus punis de mort : ils n'étaient réprimés que par l'amende de 60 sous qui sanctionnait les manquements au ban du roi ou par des compositions pécuniaires au profit des victimes ou de leur famille. La Saxe entrait dans le droit commun de la monarchie franque.

Il restait cependant à conquérir la Nordalbingie, sur

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la rive droite du cours inférieur de l'Elbe. Après des expéditions faites en 802 et en 804, ce pays fut vidé de ses habitants, qui furent remplacés par des Francs ou des peuples fidèles.

C'est ainsi que toute la Saxe fut incorporée à la monarchie franque. Peu à peu, le christianisme pénétra profondément dans tout le pays. Des évêchés furent encore créés à Paderborn en 799 et à Munster entre

800 et 802. Assez rapidement le pays s'habitua au nouveau régime. C'est au point que, vers 830, Éginhard écrivait que, « unis aux Francs », les Saxons <t ne formaient plus avec eux qu'un seul peuple ».

3" Guerres aux frontières. — L'extension du royaume franc le mit en contact avec de nouveaux peuples : Arabes, Avars et Danois, qui ne professaient pas la foi chrétienne. Ces peuples étaient ennemis des Francs, parce qu'ils étaient des infidèles. Charlemagne, pour se défendre contre leurs incursions, fut amené à organiser des marches ou commandements militaires sur ses frontières.

1. Au sud de la Gaule, les musulmans d'Espagne, que l'Occident tenait pour des païens, avaient été fort dangereux au temps de Charles Martel. Battus à Poitiers, en 732, ils avaient encore conservé en Gaule la Septimanie, qui avait été reconquise par Pépin le Bref. A l'avènement de Charlemagne, la domination arabe s'arrêtait aux Pyrénées. Le voisinage avec le royaume franc fut continu après la soumission complète de l'Aquitaine.

Charlemagne était attiré vers les chrétiens d'Espagne, demeurés sous le joug des infidèles, dont il recevait fréquemment les plaintes. L'occasion lui parut favorable à un moment où les chefs arabes étaient divisés entre eux. En 777, le vali de Saragosse, en révolte contre l'émir de Cordoue, vint à l'assemblée de Paderborn solliciter son secours, » abandonnant au roi les cités auxquelles il commandait ».

Au printemps de 778, Charles se mit en route et franchit les Pyrénées. Arrivé à Pampelune, il reçut la soumission des chefs arabes de la région. Puis Huesca, Barcelone et Gérone tombèrent aux mains des Francs. Mais le roi ne put prendre possession de Saragosse : un chef arabe qui s'était installé dans la place en l'absence du vali refusa de la livrer. N'ayant pas de forces suffisantes pour s'en emparer et rappelé vers le Nord par le soulèvement des Saxons, Charlemagne battit en retraite. Avec le gros de son armée, il repassa les Pyrénées, sans éprouver de résistance, au défilé de Roncevaux; mais son arrière garde y fut surprise et massacrée par des bandes de Basques (15 août 778).

Dans ce combat d'arrière-garde, périrent plusieurs grands personnages, dont le comte Roland, « préfet de la Marche de Bretagne ». L'événement n'avait pas au point de vue militaire une grande importance. Néanmoins Charlemagne en eut une profonde douleur, parce qu'il marquait l'échec de son expédition d'Espagne par la mort de plusieurs de ses grands. Avec le temps, la légende le développa pour inspirer, au xi^ s., la Chanson de Roland.

Charles ne put envoyer de nouvelles expéditions en Espagne que quelques années plus tard. En 785, ses troupes occupèrent Gérone au nord de la Catalogne; en 790, elles avancèrent le long des côtes de la Méditerranée. Mais, en 793, les Arabes reprirent l'offensive : ayant franchi les Pyrénées, ils incendièrent les faubourgs de Narbonne; arrêtés par le duc Guillaume, comte de Toulouse, sur les bords de l'Orbieu, à michemin entre Narbonne et Carcâssonne, ils rentrèrent en Espagne.

Les campagnes offensives se succédèrent ensuite, presque d'année en année. Sous la direction du duc Guillaume, les Francs s'emparèrent de Barcelone en

801 ; dans les années suivantes, ils devinrent à peu près

maîtres de la ligne de l'Èbre, qui marqua la frontière sud du royaume des Francs.

Les territoires conquis constituèrent une circonscription militaire comprenant toute la Catalogne, qui fut bientôt désignée du nom de « Marche d'Espagne ». Ils furent divisés en comtés. Les musulmans ayant quitté le pays, celui-ci était, comme la Septimanie, à peu près vide d'habitants. Des colons, pour la plupart chrétiens réfugiés d'Espagne, furent autorisés à occuper les terres vacantes : cette aprisio fut réglée par des capitulaires.

A l'autre extrémité des Pyrénées, une série d'heureuses expéditions permit aussi de constituer la « Marche de Navarre », qui couvrit les cols de la partie occidentale de la chaîne.

2. Après avoir achevé la soumission de la Bavière, depuis longtemps chrétienne, Charlemagne fut en rapport avec les Avars.

Venus du cœur de l'Asie, les Avars, que les Francs désignaient couramment du nom de Huns, étaient de race turco-tartare. Campés en Pannonie, dans la vallée du Danube, ils faisaient des courses de pillage dans toutes les directions aux dépens des pays balkaniques et des contrées de l'Europe centrale. Les trésors qu'ils amassaient étaient accumulés dans une enceinte fortifiée que les Occidentaux appelaient, d'un terme germanique, Ring ou « cercle ». Restés païens, ils étaient aussi n ennemis des églises et persécuteurs des chrétiens ».

Les Avars avaient soutenu les Bavarois dans leur révolte contre les Francs. Après la défaite de Tassilon de Bavière, ils lancèrent, en 788, contré les Francs des attaques qui furent repoussées. Dans les années suivantes, Charlemagne chercha à négocier avec eux. Leurs incursions n'en reprenaient pas moins.

Enfin, en 791, Charles envahit la Pannonie, avec des forces considérables. Le pays fut mis à feu et à sang. De semblables expéditions furent entreprises dans les années suivantes. C'est seulement en 796 que fut frappé un coup décisif. Les années franques occupèrent toute la contrée et s'emparèrent du Ring. Charlemagne donna au pape une partie des trésors qui y étaient entassés et partagea le reste entre ses fidèles.

Les Avars ne purent jamais se relever de ce coup. Il y eut encore quelques soulèvements locaux dans les années suivantes. Mais ils furent promptement réprimés.

Les anciens territoires avars sur la rive gauche du Danube furent réunis à la monarchie franque. Des marches y furent organisées pour protéger la frontière. Des celons, la plupart d'origine bavaroise, furent installés dans ces- pays qui étaient presque déserts.

Les Avars qui n'avaient pas fui se soumirent au roi. La religion chrétienne se répandit aussi parmi eux. A la différence de ce qui s'était passé en Saxe, il n'y eut pas de conversions forcées. Mais une prédication méthodique eut rapidement d'heureux résultats. Les Avars se convertirent en grand nombre. En 805 leur khagan reçut le baptême.

3. Après avoir conquis la Saxe et la Bavière, Charlemagne rencontra d'autres peuples païens, les Slaves et les Danois, dont il ne soumit que quelques tribus.

Les Slaves étaient divisés en un grand nombre de peuplades. Parmi eux, les Carinthiens étaient déjà à demi gagnés par les Bavarois à la civilisation chrétienne : après la défaite de Tassilon, ils acceptèrent la domination franque et peu à peu se convertirent à la religion du Christ, qui leur fut prêchée par des missionnaires envoyés par l'évêque de Salzbourg. Un autre peuple slave, les Abodrites, établis sur la rive droite de l'Elbe inférieur, qui étaient exposés aux coups des Danois, des Saxons et des Slaves du voisinage, se

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mirent, dès 789, sous la protection du roi des Francs et lui restèrent ensuite fidèles; cependant rien ne fut fait pour les évangéliser.

