‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 94 sur 282 · CHARLES VI — CHARLES VII · texte numérisé non relu

CHARLES VI — CHARLES VII

courte durée. Le roi est absorbé par la rivalité des partis et par la guerre anglaise; son rôle, jusqu'ici prépondérant dans l'atlaire du Schisme, passe à l'empereur. Quant au pape, il est déconsidéré, poursuivi dans ses retraites successives, menacé, contraint d'abdiquer. Cependant Charles VI convoque à Paris, le 1" oct. 1414, une assemblée du clergé, qui envoie une délégation au concile de Constance (sur l'importance et le rôle de cette délégation, voir N. Valois, m, 256 sq.). La cour de France hésite à reconnaître Martin V. On craint, notamment, pour les « libertés de l'Église gallicane » (ordonnance de mars 1418, que la révolution bourguignonne fait annuler le 9 sept. 1418, et que le Parlement doit enregistrer le 31 mars 1419). L'année suivante, Charles VI est déchu (traité de Troyes, 21 mai 1420). Il meurt le 21 oct. 1422.

Ordonnances des rois de France, vii-xii. — Isambert, Rec. gén. des anc. lois franç., vi, vu. — N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, ii, m, iv. — Calmette- Deprez, L'Europe occidentale de la fin du XI V s. aux guerres d'Italie, Paris, 1937, coll. Glotz, vu. — Halphen, La fin du Moyen Age, Paris, 1931, coll. Halphen, vu.

H. Maisonneuve.

CHARLES VII, roi de France (1422-61). Le souci constant du roi fut de maintenir, voire de renforcer, les libertés de l'Église gallicane, sans toutefois rejeter la juridiction pontificale. On étudiera : I. Le maintien des libertés de l'Église gallicane. II. La Pragmatique Sanction. III. Les projets de concordat.

I. Le maintien des libertés de l'Église gallicane.— Le dauphin et le Parlement s'accordèrent à proclamer une fois de plus, en nov. 1417, ces fameuses libertés (cf. ordonnance du 27 juill. 1398, précédemment commentée). Or, dans le même temps, l'Université, qui convoitait des bénéfices, avait présenté au pape un « rôle » que celui-ci avait approuvé; d'où conflit entre dauphin et Parlement d'une part, Université de l'autre. Le dauphin fit emprisonner le recteur; l'Université se soumit. L'année suivante, en mars, le Conseil prépara des ordonnances aux termes desquelles la reconnaissance de Martin V était pratiquement conditionnée par la reconnaissance des « libertés » par le nouveau pape. L'arrivée de l'archevêque de Tours, Jacques Gelu, qui revenait de Constance, procura toutefois une détente : il témoigna des excellentes et bienveillantes dispositions de Martin V envers la France; de son côté, le Conseil craignit qu'un excès d'intransigeance ne jetât le pape dans le parti de Sigismond; Martin V fut reconnu, mais « très simplement ». Néanmoins les ordonnances de mars furent publiées et enregistrées le 13 avr. (Isambert, viii, 653); une autre, du 12 mai, défendit de transporter hors du royaume, sans autorisation, de l'argent, des bijoux, des objets précieux, sous prétexte de procurations, d'annates ou de vacants. Cependant Martin V conclut avec la ■> nation » française, représentée à (Constance, une convention d'après laquelle il renonçait à certains impôts ou en conditionnait la levée au consentement des prélats; il renonçait encore à certaines provisions de bénéfices majeurs et mineurs, aux abus de la commende. Cette convention ne pouvait satisfaire, pour conciliante qu'elle fût, l'intransigeance du dauphin, du conseil et du Parlement.

Les choses en étaient là quand la révolution bourguignonne éclata. Elle eut pour effet l'annulation des ordonnances de mars, le 9 sept., et la soumission totale à Martin V de cette partie de la France qui obéissait au duc de Bourgogne. De son côté, le dauphin envoya une ambassade au pape et se déclara prêt, aux États de Clermont, en 1421, à reconnaître la convention passée entre le pape et la « nation » française, lorsque, brusquement, en automne 1422, et non le 8 févr. 1423 comme le déclarent les Ordoimances, xiii, 22 (Isambert, viii, 10; cf. N. Valois, Hist. de la Pragmatique