Quant aux autres peuples slaves établis sur les bords de l'Elbe ou en Bohême, Charlemagne se contenta de les tenir en respect. Lorsqu'ils venaient piller des pays incorporés à la monarchie franque, des expéditions de représailles étaient faites sur leur territoire, qui se bornaient à des dévastations. Des châteaux furent aussi construits sur la rive droite de l'Elbe pour préserver la frontière. Mais Charlemagne, occupé par d'autres soucis, ne songea pas à les conquérir. Il ne fit rien non plus, malgré les conseils d'Alcuin, pour répandre parmi eux la foi chrétienne.

Au nord de la Saxe, Charlemagne rencontra les Danois du Jutland, qu'on appelait aussi les Normands. Il chercha à leur tenir tête par les Abodrites qu'il fit appuyer par ses troupes. Il établit ensuite, en 808, sur la rive nord de l'Elbe, un système de défenses avancées, qui constitua la « Marche des Normands ». Les Danois étaient aussi dangereux par leurs courses maritimes : déjà leurs vaisseaux venaient dévaster les côtes de la Manche et de l'Atlantique. Dès 800, Charlemagne commença à organiser une flotte pour réprimer ces incursions. Malheureusement ses successeurs ne surent pas mettre un frein aux pirateries des Normands.

IV. Gouvernement et administration. — L'autorité de Charlemag'ne, comme celle de son père Pépin le Bref, avait un caractère assez complexe.

Il était d'abord l'élu des grands. Cette élection n'était, à la vérité, qu'une simple formalité, qui avait été plusieurs fois renouvelée. En 768, Pépin le Bref avait, avec le consentement des grands, désigné ses deux fils pour lui succéder et attribué à chacun une part de son royaume; la même année, après la mort de Pépin, Charles et son frère « furent élevés sur le trône par leurs grands »; de même, en 771, Carloman étant mort, Charles « fut constitué roi du consentement de tous les Francs ».

Un autre fondement du pouvoir était le sacre par l'onction de l'huile sainte, qui donnait au roi un caractère religieux, presque sacerdotal. Charlemagne fut sacré deux fois : en 755, avec son père, par le pape Étienne II; et en 768, à son avènement au trône, par des évêques de Gaule. Le sacre mettait le roi au-dessus ■ des laïques : ainsi un pape écrit, en 769, à Charles et à ! son frère qu'ils sont « une famille sacrée et un royal i sacerdoce ». Les deux jeunes princes, les premiers 1 parmi les rois des Francs, voulurent marquer qu'ils j tenaient leur pouvoir de la clémence de Dieu : dès le commencement de leur règne, chacun s'intitulait dans ses diplômes : gratia Dei rex Francorum.

La royauté confirmée par le droit divin était l'institution maîtresse qui unissait des peuples de langues et j de lois diverses. Tous les habitants du royaume étaient [ des fidèles du roi et de l'Église de Dieu. |

La sujétion envers le roi avait un caractère person- i nel. Dès sa douzième année, tout habitant du royaume | de sexe masculin devait jurer d'être fidèle au seigneur Charles, fils du roi Pépin et de la reine Bertrade. Des envoyés spéciaux étaient chargés de recueillir les serments des hommes libres du commun et d'enseigner aux intéressés les conséquences de leur engagement. On n'avait guère l'idée de l'État comme entité permanente; mais le roi régnant exigeait que chacun des hommes qu'il avait la charge de gouverner lui manifestât individuellement sa foi (A. Dumas, Le serment de fidélité et la conception du pouvoir du j" au ix' s., dans Revue hist. de droit, 1931, p. 30, 289).

Le serment de fidélité, ainsi que l'indique le capitulaire de 802, impliquait une soumission sans réserve à la personne du roi. Notamment il obligeait celui qui l'avait prêté à obéir ponctuellement à ses ordres, à ne

pas se soustraire aux convocations pour le service militaire, à payer avec exactitude le cens et autres sommes dues.

Les fidèles du roi étaient aussi les fidèles de Dieu. Le capitulaire de 802 marquait bien que le serment de fidélité comportait divers devoirs, comme « se maintenir au service de Dieu », ne commettre « ni fraude, ni rapine contre les saintes églises de Dieu, les veuves, les orphelins, les voyageurs ».

Aussi Charlemagne gouvernait et administrait son royaume à l'aide de clercs comme de laïques. Les deux éléments assistaient le prince désigné par Dieu, soit dans son palais, soit dans les pays placés sous sa dépendance. Cette organisation, dans l'ensemble, procédait de celle qui avait été établie par les Mérovingiens. Le mérite de Charlemagne fut de tirer le meilleur parti des anciennes institutions.

Le principal agent de l'administration locale était le comte. Pris à l'ordinaire dans le personnel du palais, c'était un serviteur du roi chargé d'une circonscription, appelée pagus, qui tantôt correspondait au territoire d'une ancienne cité romaine, tantôt était une subdivision de la cité. Dans son pagus, le comte représentait le roi avec plénitude d'attributions. Il faisait exécuter les ordres du roi, réunissait les contingents militaires qu'il amenait à l'armée, rendait la justice, levait les impôts et les amendes. Il était assisté par des employés désignés par lui : le vicomte qui le remplaçait quand il était absent ou empêché, les vicaires qui étaient préposés à des circonscriptions secondaires, dénommées vicaries ou centaines.

Dans l'ancienne cité romaine résidait aussi l'évêque qui participait à la puissance temporelle. Il jouissait d'un important patrimoine foncier, couvert par le privilège de l'immunité, qui en interdisait l'entrée au comte et à ses agents. Dans ces domaines il exerçait la puissance publique aux lieu et place du comte : non seulement il y faisait rendre la justice par son avoué, mais encore il y entretenait des hommes d'armes qu'il devait amener à l'armée du roi. De plus, il donnait au roi l'appui de son autorité spirituelle : il prêchait ou faisait prêcher par tout son diocèse quels étaient les devoirs des fidèles envers le roi.

Le roi avait aussi des vassaux répandus par tout le royaume (vassi dominici); c'étaient des hommes qui lui avaient juré leur foi en mettant leurs mains dans les siennes. Étant en rapports personnels avec le roi, ils relevaient directement de lui, sans l'intermédiaire du comte dans le pagus de qui ils résidaient. Tenus avant tout au service militaire, ils constituaient une armée de cavalerie entièrement dévouée au roi. Le roi récompensait ses vassaux en leur concédant en bénéfice des terres fiscales, dont les revenus leur procuraient les moyens de le servir.

Pour surveiller ce personnel dispersé sur tout le territoire du royaume, des inspections étaient faites par les missi dominici. Cette expression désignait des envoyés du maître, qui venaient sur les lieux faire exécuter ses ordres ou recueillir des renseignements. L'institution avait déjà existé à l'époque mérovingienne, mais elle n'avait alors qu'un caractère exceptionnel. Charlemagne la dévelo])pa. 11 organisa des inspections régulières par tous les pays soumis à sa domination. A la fin de son règne, quatre fois par an, deux envoyés du roi munis de ses instructions, un évêque et un comte, faisaient ensemble une tournée dans un cercle qui leur était assigné et qui comprenait plusieurs cités.

Au cours de leurs visites, ils réunissaient en divers lieux des assemblées où étaient convoqués non seulement tous les fonctionnaires laïques et les dignitaires ecclésiastiques du pays, mais encore un grand nombre d'hommes libres. Ils commençaient par expliquer les

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ordres du roi en exhortant ses fidèles à s'y conformer. Puis ils examinaient la conduite de tous ceux qui exerçaient quelque autorité : des comtes et de leurs agents, des vassaux royaux et aussi des évêques, des abbés et des clercs de tout rang. A cet effet, ils recevaient les plaintes des populations : tantôt ils jugeaient euxmêmes les cas qui leur étaient soumis, tantôt ils les renvoyaient à l'examen du roi.

Tout aboutissait au roi. Celui-ci était secondé dans sa tâche par le palais, nom donné, suivant une ancienne tradition, à son entourage permanent. Le palais n'était pas fixé en un lieu déterminé ; il était ambulant, suivant le prince dans la plupart de ses déplacements. Il comprenait un personnel nornbreux, qui était en tout temps à la disposition du maître pour l'assister, lui donner des conseils, transmettre ses ordres.

Dans le palais, divers dignitaires étaient pourvus de charges particulières. Des officiers laïques, tels que le sénéchal, le comte du palais, le connétable, le chambrier et le bouteiller, s'occupaient des services domestiques. Les clercs n'avaient pas seulement à assurer le service de la chapelle ; ils étaient aussi employés aux écritures, sous la direction du chancelier, également homme d'Église.

Presque chaque année, le palais du roi s'étendait par la réunion du plaid général. Les grands, préposés à l'administration locale, comtes, vassaux royaux, évêques et abbés, se rendaient auprès du roi pour l'informer de ce qui se passait et recevoir ses ordres. Sous Charlemagne, ces assemblées se tenaient au printemps ou au commencement de l'été, souvent au moment où se préparait une expédition de guerre. Chaque grand y venait avec des troupes qu'il conduisait à l'armée du roi. Aussi le plaid prenait l'aspect d'une réunion générale du peuple.

A l'occasion du plaid, le roi s'entretenait avec les grands de diverses questions. Souvent il se bornait à leur demander des renseignements. Parfois aussi il requérait leur avis sur les décisions à prendre : chacun était appelé à donner son opinion; puis le roi se prononçait en toute indépendance. Ensuite le peuple qui avait suivi les grands était réuni : le roi, dans un discours, lui adressait ses admonitiones par lesquelles il lui expliquait ce qu'il aurait à faire. Ces instructions du roi portant sur divers articles étaient des capitulaires (supra, XI, 863, Capitulaires). Tous les fidèles présents promettaient de s'y conformer. C'était ce que, dans le langage de l'époque, on appelait le consensus populi.

Gouvernant par ces divers organes, Charlemagne eut le souci constant de tout rapporter au service de Dieu, dont il tenait la place ici-bas. Comme il le dit dans Vadmonitio generalis de 789, il n'estimait pas avoir de tâche plus urgente que de ramener « le peuple de Dieu » dans la voie du Seigneur et de l'aider à faire son salut. Il lui appartenait de « veiller à ce que chacun, selon son intelligence, ses forces et sa situation, s'appliquât au saint service de Dieu ».

Inlassablement il recommanda à ses grands, et en particulier aux évêques, de faire garder les lois de l'Église. Il entendait que tous les enfants fussent baptisés, que tous les fidèles apprissent au moins le Pater et le Credo, que le repos du dimanche fût observé. Il rendit obligatoire le paiement de la dîme destinée à l'entretien des ministres du culte. Il en vint même à s'occuper du dogme et de la liturgie.

11 estimait aussi que, comme roi chrétien, il avait le devoir de maintenir entre ses sujets la paix et la justice.A cet effet, il prit diverses mesures dont l'application pratique n'était point facile, mais qui devaient donner un programme à tous les princes du Moyen Age.

La paix était, à l'époque, troublée par les guerres |)rivées. La punition d'un crime contre un particulier

ne regardait que la victime et sa famiUe, qui pouvaient en tirer vengeance sans s'adresser aux tribunaux. C'était le régime de la faida, qui était reconnue légitime par les lois barbares. Charlemagne proclama que la paix devait s'établir par la « concorde », c.-à-d. par l'union des cœurs. Il ordonna à ses grands de mettre fin, par tous les moyens en leur pouvoir, aux guerres entre ses sujets. Celui qui ne voulait pas recevoir la composition pécuniaire, qui lui était due pour prix de sa vengeance, devait être amené devant le roi qui l'enverrait là où il ferait le moindre mal. Devait aussi être exilé le coupable qui ne voulait pas payer à sa victime le prix de la faida. La paix du roi était garantie particulièrement aux faibles qui ne pouvaient pas prendre les armes pour se défendre : aux églises, aux pauvres, aux veuves et aux orphelins; à la composition due à la victime s'ajoutait une amende au profit du roi.

Charlemagne s'occupa aussi de faire rendre à chacun la justice qui lui était due. Le principal devoir des missi était de surveiller si la justice était bien rendue. Dans leurs assises, ils recevaient les prises à partie des juges qui s'étaient rendus coupables de négligence ou de partialité. D'importantes réformes furent aussi faites dans l'organisation judiciaire ou dans la procédure.

V. Charlemagne et l'Église. — Charlemagne, étant au service de Dieu, ne considérait pas seulement qu'il devait faire appliquer par ses sujets les lois et les enseignements de l'Église. Il pensait aussi qu'il lui appartenait de régir l'Église pour la défendre contre les périls qui la menaçaient.

Il était maître du choix des évêques. Déjà à l'époque mérovingienne, les rois intervenaient dans les élections épiscopales pour recommander et imposer leurs candidats. Charlemagne continua ces pratiques, estimant qu'elles n'étaient que la conséquence du pouvoir que Dieu lui avait donné sur l'Église. C'est au point que l'archevêque de Lyon, Leidrade, lui écrivait en s'intitulant : Divina dispensatione et vestra miseralione episcopus. De la même façon le roi disposait des abbayes, que souvent il donnait à des laïques.

Les évêques, qui tenaient leur dignité de la faveur du roi, n'avaient qu'à lui obéir, même dans les matières religieuses. Suivant la tradition de ses prédécesseurs, Charlemagne réunit plusieurs fois des conciles qu'il présidait et où il faisait prévaloir ses vues. Par ses capitulaires, il régla la discipline ecclésiastique, rappelant aux clercs de tous rangs qu'ils avaient le devoir de prêcher au peuple les préceptes de la religion et de mener une vie exemplaire. Il réforma aussi la liturgie en imposant d'autorité le rite romain. Au surplus, les missi avaient pour instructions de surveiller la conduite des clercs et de rappeler à l'ordre ceux qui commettaient quelques écarts.

Charlemagne se mêla aussi de trancher des questions dogmatiques. Sans prendre l'avis du pape, il fit insérer, dans le Credo qui se chantait à la chapelle ' Palatine, le Filioque qui marque que le S. -Esprit procède du Fils comme du Père : c'est seulement plus tard que l'Église romaine adopta cet usage. En 793, il usa de toute son autorité pour faire blâmer par un concile tenu à Francfort le concile de Nicée de 787, pourtant approuvé par le pape Adrien, qui, en condamnant < l'hérésie des iconoclastes, avait admis le culte des images. Il est vrai que, d'accord avec le pape, il fil condamner l'adoptianisme par le même concile de Francfort.

Non content de diriger l'Église franque, Charlemagne prétendit aussi s'imposer au Souverain pontife. Assurément il ne cessa de proclamer son respect pour le Siège apostolique. Mais, maître de Rome comme pciricius Romanorum, il tendit de plus en plus à traiter le pape en subordonné.

CHARLEMAGNE

Adrien essaya encore de se défendre contre sa tutelle envahissante. Il ne cessa de rappeler au roi ses promesses de 774 concernant le Patrimoine de S. -Pierre, qu'il n'était guère disposé à tenir. Vainement aussi il protesta contre les empiétements des agents royaux dans les domaines pontificaux. Surtout il chercha à sauvegarder l'autorité du Siège apostolique dans les matières proprement spirituelles : il affirma nettement son point de vue dans les allaires des images et de l'adoptianisme; il fit au roi des remontrances sur les abus qui se commettaient dans les élections épiscopales.