Sanction..., p. xiv), il rappela la nécessité de maintenir les « libertés » et ordonna de punir les « infracteurs de constitutions et ordonnances royaux, sans aucune dissimulation, et tellement que ce soit exemple à tous autres ». Au concile de Sienne, la « nation » française réclama de nouveau ses « libertés », mais, après la dissolution du concile (7 mars 1424), Charles VII entra en négociations avec Martin V : lettres du 10 févr. 1425, où il demanda au pape d'autoriser les « libertés ». Martin V répondit par bulles du 21 août 1426. Entre autres choses, il anrmlait toutes les censures encourues par les partisans du roi pour défaut de résidence dans leurs bénéfices situés en pays occupé par les Anglais; il confirmait dans leurs bénéfices vingt-cinq clercs nommés par les collateurs ordinaires; il autorisait le roi à pourvoir, à certaines conditions, à trois cents bénéfices; il réduisait le nombre des réserves pontificales (N. Valois, op. cit., n. 22, 23, 24). Les bulles furent enregistrées, non sans résistance (lettres du 24 nov., enregistrées au Parlement le 23 janv. 1427). Malgré certaines difficultés d'interprétation, l'accord réalisé entre le pape et le roi ne laissait pas de donner satisfaction à l'un et à l'autre. Il dura jusqu'à la mort du pape (20 févr. 1431).

II. La Pragmatique Sanction. — Charles VII essaya d'obtenir davantage d'Eugène IV. Il lui envoya une ambassade dont on ne sut jamais au juste quel fut le résultat (N. Valois, op. cit., p. lxi sq.). Il décida, le 10 mars 1432, que nul ne pourrait obtenir un bénéfice qu'à la condition d'être né Français, afin d'obliger le pape à ne nommer aux bénéfices que des sujets et des amis du roi, à peine de saisie des bulles, du temporel et des bénéfices des clercs indésirables (Ordonnances, XIII, 177; Isambert, viii, 64). Il essaya aussi de remplir entre le concile de Bàle et Eugène IV une mission médiatrice qui lui permît de sauvegarder les libertés de l'Église gallicane tout en maintenant l'amitié traditionnelle des rois de France avec la papauté. C'est dans cette perspective qu'il faut situer, pour la bien comprendre, l'assemblée de Bourges de 1438. Elle comprit, outre le roi, le dauphin et quelques seigneurs, quatre archevêques, vingt-cinq évêques, des abbés, des représentants des chapitres et universités, même de celle de Paris — la capitale avait été conquise l'année précédente, — des délégués d'Eugène IV et du concile de Bâle. Comme au temps du Grand Schisme, le roi de France — tel était le vœu du clergé — était qualifié pour rétablir l'union de l'Église. L'assemblée désigna une commission de dix membres qui examina les décrets réformateurs de Bâle, les soumit à l'assemblée pour discussion, et finalement rédigea les vingt-trois titres de la Pragmatique Sanction.

Ce document se compose d'un préambule dont voici les idées essentielles. Les rois tiennent leur pouvoir de Dieu « pour protéger et défendre la Ste Église... et pour faire observer dans toute leur sincérité et garder dans toute leur intégrité les très salutaires décrets inspirés par l'Esprit de Dieu et promulgués par les saints et les anciens Pères... ». Les conciles de Constance, Sienne, Bâle ont précisément pour objet « de réformer l'état ecclésiastique, tant dans son chef que dans ses membres, réforme qui s'impose à l'heure actuelle... • La cause de tous les maux « est dans ces réserves de prélatures, de dignités et autres bénéfices ecclésiastiques, dans la multiplication de ces grâces expectatives qui constituent un droit vraiment exorbitant à des bénéfices qui ne sont pas encore vacants... »; elle est encore dans le choix des ministres, indignes, inconnus.ou étrangers, qui souvent manquent à la résidence. D'où les effets : désirs de la mort du prochain, litiges, disputes, rixes, rancunes, haines, ambition, oppressions, calomnies, chicanes, vexations, simonie, etc. « De là une grande perturbation dans l'ordre hiérar-

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chique de l'Église, une suite d'attentats contre le droit divin et humain, et d'oppressions qui tournent à la ruine des âmes... », enfin un appauvrissement général, au spirituel et au temporel, de l'Église et du Royaume de France. — En conséquence, l'assemblée de Bourges adopte, en les modifiant quelque peu, les décrets réformateurs du concile de Bâle.