Léon III, qui succéda à Adrien I" en 795, fut plus humble. Dès son avènement, il écrivit à Charlemagne pour lui promettre obéissance et fidélité; ses légats apportèrent au roi, avec d'autres présents, les clefs de la confession de S. Pierre et l'étendard de la ville de Rome; ils le prièrent aussi d'envoyer quelqu'un de ses grands pour recevoir le serment de fidélité du peuple romain. Par ces actes le nouveau pape reconnaissait nettement la supériorité temporelle du patrice des Romains.

Dans sa réponse, Charlemagne marqua nettement sa conception des rapports des deux pouvoirs : « A moi il appartient, avec l'aide de la divine piété, de défendre en tous lieux la Ste Église du Christ par les armes : au dehors contre les incursions et les dévastations des infidèles; au dedans en la protégeant par la diffusion de la foi catholique. A vous. Très Saint Père, il appartient, élevant les mains vers Dieu avec Moïse, d'aider par vos prières au succès de nos armes. » Le roi ne manquait pas au reste de rappeler au pape ses devoirs comme chef de l'Église : « Que votre prudence s'attache en tous points aux saints canons et à suivre constamment les règles tracées par les Pères! » Ainsi le roi franc prétendait surveiller la manière dont le pape dirigeait l'Église (Alcuin, Correspondance, lettre xciii).

Léon III avait d'autant plus besoin du roi que sa situation à Rome n'était point sûre. Le 25 avr. 799, il faillit être victime d'un attentat provoqué par deux ofTiciers du palais pontifical. Tandis qu'il traversait la ville à cheval, il fut assailli par une bande de conjurés, qui le jetèrent à bas de sa monture, le rouèrent de coups et essayèrent de lui crever les yeux et de lui couper la langue. Emprisonné, il ne fut mis en liberté que grâce à l'intervention de deux missi du roi des Francs. Mais bientôt l'émeute était maîtresse de la ville.

Le malheureux pape se rendit à Paderborn où se trouvait Charlemagne. Le roi le fit ramener à Rome par des commissaires qui le rétablirent dans son autorité (30 nov. 799).

Néanmoins les instigateurs du complot cherchaient à se justifier en accusant Léon III d'adultère et de parjure. Ces griefs furent soumis à l'examen de Charlemagne. Vainement Alcuin lui fit remarquer que, suivant la tradition, le Siège apostolique jugeait tout le monde, mais n'était jugé par personne. Le roi vint quand même à Rome pour faire une enquête sur les faits reprochés au pape.

Le 1" déc. 800, Charlemagne réunit à S. -Pierre une assemblée composée de dignitaires ecclésiastiques et de grands de l'ordre laïque, à laquelle il soumit les accusations portées contre le pape. Mais la solution de l'affaire n'était point facile. D'un côté, personne ne se présenta pour soutenir l'accusation. De l'autre, les ecclésiastiques déclarèrent unanimement « qu'ils n'osaient juger le Siège apostolique qui est la tête de toutes les Églises de Dieu et ne saurait être jugé par personne ».

Le roi était fort embarrassé. Plusieurs semaines passèrent sans qu'on trouvât la solution. Enfin le pape dit qu' « il était prêt à se purifier par serment des fausses accusations portées contre lui i>. Cette procédure, qui était conforme aux usages de l'époque, fut acceptée.

Le 23 déc. 800, dans l'église S.-Pierre, en présence du roi et de son entourage, Léon III monta en chaire et prêta « devant Dieu qui connaissait sa conscience et devant S. Pierre, le serment qu'il n'avait pas commis les crimes qui lui étaient reprochés ». Certes il dit qu'il faisait cette déclaration spontanément et volontairement sans vouloir créer un précédent qui ])ourrait être invoqué contre ses successeurs. Il n'en reconnaissait pas moins que Charlemagne était venu à Rome pour entendre cette cause. C'est à ce prix que le pontife parut réhabilité.

Il reprit l'avantage le surlendemain, jour de Noël, en couronnant le roi des Francs empereur.

VI. Élévation a l'empire. — A la fin du viii« s., Charlemagne réunissait sous sa domination un grand nombre de peuples de l'Europe occidentale. Depuis le temps des Romains, on n'avait pas vu de puissance semblable à la sienne. Les lettrés de son entourage ne cessaient pas d'exalter son prestige en prose ou en vers. Par lui « le Christ avait dilaté le royaume de la chrétienté ». Dans le vaste territoire uni par la vraie foi, où il commandait, il y avait Rome, la première des cités, Rome autrefois maîtresse du monde, aujourd'hui encore son honneur et sa tête. Ainsi Charles était le plus célèbre des rois que le Créateur eût donné aux peuples pour défenseur et pour père. On parlait de « l'élévation de son empire », « de la beauté de son règne impérial ».

Alcuin marqua la situation exceptionnelle occupée dans la chrétienté par Charlemagne, dans une lettre qu'il lui écrivit en juin 799. Il rappelait que, jusqu'alors, trois personnages avaient été au sommet de la hiérarchie dans le monde : le pape, vicaire de S. Pierre, l'empereur qui régnait à Constantinople, la seconde Rome, et le roi des Francs. A la suite de l'attentat commis contre Léon III, le prestige de la papauté était fort diminué; à Constantinople, l'empereur avait été déposé. En conclusion, Alcuin disait à Charlemagne : « Vient en troisième lieu la dignité royale que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous a réservée, pour que vous gouverniez le peuple chrétien. Elle l'emporte sur les deux autres dignités, les éclipse en sagesse et les surpasse » (Alcuin, Correspondance, lettre clxxiv).

Au même moment des poètes exaltaient le roi Charles, « tête du monde et sommet de l'Europe », r« Auguste », le « grand Auguste », l'« honneur et la gloire du peuple chrétien ». En lui, « Rome, capitale du monde, voyait son protecteur ».

L'idée était donc dans l'air que Charles était plus qu'un roi. Elle se précisa au cours du voyage qu'il fit à Rome en déc. 800.

Suivant les annales de Lorsch, généralement bien informées, une initiative fut prise par l'assemblée tenue le 23 déc. pour recevoir la justification de Léon III. Après que le pape se fut purifié par son serment, tous furent d'avis qu'il était juste que « Charles, roi des Francs, qui possédait Rome, où les Césars avaient toujours eu coutume de résider, ainsi que les autres cités d'Italie, de Gaule et de Germanie, que Dieu avait remises en son pouvoir, reçût le titre d'empereur ». Charles déclara qu'il ne voulait pas repousser la demande des évêques et du peuple (Annales Laureshamenses, 801).

Beaucoup d'historiens ne veulent pas admettre ce récit, sous prétexte qu'il n'est pas confirmé par d'autres sources. Pourtant des érudits autorisés lui font confiance : car seul il explique le grand événement qui arriva deux jours après (Levillain, Le couronnement impérial de Charlemagne, dans Rev. d'hisl. de l'Église de France, 1932, p. 5-19).

Le jour de Noël de l'an 800, tous ceux qui avaient assisté aux assemblées précédentes se pressaient dans

CHARLEMAGNE

la basilique de S. -Pierre pour entendre la messe. Charles fit son entrée, revêtu de la longue tunique, de la chlamyde, ayant aux pieds la chaussure des Romains, et alla prier devant la confession de S. Pierre. Comme il se relevait, le pape lui posa sur la tète une couronne d'or. Aussitôt l'assistance chanta des laudes comprenant cette formule, qui revint par trois fois : •> A Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire 1 » Les laudes terminées, le pape « adora » le nouveau César, suivant la coutume observée à l'égard des anciens princes, c.-à-d. qu'il se prosterna devant lui en baisant le bord de son vêtement (Liber pontiftcalis, Léo, 23-24; Annales regni Francorum, 801).