Suivent les titres dont voici la très succincte analyse. I. L'autorité et le pouvoir des conciles généraux, d'après les sessions v et xxxix du concile de Constance et I du concile de Bâle : affirmation de la nécessité périodique des conciles et, d'après la session xi du concile de Bâle, de la supériorité du concile sur le pape. — a. Les élections, d'après les sessions xii et xxiii du concile de Bâle : leurs nécessité, solennités, conditions, confirmation; la Pragmatique « ne croit pas répréhensible si le roi et les princes, en s'abstenant de menaces et de violences, se ser\'ent parfois de prières bienveillantes et douces, au profit de personnes de mérite, zélées pour le bien de l'État... ». — m. L'abolition de toutes les réserves passées ou à venir : il n'y a d'exception que pour les réserves expressément désignées dans le corps du droit, et celles exercées par les papes sur le territoire de l'Église romaine. — iv. Les collations, d'après la session xxxi du concile de Bâle : suppression des expectatives; réglementation des collations bénéficiales, capitulaires et paroissiales, en faveur des gradués des universités; vœu de l'assemblée de Bourges en faveur du droit de patronage et du maintien du droit de collation à tous les bénéfices, quels qu'ils soient, au pape régnant, c.-à-d. à Eugène IV, mais à lui seul. « Une telle conclusion, dit le texte de la Pragmatique, est personnelle au pape régnant, qui ne pourra en user au préjudice des libertés et droits de l'Église gallicane. Elle ne passera point à ses successeurs. » — v. Les causes, d'après la session xxxi du concile de Bâle : les causes de toutes sortes, sauf les causes majeures (celles des cardinaux et autres officiers de la Curie romaine, celles des provinces situées à moins de quatre journées de Rome), doivent se traiter sur les lieux mêmes; les appels doivent être interjetés au supérieur immédiat, ensuite seulement au Souverain pontife; l'assemblée insiste encore davantage sur le rétablissement des juridictions des ofïicialités. — vi. Les appels frivoles, d'après la session xx du concile de Bâle. — VII. Les possesseurs pacifiques, d'après la session XXI du concile de Bâle : il appartient à l'Ordinaire seul, non aux tribunaux de rechercher les possesseurs de bénéfices sans titre canonique, mais de bonne foi, et de régulariser leur situation. — viii. Nombre et qualités des cardinaux, d'après la session xxii du concile de Bâle : ce nombre ne dépassera 24 que de très peu et rarement; les cardinaux doivent être pris dans tous les pays chrétiens, très rarement parmi les princes, jamais dans la famille du pape ou d'un cardinal; ils doivent être gradués. — ix. Les annates, d'après la session xxi du concile de Bâle : suppression pure et simple; l'assemblée de Bourges fait à ce sujet quelques remarques, notamment pour le maintien des annates à Eugène IV « comme don gratuit et non autrement, sans préjudice des libertés de l'Église de France, et seulement la vie durant du pape actuel ». — x. La récitation de l'office divin, d'après la session xxi du concile de Bâle : « sans préjudice, ajoute l'assemblée de Bourges, des louables coutumes, statuts et observances spéciales de chaque Église du royaume et du Dauphiné ». — xi. Le temps de présence au chœur, d'après la session xxi. — xii. Comment les heures canoniales doivent être dites hors du chœur, d'après la session xxi : « non de bouche, en balbutiant entre leurs dents, en retranchant des syllabes, ou en y entremêlant des rires et des conversations, mais avec révérence, en prononçant distinctement chaque parole et dans un lieu convenable pour la

dévotion — xiii. Les promenades dans l'église pendant le temps des offices, d'après la session xxi. — xiv. Le tableau apposé au chœur, d'après la session XXI. — XV. Les abus de la messe, d'après la session XXI. — XVI. L'absence à l'office divin, d'après la session XXI. — XVII. La tenue d'un chapitre pendant la messe, d'après la session xxi. — xviii. Les spectacles dans l'église, d'après la session xxi : abolition de tous usages concernant les fêtes et représentations données dans les églises ou cimetières; les Ordinaires et les curés devront, sous peine de privation des fruits de leurs bénéfices pendant trois mois, punir les transgresseurs de censures ou autres peines. — xix. Les concubinaires, d'après la session xx : recherche et poursuite des clercs vivant en état de concubinage public ou notoire, et sanctions canoniques. — xx. Les excommuniés non vitandi, d'après la session xx : adoucissement de la discipline; « il n'y a plus obligation de s'abstenir de communiquer » avec eux. — xxi. La réglementation de l'interdit, d'après la session xx. — xxii. Suppression de la clémentine du 1. Il, tit. vu, c. un., in Clem., d'après la session xxiii. — xxiii. Conclusions. — En résumé, la Pragmatique Sanction présente un caractère théologique, dans la ligne des conciles de Constance et de Bâle; et un caractère disciplinaire, traditionnel en ce qu'elle remet en honneur les ordonnances de 1418, et nouveau en ce que l'intervention du prince dans la collation des bénéfices, qui était un fait, s'est transformée en droit.

Le roi, considérant les vœux de l'assemblée de Bourges, promulgua la Pragmatique Sanction. Donnée à Bourges le 7 juill. 1438, elle fut enregistrée au parlement de Paris le 23 juill. 1439 (cf. Ordonnances, xiii, 267-91; Isambert, ix, 110; texte français, dans Duballet, Cours complet de droit canonique, i, Paris, 1896, p. 1 à 50*).

Charles VII usa, sans discernement, avec caprice, du droit que lui donnait la Pragmatique : ses candidats ne furent pas toujours des plus idoines, ni ses recommandations des plus élégantes. Il en abusa, en se réservant la collation de plus de six cents bénéfices et en ressuscitant à son profit les expectatives pontificales. Enfin, il laissa le pape, qui bien entendu ne reconnaissait pas la Pragmatique, pourvoir aux bénéfices ecclésiastiques, ce qui ne laissait pas de créer des situations confuses et pénibles ; il lui recommanda même, quelquefois, suivant ses intérêts, ses propres candidats. Voir les nombreux exemples donnés par N. Valois (op. cit., p. xcii sq.). De là une opposition, pas toujours des plus désintéressées d'ailleurs, à la Pragmatique, et par conséquent un désir plus ou moins marqué de retour en arrière. L'université de Paris avait, certes, des tendances gallicanes, mais elle avait aussi des ambitions. C'était ordinairement à ses maîtres et à ses suppôts que les papes conféraient les bénéfices. Or, de même qu'au temps de la soustraction d'obédience, sous le régime de la Pragmatique l'Université se vit négligée. D'où ses doléances (25 déc. 1438; 25 oct. et 16 nov. 1441; 22 déc. 1445 : lettre au roi pour le retour à l'ancien régime, c.-à-d. au régime des collations pontificales; de même le 12 févr. 1446) et ses tractations avec Nicolas V (25 oct. 1447).

III. Les projets de concordat. — De 1438 à la fin du règne, le roi et le pape, sans rompre jamais leurs relations, s'efforcèrent, l'un de maintenir tant bien que mal sa Pragmatique, l'autre d'amener le roi, par une politique de négociations astucieuses et persévérantes, à supprimer cette Pragmatique. Mais, comme le Souverain pontife se rendait compte que les beaux temps de la papauté avignonnaise étaient révolus, il se résigna à composer avec le roi en lui i)roposant un concordat.