Évidemment cette cérémonie avait été préparée à l'avance : car chacun des participants connaissait le rôle qu'il devait jouer. Tous les actes s'en déroulèrent conformément au rituel qui était en usage à Byzance pour le couronnement de l'empereur : le pape Léon, suivant l'exemple du patriarche de Constantinople, imposa la couronne au nom de Dieu; les acclamations de l'assistance représentaient l'élection par le peuple romain; l'adoration était la marque de la soumission de l'officiant.

Pourtant Charlemagne ne se prévalut pas immédiatement du titre impérial. Dans un diplôme du 4 mars 801, il s'en tenait encore au titre de patrice des Romains. Au lendemain de la cérémonie, il regretta la hâte avec laquelle elle avait été organisée : peut-être à la réflexion trouva-t-il que le pape avait eu un rôle trop important. Ainsi peut-on comprendre qu'il ait dit à quelques-uns de ses familiers que son couronnement avait été pour lui une surprise : « S'il avait pu prévoir l'intention du pape, il n'aurait pas mis les pieds à l'église ce jour-là, malgré la solennité de la fête » (Éginhard, Vita Caroti Magni, 19).

Au bout de quelques mois les hésitations de Charlemagne cessèrent. Laissant tomber son titre de patrice, il se dit ofiîciellement empereur. C'est ce qui apparaît dans un diplôme du 29 mai 801. Désormais, jusqu'à sa mort, il s'intitula dans ses actes : Karolus, serenissimus Augustus, a Deo coronatus, magnus, pacificus imperator, Romanum gubernans imperium, qui et per miser icordiam Dei rex Francorum et Langobardorum.

Cette longue titulature appellerait tout un commentaire. Le nouvel Auguste était sérénissime comme les anciens empereurs romains. Il indiquait qu'il tenait directement sa couronne du Tout-Puissant : reprenant la formule du chant des laudes, il marquait qu'il était « couronné par Dieu ». Il se considérait comme grand, prenant l'épithète de magnus que la postérité devait accoler à son nom. Il se disait aussi pacifique (paciflcus), parce que, suivant le vrai sens du mot, il « faisait la paix », en l'imposant aux peuples barbares et à ses sujets. Ainsi il gouvernait l'Empire romain; mais cependant il restait, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards, titre qui, jusqu'alors, avait été le principal fondement de sa puissance.

L'élévation de Charlemagne à l'empire provoqua des protestations de la part de Constantinople. Les relations du nouvel empereur avec l'ancien, qui régnait en Orient, furent d'abord assez tendues. A la longue, l'affaire s'arrangea. En 812, l'empereur de Constantinople Michel Rhangabé reconnut Charlemagne comme empereur et « basileus ». Il y avait désormais deux empires, l'un d'Orient, l'autre d'Occident, dont les chefs s'intitulaiént chacun empereur et Auguste.

Le titre impérial ne change pas grand chose à la façon de gouverner de Charlemagne. Pas ])lus qu'auparavant, il n'avait une idée bien nette de l'État comme institution supérieure à la personne du prince. Il en

j resta à la conception patronale et patrimoniale du I pouvoir.

i L'autorité était toujours fondée sur le serment de , fidélité. En 802, Charlemagne chargea ses missi d'exi- ; ger que tout homme qui lui avait prêté serment à I titre de roi lui renouvelât sa promesse à titre de César, j Ce n'était encore qu'un engagement personnel par lequel chacun donnait sa foi au seigneur Charles, fils de j Pépin et de Bertrade, très pieux empereur. Il était même précisé que le promettant devait lui être fidèle « comme par droit un homme devait être envers son seigneur et maître ».

I L'idée d'État apparut encore moins dans le partage ^ que Charlemagne fit de ses royaumes entre ses trois fils. Le 6 févr. 806, dans un plaid tenu à Thionville, il fit une divisio regnorum suivant l'ancienne conception I patrimoniale de la royauté. A chacun de ses fils il attrii hua un lot qui devait constituer un royaume distinct. I II n'était pas question de transmettre à l'un d'eux la dignité impériale qui, en lui donnant la supériorité sur ses frères, aurait été une cause de querelles. Peut-être Charlemagne considérait-il que cette dignité lui était personnelle et devait s'éteindre à sa mort, j Dans les années suivantes, deux des fils de Charlemagne moururent. Un seul lui restait, Louis, déjà roi d'Aquitaine, à qui il jugea bon de conférer le titre impérial en lui transmettant toute sa succession. Le 10 sept. 813, dans une assemblée de grands tenue à Aix-la-Chapelle, il le fit « acclamer » comme empereur. Puis, le lendemain, dans la chapelle d'Aix, il lui remit de sa main une couronne, semblable à la sienne, qui avait été déposée sur l'autel, tandis que l'assistance criait : « Vive l'empereur Louis! » Dans cette cérémonie, à la différence de ce qui s'était passé en 800, il n'y eut point d'intervention de l'Église. Charles avait montré qu'il n'avait pas besoin du pape pour disposer de la couronne impériale.

Charlemagne mourut quelques mois après, le 28 janv. 814, ayant régné un peu plus de quarantecinq ans.

VII. Charlemagne et la postérité. — L'admiration témoignée à Charlemagne par ses contemporains augmenta après sa mort de siècle en siècle. Le Moyen Age le considéra comme le souverain idéal.

Déjà, vers 840, le surnom de Magnus fut attaché inséparablement à son nom par Nithard dans l'histoire que celui-ci écrivit des fils de Louis le Débonnaire (i, 1, éd. Lauer, p. 4). Désormais la postérité ne l'appela plus que Carolus Magnus, « Charlemagne ».

Il laissait le souvenir d'un grand empereur qui avait réuni sous son autorité la plupart des peuples d'Occident. Son empire se disloqua au cours du ix^ s. Au x« s., le roi de Germanie, Otton le Grand, prétendit le rétablir en se faisant couronner par le pape empereur des Romains. Ce titre resta dans la nation germanique jusqu'à la fin du xviii« s. Beaucoup s'imaginèrent au cours des âges qu'il donnait droit à la domination universelle.

La légende se mêla aussi de glorifier Charlemagne. Dès le ix" s., elle commença à prendre corps dans le livre du moine de S.-Gall, recueil d'anecdotes composé entre 883 et 887. Elle prit un nouvel élan, aux xi<' et xn« s., dans les chansons de geste, premiers monuments de la littérature française, qui donnèrent à l'empereur l'allure d'un souverain féodal et d'un précurseur des croisades. Ces récits épiques imaginés en France se répandirent bientôt par tous les pays d'Occident.

On fit encore de Charlemagne un saint, quoique sa vie privée n'eût pas été très édifiante. Dès le ix« s., Raban Maur l'inscrivit dans son martyrologe. En Allemagne on le vénéra comme l'apôtre des Saxons. A Aix-la-Chapelle, où il avait été enseveli, ses reliques

'tdl r.HARIJ'MAGNE

étaient déjà au xi^ s. l'objet d'un culte : des pèlerins i venaient prier devant son image éclairée par d'abondants luminaires.