Dans une première période décennale (1440-50),

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Charles VII connut d'abord la tentation du schisme. A une deuxième assemblée de Bourges (août 1440), Thomas de Courcelles, délégué du concile de Bàle, plaida en faveur de Félix V. Son discours, dit-on, (1 plut beaucoup au roi ». Néanmoins Charles VII se prononça pour Eugène IV. Mais l'assemblée refusa aux représentants du pape d'apporter à la Pragmatique la moindre correction. Elle voulut bien seulement reconnaître au futur concile général le droit de lui apporter quelque tempérament (2 sept. 1440; Ordonnances, XIII, 319-22). Nouvelle tentative d'Eugène IV, avec Antoine de Bourras, secrétaire du duc de Bourgogne et chanoine de Chalon, auprès de l'université de Paris. Audience de l'Université le 2 sept. 1441. Mais les outrances de langage du délégué firent échouer sa mission. Loin de se décourager, Eugène IV envoya l'année suivante l'évêque de Brescia, Pierre dal Monte, qui parvint à rejoindre le roi, d'abord à Montauban (23 déc. 1442), puis à Poitiers (juin 1443). Il chercha, avec beaucoup de finesse, en se glissant dans ses bonnes grâces, à obtenir l'abrogation de la Pragmatique. Il parut y réussir. Produisant alors son projet concordataire, il représenta au roi les concessions du pape : suppressions de beaucoup de réserves, de toutes les expectatives, restrictions des appels en Cour de Rome, collation aux bénéfices non électifs alternativement avec les collateurs ordinaires, respect des élections, avantages accordés aux suppôts de l'Université; mais sur la question, très irritante, des taxes pontificales, les termes du concordat manquaient de précision. Charles VII fit étudier le projet concordataire par une commission, puis il le soumit à une autre assemblée de Bourges qui se réunit en sept. 1444. Elle se montra assez réticente, diminuant la liste des bénéfices réservés au pape, exigeant encore davantage pour les suppôts de l'Université (décision du 28 sept.). Rien, cependant, n'était encore perdu; d'ailleurs, le roi n'avait pas assisté, ni à fortiori n'avait pu donner sa sanction aux délibérations de l'assemblée. Il en prit connaissance à Nancy. Elles furent de nouveau soumises à une assemblée ecclésiastique; cette assemblée fut encore plus sévère que celle de Bourges. Elle exigea une réduction très sensible des taxes pontificales; le représentant d'Eugène IV, sans doute le dominicain Thomas Tomasini, évêque de Feltre et Bellune, s'y refusa. Les pourparlers cessèrent.

Ils reprirent néanmoins dès 1445 ; Eugène IV envoya l'archevêque de Lyon, puis l'archevêque d'Aix, Robert Roger; après la mort de Robert Roger, Nicolas V députa le doyen de Tolède, Alphonse de Segura (janv. 1448), lequel accorda au roi et à sa maîtresse, Agnès Sorel, des faveurs spirituelles, cependant qu'il lui présentait un nouveau projet de concordat, qui n'était en réalité que le premier projet, plus favorable néanmoins au clergé de France. Alors de nouveau Charles VII convoqua une assemblée, à Rouen d'abord (févr. 1450), puis à Chartres (mai 1450). Mais l'absence du roi, surtout la production inattendue de la « Pragmatique Sanction de S. Louis », le discours enfin, très gallican, de l'évêque du Mans, Martin Berruyer, firent à nouveau échec aux propositions pontificales. Toutefois certains, dont le représentant de l'évêque de Châlons, estimaient qu'on pouvait faire l'essai du concordat, jusqu'à la convocation d'un concile général, qui se tiendrait en France au bout de deux ans et oii seraient réglés définitivement les rapports du S. -Siège avec l'Église de France. Vu les dispositions de Nicolas V, c'était une fin de non-recevoir.

Dans une deuxième période décennale (1450-60), les tentatives d'entente entre la France et le S. -Siège reprirent et continuèrent. L'initiative appartint encore au pape. D'abord à Nicolas V : il envoya en 1451 le cardinal d'Estouteville, qui arriva en France au mois

de décembre. Charles VII réunit encore une nouvelle assemblée du clergé, à Bourges, en juill. 1452. D'aucuns, notamment l'archevêque de Bordeaux, Pey Borland, et l'évêque de Périgueux, Élie de Bourdeille, estimaient qu'on pourrait faire au pape de larges concessions. La majorité opina en sens contraire; toutefois elle consentit à Nicolas V la perception, à titre personnel, du tiers des bénéfices majeurs, exempts et vacants. Ce fut à peu près tout. L'assemblée s'en remit pour le reste, comme l'assemblée précédente, au futur concile général. Le roi sanctionna ces décisions (ordonnance du 9 août 1452).