Frédéric Barberousse prétendit faire reconnaître officiellement la sainteté du « divin Charles », qu'il se proposait pour modèle. « De l'assentiment et de l'autorité » de l'antipape Pascal III qui s'était réfugié auprès de lui, il tint le 25 déc. 1165, dans le palais d'Aix-la-Chapelle, une cour solennelle composée de i ses grands laïques et ecclésiastiques pour l'élévation et la canonisation du corps « très saint » de l'empereur. Désormais le 28 janv. fut considéré comme le jour de S. Charlemagne (A. S., janv., m, 504). j

Parmi les ouvrages généraux, il faut indiquer : Kleinclausz. L'empire carolingien. Ses origines et ses transforma- ' lions, Paris, 1902; Charlemagne, Paris, 1934. — F. Lot, Chr. Pfister et F. L. Ganshof, Les destinées de l'empire en Occident, Paris, 1928-35, au t. i de Ja section Moyen Age, dans G. Glotz, Hist. générale. — É. Amann, L'époque carolingienne, dans Fliche-Martin, Hist. de l'Église, vi, Paris, 1937. — F. Cabrol et H. Leclercq, art. Charlemagne, dans D. A. C. L., III, 656-82.5. — J. Calmette, Charlemagne. Sa vie et son oeuvre, Paris, 1945. — L. Halphen, Charlemagne et l'empire carolingien, dans L'évolution de l'humanité, Paris, 1947 (donne une liste détaillée des sources et des travaux concernant l'histoire de Charlemagne, 501-11).

Auguste Dumas.

CHARLES LE CHAUVE (Charles I", roi de France; Charles II, empereur), quatrième fils de i Louis le Pieux, né en 823, mort en 877, roi de la j France occidentale, puis einpereur des Romains. j

L'empereur Louis le Pieux avait déjà trois fils de sa première femme Hermengarde. En 817 il partagea entre eux son empire. Lothaire, l'aîné, était appelé à succéder à la dignité impériale, avec autorité directe sur la plus grande partie des pays soumis à la domination franque. Des royaumes étaient attribués aux deux autres : à Pépin, l'Aquitaine; à Louis, la Bavière, avec d'autres pays au delà du Rhin ; mais ils devaient rester étroitement subordonnés à leur frère aîné. Cette ordi- : natio imperii paraissait maintenir l'unité de l'empire j fondé par Charlemagne.

Devenu veuf, Louis le Pieux épousa en 819 Judith de Bavière, qui en 823 lui donna Charles, son quatrième fds. Dès 829, le partage de l'empire fut remanié pour lui faire sa part. Ce fut la cause de troubles qui I agitèrent désormais le règne de Louis le Pieux. Plu- j sieurs fois encore, le malheureux empereur refit son partage, sans arriver à satisfaire tous ses enfants.

.\ la mort de Louis, en 840, il ne lui restait que trois fils ; Lothaire, Louis dit le Germanique, et Charles qui, plus tard, fut surnommé le Chauve; Pépin était mort en 838, laissant un fils, dit Pépin II, qui paraissait devoir être exclu par ses oncles. Lothaire prétendit faire exécuter Vordinatio de 817 qui, avec le titre d'empereur, lui donnait une autorité prépondérante et un lot avantageux. Mais ses deux frères, invoquant la tradition franque, entendaient que la succession paternelle fût partagée également, sans prérogative d'aînesse. L'ne guerre civile éclata. Lothaire fut battu par ses frères à Fontenoy-en-Puisaye, le 25 juin 841. Ce combat n'était cependant pas décisif. Après diverses péripéties, les trois frères se mirent d'accord pour conclure la paix à Verdun, en août 843.

Le traité de Verdun partagea l'empire de Charlemagne en trois lots à peu près égaux, qui allaient du Nord au Sud. Lothaire reçut le lot du milieu, ou Francia média : il comprenait, avec l'Italie, une bande qui s'étendait en Gaule de la mer du Nord à la Méditerranée et qui était limitée approximativement, du côté de l'Est, par le Rhin et, du côté de l'Ouest, par la Meuse, la Saône et les Cévennes. Le second frère, Louis le Germanique, eut pour sa part la Francia > orienlalis, comprenant l'ensemble des pays entre le j

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Rhin et l'Elbe, appelés aussi du nom de Germanie. Quant à Charles le Chauve, le traité lui attribua la Francia occidentalis, formée de tous les pays de Gaule à l'ouest du royaume de Lothaire, au delà de la ligne Meuse-Saône-Céyennes. Lothaire conservait bien le titre d'empereur; mais il n'avait aucune autorité sur ses frères.

Ce partage fut fait seulement pour assurer aux trois frères des revenus équivalents. Il ressemblait aux partages antérieurs qui s'étaient faits entre les rois mérovingiens ou carolingiens. Aucune considération de langue ni de nationalité n'intervint. La part de Lothaire comprenait des peuples de langue romane et de langue germanique, entre lesquels il n'y avait point d'opposition de race. Les lots de ses frères, en raison de leur situation, étaient plus homogènes : les sujets de Louis étaient tous de langue germanique; presque tous ceux de Charles étaient de langue romane.

L'unité de l'empire de Charlemagne était définitivement brisée. Le pape et les évêques, soucieux de maintenir la paix, cherchèrent à y substituer un régime de « concorde » fondé sur la fraternité des rois et la communauté de foi de leurs peuples.

L'idée apparut, dès 844, dans une bulle du pape Serge II, instituant l'évêque de Metz, Drogon, son vicaire apostolique en Gaule et en Germanie. Le Souverain pontife déclarait qu'il n'était pas tolérable que trois frères, unis dans la même foi en la Trinité, pussent s'écarter de la dilection mutuelle et de la commune équité. Si l'un d'eux se dérobait à la paix générale, il devait être châtié.

Peu après, en oct., les trois frères voulurent montrer qu'ils n'étaient pas sourds à ces exhortations. Accompagnés de leurs fidèles, ils tinrent une conférence au palais de Yiitz, près de Thionville. Les prélats des trois royaumes, après en avoir délibéré sous la présidence de Drogon, leur soumirent un programme qu'ils acceptèrent. Les rois jurèrent devant leurs grands de garder entre eux « les droits de la fraternité et de la charité » et de s'entr'aider contre les ennemis du dehors. Des assemblées semblables se tinrent encore à Meerssen, en 847 et 851, où des capitulaires furent arrêtés en commun pour assurer le maintien de la concorde.

Mais ces réunions ne donnèrent que des déceptions. Les bonnes paroles, qui y furent échangées, n'eurent guère de résultats pratiques. Chacun des trois frères continua à poursuivre ses intérêts particuliers, sans s'occuper du bien commun.

La France occidentale, attribuée à Charles le Chauve, était particulièrement troublée. L'autorité du roi n'était reconnue ni dans le sud ni dans l'ouest de son lot. En Aquitaine, son neveu Pépin II prétendait conserver une part du patrimoine carolingien, dont il avait été exclu par le traité de Verdun : il provoqua plusieurs révoltes et Charles ne fut vraiment maître du pays qu'en 864, quand il l'eut fait prisonnier. En Bretagne, Charles eut affaire à des chefs indigènes, Nominoé, puis Erispoé, qui prétendaient à l'indépendance; en 851, il finit par reconnaître à ce dernier le titre de roi contre une vaine promesse de fidélité. Puis vint le roi Salomon, qui, après plusieurs rébellions, accepta, en 863, de lui prêter l'hommage.

Charles le Chauve fut aussi très occupé par les Normands, dont les invasions se multiplièrent. Remontant les fleuves sur leurs barques, ces pirates pénétraient fort loin à l'intérieur du royaume. Dès 841, une bande vint piller et brûler Rouen. Depuis 843, l'Aquitaine et la Bretagne furent sans cesse ravagées. Plusieurs fois, la vallée de la Loire fut saccagée jusqu'à Orléans. Paris aussi fut pillé en 845, 856 et 861.

Pendant longtemps, Charles le Chauve ne put guère résister à ces incursions. En vain, il réunissait une

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armée : plusieurs fois ses troupes furent prises de panique, quand elles furent en présence de l'ennemi; le roi en fut réduit à acheter la retraite des pirates en leur promettant un « tribut », qu'il levait sur ses sujets. Souvent aussi les Normands trouvaient un appui dans des partis de rebelles.

En 861, Charles commença à réagir plus efficacement. Il confia alors le commandement des pays entre Seine et Loire à l'un de ses grands, Robert le Fort, qui était déjà pourvu de plusieurs comtés dans la vallée de la Loire et en Neustrie. Cet homme valeureux remporta plusieurs succès; mais, en 866, il fut, avec le comte de Poitiers, tué au combat de Brissarthe. Après cette bataille, les Normands purent ravager à leur aise la vallée de la Loire.

Dans les dernières années de son règne, Charles le Chauve recourut à d'autres mesures. Il barra le cours de la Seine avec des ponts fortifiés et des châteaux. Il fit aussi restaurer les murailles romaines de plusieurs villes. En 873, il réussit, avec l'aide des Bretons, à chasser complètement les Normands de la vallée de la Loire. Mais ce ne fut qu'un succès temporaire, qui n'empêcha pas les pirates, dans les années suivantes, de faire de nouvelles incursions.

De plus en plus d'ailleurs la France occidentale tombait dans l'anarchie : les grands tendaient à relâcher le lien qui les unissait au roi. En droit les comtes n'étaient que des fonctionnaires révocables au gré du roi; mais ces fonctionnaires n'étaient pas toujours très dociles : chaque comte réunissait autour de lui des vassaux armés, qu'il employait souvent plus pour ses intérêts particuliers que pour le service du roi. Certains d'entre eux avaient autorité sur plusieurs comtés, qui avaient été groupés en marche pour mieux assurer la défense du pays : étant plus puissants, ils étaient moins obéissants. Souvent ces grands se révoltèrent contre le roi, sous prétexte qu'il ne les traitait pas suivant la justice. Charles le Chauve se voyait obligé de composer avec eux : de plus en plus, il lui était impossible de révoquer un comte rebelle. Il commençait à paraître normal qu'un comte restât en fonctions jusqu'à sa mort et même que, après sa mort, ses « honneurs » fussent concédés à ses enfants.

Cette situation troublée fut exploitée par l'un des frères du roi, Louis le Germanique, qui n'était guère imbu de l'esprit de concorde prêché par l'Église. Déjà, en 852, il était en relations avec quelques-uns des grands de son frère. En 856, des grands, soulevés contre Charles le Chauve, lui offrirent de venir régner sur eux. Il ne répondit à cet appel qu'en 858 : ayant envahi la France occidentale, il tint, le 1" sept., un plaid à Ponthion où de nombreux comtes vinrent lui prêter le serment de fidélité.

Charles le Chauve fut sauvé par le clergé. Réunis à Quiersy, les évêques des deux provinces de Reims et de Rouen refusèrent, à l'instigation de l'archevêque de Reims Hincmar, de reconnaître Louis pour leur roi. Cette résistance donna à Charles le temps de se ressaisir. Ayant pu se refaire une armée, il se jeta à l'improviste sur Louis, qui, se croyant sûr du succès, avait dispersé ses troupes et l'obligea à battre précipitamment en retraite (15 janv. 859). La paix fut rétablie en 860. De nouveau la fraternité fut proclamée entre les deux frères et leurs neveux, fils de l'empereur Lothaire mort depuis quelques années.

A son tour, Charles le Chauve, violant le pacte de fraternité, chercha à s'agrandir aux dépens des fils de Lothaire qui s'étaient partagé le patrimoine paternel.

En 861, il se jeta sur le royaume de Provence, portion de la Francia média, échue à Charles, le plus jeune; mais l'entreprise échoua. Puis, en 869, à la mort de Lothaire II, roi de Lorraine, qui ne laissait

point d'enfants, il se hâta d'envahir le royaume du défunt; il se fit reconnaître par les grands du pays et se fit sacrer et couronner à Metz. Mais Louis le Germanique voulut avoir une part de la succession. En 870, les deux frères, dans une entrevue qu'ils eurent à Meerssen, finirent par s'entendre pour partager la Lorraine.

Désormais l'ambition de Charles le Chauve fut sans bornes. En août 875, mourut le dernier survivant des fils de Lothaire, Louis II, qui, à la mort de son père, avait hérité le royaume d'Italie et la dignité impériale, et à qui aussi appartenait la Provence depuis la mort de son frère Charles. Immédiatement Charles le Chauve occupa la Provence et réclama l'empire. Rassemblant ses fidèles, il partit avec eux pour l'Italie. Il fut bien accueilli par le pape Jean VIII et les Italiens, qui comptaient sur lui pour les protéger contre les Sarrasins. Le pape lui donna 1' « onction et la couronne impériale » dans l'église S. -Pierre de Rome, le 25 déc. 875, jour anniversaire du couronnement de Charlemagne. Puis, le 31 janv. 876, Charles fut couronné, à Pavie, roi des I^ombards.

Le nouvel empereur n'avait pas les moyens de soutenir son état. Déjà, pendant qu'il était en Italie, son frère Louis le Germanique avait envahi la France occidentale et avait célébré la Noël à Attigny. Il ne put exploiter ce succès, parce que les grands restèrent fidèles à Charles. Rentré dans son royaume, il mourut le 26 août 876. Mais ses fils restaient en guerre avec Charles le Chauve.

Charles avait d'ailleurs compris qu'il ne fallait pas prolonger trop longtemps son séjour en Italie. Rentré en France, il se fit prêter serment comme empereur par ses grands, dans un plaid tenu à Ponthion en juin 876.

Mais bientôt le pape, attaqué par les Sarrasins, le sollicita de revenir en Italie. Il lui remontra que le premier devoir de l'empereur était de protéger le S.- Siège contre ses ennemis. En 877, Charles se décida à une nouvelle expédition au delà des Alpes. Pourtant les Normands menaçaient d'occuper la vallée inférieure de la Seine : il acheta leur retraite en leur payant un tribut.

Avant de se mettre en route, il réunit ses grands, en juin 877, à Quiersy-s.-Oise, pour régler l'administration de la France en son absence. Dans le capitulaire qu'il publia à cette occasion, il s'occupa particulièrement des vacances qui surviendraient dans les comtés : il arrêta diverses dispositions qui tendaient à réserver les honneurs de la fonction comtale aux fils des comtes décédés. On a vu à tort dans cet acte la charte constitutive de la féodalité, qui aurait établi définitivement le principe de l'hérédité des offices. Ce n'était à la vérité qu'une mesure de circonstance; elle n'en montre pas moins que déjà on trouvait naturel que le fils d'un comte succédât à son père.

Après cette réunion, l'empereur partit en août pour l'Italie. Se trouvant en sept, à Pavie, il apprit que Carloman, l'aîné des fils de Louis le Germanique, marchait contre lui avec des forces considérables, tandis que, en France, plusieurs grands s'étaient soulevés. Il se résolut à rentrer en France. Atteint de dysenterie, il franchit en litière le col du Mont-Cenis, pour mourir le 6 oct. 877 dans un hameau de la Maurienne.

Charles le Chauve avait été un prince actif et énergique. Mais il n'avait pas su mesurer ses ambitions aux moyens dont il disposait.

On trouvera un répertoire complet des sources et des ouvrages concernant Charles le Chauve dans L. Halphen, Charlemagne el l'empire carolingien {Biblioth. de synthèse hist. L'évolution de l'humanité, xxxiii), Paris, 1947, p. 501- 11. Voir particulièrement, dans la bibliographie, les n. 53- 56. 61. 68-75. 78, 83, 86-89, 9.3-94. 100. 121-31, 134. 150,

CHARLES 1er rHARJ/l':S III

l.il, 161. — .1. Dhondt, Études sur la naissance des princi- \ paillés terrilnrinles en France dX'-X- s.), Bruges, 1048. !

A. Dumas.

CHARLES LE GROS (Charles II, roi de France; Charles III, empereur), fils de Louis le Germanique, né en 839, mort en 888, empereur des Romains.