Néanmoins Calixte III dépêcha un nouveau légat, le cardinal de Coëtivy (oct. 1456). Mais le pape avait d'autres soucis : le péril ottoman. Il essaya d'entraîner Charles VII dans une croisade contre les Turcs — c'est peut-être avec cette arrière-pensée qu'il autorisa la revision du procès de Jeanne d'Arc — le roi ne voulut rien entendre. Du moins Calixte essaya-t-il de lever des décimes sur le clergé; il se heurta à l'opposition de l'université de Toulouse, des clercs normands, de l'évêque d'Autun, le cardinal Jean Rollin, qui voyait dans cette levée de décimes un moyen détourné de recouvrer les taxes abolies. Le légat fulmina des excommunications contre les clercs normands, qui en appelèrent au Parlement. Finalement le roi autorisa, à titre exceptionnel, la levée d'une décime, mais « sans préjudice des droits, franchises, libériez et prérogatives de l'Église de France pour le temps à venir » (3 août 1457; Ordonnances, xiv, 443; Isambert, ix, 236). Devant cette intransigeance. Pie II se fâcha. Il dénonça, dans la bulle Exsecrabilis, du 18 janv. 1459, comme attentatoire à l'autorité du S. -Siège, l'appel au concile général; il déclara nuls les appels antérieurs et fulmina l'excommunication latae sententiae contre quiconque se permettrait à l'avenir d'en appeler encore. Le Parlement éleva à son tour deux protestations solennelles (10 nov. 1460 et 10 févr. 1461). Son porteparole, le procureur Jean Dauvet, interpréta la bulle pontificale comme attentatoire au roi et aux libertés de l'Église gallicane, conformément aux canons des j conciles de Constance et de Bàle, et interjeta appel au ; futur concjle de toutes les mesures que le pape se perî mettrait de prendre contre le roi. De fait. Pie II songea peut-être à déposer Charles VII sous prétexte d'hérésie. Il se contenta de lui adresser, le 25 mars, une lettre sévère, où il affirmait le primat suprême et universel du S. -Siège et dénonçait une fois de plus la Pragmatique comme un « travail illicite, perpétré par les prélats de ton royaume, qui ne peuvent le mettre à profit sans compromettre leur salut ». Charles VII mourut le 22 juill. Concluons avec N. Valois : « Toutes les négociations échouèrent du vivant de Charles VII : non que ce prince fût intransigeant sur le chapitre des j « libertés »..., mais au contraire parce que, habitué à en ! prendre fort à son aise avec la Pragmatique, il n'éprou- I vait pas un besoin urgent de révoquer cette ordonnance... Dans la Pragmatique, il voyait un moyen commode d'empêcher l'ingérence de la Cour de Rome quand celle-ci le gênait... Il se faisait la part large dans les dépouilles du S.-Siège... Enfin il flattait la passion, non certes de tout le clergé, ni surtout des universitaires, mais d'un parti puissant dans le clergé et dans la magistrature... » (op. cit., p. cxcii).

Ordonnances des rois de France, xiii, xiv. — Isambert, Rec. gén. des anc. lois franç., vu, vin, ix. — N. Valois, Hist. de la Pragmatique Sanction de Bourges sous Charles VII. — Calmette-Deprez, L'Europe occidentale..., coll. Glolz, vu. — Halphen, La fin du Moyen Age, coll. Halphen, vu.

H. Maisonneuve.

CHARLES VIII, roi de France (1483-98). I. Le roi. IL La régence et le mariage. III. Le règne : situa- I tion politique et religieuse. IV. La guerre d'Italie.

CHARLES Vlir

1" Causes et préparatifs. 2° Florence et Savonarole. 3" Rome et Alexandre VI. 4» Le retour. V. Dernières années et mort.

I. Le roi. — Lorsque son père meurt, le 30 août 1483, Charles n'a qu'un peu plus de treize ans : ce fils de Louis XI et de Charlotte de Savoie est né le 30 juin 1470. Malingre, chétif et délicat, il a été élevé à Amboise. Sa croissance a été pénible : aussi a-t-on pris plus de soin de son développement physique que de sa formation; la chasse l'a plus tenu que les études; les Grandes Chroniques de France et les romans de chevalerie sont ses lectures préférées.

Il devait se montrer fougueux et aventureux, quelque peu chimérique, assez libéral, « si bon, a dit Commynes, qu'il n'est possible de voir meilleure créature », avec un grand fonds de religion. Petit, la tête trop grosse pour le corps, il a des goûts bizarres pour les parfums et les bijoux. Affligé d'une certaine nervosité, il fait un peu « fin de race ».

II. La régence et le mariage. — Ce défaut de précocité, alors même qu'il allait être majeur, pousse le prudent Louis XI à inviter son fils à obéir, après son trépas, à Pierre de Beaujeu, son gendre, lieutenant général du royaume dès 1482, et il le lui confie sur son lit de mort. Anne, épouse de Pierre, devait s'avérer une maîtresse femme, intelligente, fine et rusée comme son père; elle sera « Madame la Grande ».