Louis le Germanique, roi de Francia orientalis, mourut en 876, laissant trois flls, dont Charles était le dernier. Les trois frères se partagèrent le royaume de leur père : Charles reçut pour sa part l'Alémanie, la future Souabe, avec l'Alsace et sans doute la Rhétie.

De tous, il était le plus proche de l'Italie. Dès la fin de l'année 877, la mort de Charles II le Chauve laissa vacantes les deux couronnes d'empereur des Romains et de roi d'Italie. Le pape Jean VIII, après avoir fait de vaines démarches auprès de plusieurs princes, en arriva, en 879, à les offrir à Charles le Gros, espérant trouver en lui un protecteur. Le roi d'Alémanie se décida, en oct. 879, à franchir les Alpes. Arrivé à Pavie, il se fit reconnaître roi d'Italie par les grands. Mais, malgré les instances du pape qu'il rencontra à Ravenne en janv. 880, il n'alla pas jusqu'à Rome. C'est seulement l'année suivante que, cédant à l'appel du Souverain pontife, il vint dans la Ville éternelle. Conformément aux précédents depuis Charlemagne, il reçut la couronne impériale des mains de Jean VIII dans l'église S.-Pierre, le 12 févr. 881. Il ne devait jamais plus revenir dans la capitale de l'Empire.

De plus en plus, le nouvel empereur était attiré vers la Germanie. Ses deux frères aînés étant morts à quelques mois d'intervalle, il recueillit en 882 les portions de la Francia orientalis qui leur avaient été attribuées. Il reçut aussi le serment de fidélité des grands de Lorraine. Déjà, il réunissait sous son autorité près des deux tiers de l'empire de Charlemagne.

Charles le Gros ne fut pas à la hauteur de sa tâche. Tandis que les Sarrasins menaçaient Rome, les Normands faisaient sans cesse des incursions en Germanie et en Lorraine. Dans les derniers mois de 881 et au commencement de 882, ils saccagèrent impunément les pays de la basse Meuse et du Rhin. En mai ou juin 882, l'empereur ayant réuni une armée vint les assiéger dans Elsloo, près de Maëstricht; mais bientôt il préféra acheter le départ des pirates moyennant un tribut qu'il leva sur les églises. Cette conduite était un encouragement pour les envahisseurs : des bandes normandes revinrent dans les années suivantes pour piller Deventer en 882, Duisburg en 883, la Frise occidentale en 884. Encore moins Charles le Gros alla-t-il en Italie lutter contre les Sarrasins.

Néanmoins Charles conservait son prestige. Le roi de France occidentale, Carloman, mourut le 12 déc. 884, ne laissant pour plus proche parent qu'un jeune frère, Charles, dit le Simple, qui n'avait que cinq ans. Les grands du royaume firent appel à Charles le Gros, qui était le seul descendant légitime de Charlemagne en état de porter les armes. L'empereur vint recevoir leurs hommages à Ponthion, en juin 88.5. L'unité de l'empire de Charlemagne était rétablie au profit de l'un de ses arrière-petits-fils.

Malheureusement Charles le Gros n'avait rien de l'énergie et de l'esprit résolu de son glorieux prédécesseur. Pas plus qu'auparavant, il ne fut capable d'arrêter les invasions normandes qui dévastaient la France occidentale, comme la Lorraine et la Germanie. En nov. 885, une grande armée normande assiégea Paris. Grâce à la vaillance de l'évêque Gozlin et du comte Eudes, fils de Robert le Fort, la cité résista à toutes les attaques. C'est seulement en oct. 886 que l'empereur vint à son secours, avec une armée formée des contingents de l'Est et de l'Ouest. Mais, cette fois encore, il n'osa pas engager la bataille. Il acheta le départ

! des Normands en leur permettant de ravager la Bourgogne et en leur promettant un tribut. Les pirates, encouragés par cette inertie, firent, pendant l'hiver de 887-88, d'autres incursions en Champagne, sur la Meuse et la Moselle, et dans la vallée de la Loire.

Charles était peut-être déjà atteint d'une maladie qui, au début de 887, nécessita une opération à la tête. De plus en plus, son caractère apparaissait faible et irrésolu. Les grands ne voulurent plus obéir à un tel seigneur. Des soulèvements éclatèrent un peu partout en Germanie. Les rebelles élurent roi Arnulf de Bavière, bâtard de Carloman, frère aîné de l'empereur. Le 11 nov. 887, Charles, qui avait convoqué un plaid à Tribur, fut abandonné par tous ses grands, qui allèrent au devant d'Arnulf pour lui prêter l'hommage. Il traita bientôt avec Arnulf, qui lui laissa quelques domaines en Alémanie. Il mourut peu après, le 13 janv. 888, à Neidingen près de la Forêt Noire. On trouvera toutes les indications nécessaires dans :

E. Lavisse, Hist. de France, ii, 1911, I" part., p. 390, n. 1 . —

F. Lot, Chr. Pfister et F. L. Ganshof, Les destinées de l'empire en Occident, au t. i de la section du Moyen Age, dans

G. Glotz, Hist. générale, Paris; réimpr., 1940-41, 2 vol., avec quelques additions. — L. Halphen, Charlemaqne et l'empire carolingien, Paris, 1947, p. 441-69. — J. Dhondt, Études sur la naissance des principautés territoriales en France (IX'-X^ s.}, Bruges, 1948.

A. Dumas.

CHARLES LE SIMPLE (Charles III), roi de France occidentale, flls de Louis le Bègue, né en 879, mort en 929.

Louis II le Bègue, qui avait succédé à son père Charles le Chauve en France occidentale, mourut le 10 avr. 879. Il laissait deux fils de sa première femme Ansgarde, Louis III et Carloman, qui furent sacrés et couronnés en sept, suivant (supra, xi, 1065 sq., Car- LOMAN-4). Mais sa seconde femme Adélaïde était enceinte. Le 17 de ce même mois de sept., elle accoucha d'un fils, Charles, qui fut plus tard surnommé le Simple. Il ne fut pas question d'associer ce posthume à ses frères.

Louis III mourut en 882, puis Carloman le 12 déc. 884. Le jeune Charles n'avait encore que cinq ans. Le royaume étant dévasté par les invasions normandes, les grands ne songèrent pas à prendre pour roi un enfant. Ils firent appel à Charles le Gros, déjà roi de Germanie et d'Italie et empereur des Romains, seul Carolingien d'âge mûr qui subsistât. (;elui-ci mourut le 13 janv. 888.

A ce moment, Charles le Simple était bien le seul descendant légitime de Charlemagne; mais il n'avait encore que huit ans. Les grands de France occidentale l'écartèrent une seconde fois et prirent pour roi le comte de Paris, Eudes, qui paraissait capable de défendre le royaume contre les Normands. Il fut sacré par l'archevêque de Sens, Gautier (29 févr. 888).

Il y avait cependant encore un parti carolingien pour qui Eudes n'était qu'un usurpateur. L'un des plus ardents fauteurs de la légitimité était l'archevêque de Reims, Foulque, qui avait recueilli Charles le Simple. Le 28 janv. 893, il donna l'onction du sacre au jeune prince, qui avait atteint l'âge de treize ans, alors sufiisant pour le faire considérer comme majeur. Presque tous les grands d'Austrasie le reconnurent, tandis que la Neustrie restait fidèle à Eudes.

Une guerre civile commença entre les deux adversaires. Au début de 897, ils firent la paix. Il semble qu'Eudes promit au jeune Charles de le proposer aux grands pour lui succéder. Eudes étant mort le l'''' janv. 898, Charles fut reconnu sans difficulté par tous les grands, même par Robert le frère du défunt, qui réunissait les comtés de Paris, de Blois, de Touraine et d'Anjou.

A l'avènement du nouveau roi, les invasions nor-

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