Pierre et Anne agirent avec sagesse pour éviter une réaction contre le régime autoritaire établi par le feu roi. D'ailleurs, la bonne structure administrative et judiciaire, la solidité des finances, l'armée permanente avaient fortifié la royauté. Pourtant des concessions furent faites : les conseillers trop compromis du roi sont écartés, des charges honorifiques accordées aux grands seigneurs, les impôts arriérés abandonnés. En outre, en partie pour apaiser la jalousie de Louis, duc d'Orléans, les États généraux sont convoqués le 24 oct. 1483.

Ils se réunissent le 15 janv. 1484. Le « chapitre de l'Église » y réclame, outre le sacre rapide du souverain, le rétablissement des anciens canons sur la provision des bénéfices et le jugement des causes ecclésiastiques, soit les franchises et libertés de l'Église gallicane remontant au « roi Clovis, à S. Charlemagne, S. Louis... », et enfin le respect des immunités (Journal de Jehan Masselin, Appendice, 661-66); on s'offre aussi à satisfaire les droits du S. -Siège dans un prochain concile général. Le « chapitre du commun » aborde également le problème ecclésiastique par le biais des questions financières : la crise financière provient, en partie au moins, du transport considérable d'espèces envoyées à Rome pour la provision des bénéfices, ainsi que des contributions ordinaires ou extraordinaires (ibid., 669, 671 sq.). Aucune réponse n'est donnée sur le « chapitre de l'Église » à cause de l'opposition des prélats à la Pragmatique Sanction de Bourges (1438), dont le rétablissement est ainsi demandé. Quant aux autres requêtes, des promesses sont faites; en particulier, on décide que le roi présidera le Grand Conseil et, en son absence, le duc d'Orléans : ainsi, il suffira aux Beaujeu de faire venir le souverain pour assurer leur pouvoir. Philippe Pot avait proclamé que « la souveraineté n'appartient pas aux princes, car ils n'existent que par le peuple... Les États généraux sont dépositaires de la volonté commune. Un édit ne pren(f force de loi que par la sanction des États... ». Mais les régents, une fois leur position affermie, renvoient l'assemblée et recommencent à imposer le pays comme auparavant.

Le duc d'Orléans provoque alors la « guerre folle », puis deux soulèvements, l'un en 1486, l'autre en 1488, dans lesquels il s'appuie sur le duc de Bretagne; à la suite de la défaite de S.-Aubin-du-Cormier, François II

doit signer la paix de Sablé (21 août 1488) : il s'engage à ne pas marier sa fille sans l'autorisation du roi.

En effet, sa mort laisse Anne seule héritière du duché (9 sept. 1488), encore indépendant du domaine royal. Pour maintenir cette situation, les conseillers du duc lui font épouser Maximilien d'Autriche, le 19 déc. 1490, en dépit des engagements de Sablé. Les troupes royales s'emparent alors de Nantes, et mettent le siège devant Rennes. La duchesse, abandonnée par Maximilien, finit par consentir à épouser Charles VIII qui, par le contrat (13 déc. 1491), devient duc de Bretagne, après avoir renvoyé sa fiancée, Marguerite d'Autriche. Anne est couronnée reine à S. -Denis au début de 1492; quant au roi, il a vingt et un ans. Aussi, les Beaujeu se retirent après avoir gouverné avec autant de décision que d'habileté.

III. Le règne : situation politique et religieuse. — Malgré l'évolution vers l'absolutisme et la reconnaissance de l'autorité royale comme émanée directement de Dieu, le gouvernement est paternel, soucieux du bien public : les ordonnances de 1493 améliorent la justice selon le vœu des États de 1484. La prospérité du pays aide au développement du capitalisme naissant. Si la royauté s'immisce dans les corps de métier pour réglementer leurs statuts, un patronat oligarchique se réserve les maîtrises qui tendent à devenir héréditaires. D'ailleurs, le négoce ne suffit pas aux marchands : l'agiotage, l'accaparement, la spéculation permettent l'élaboration de fortunes immenses (Du Peyrat, Semblançay). Avec la richesse, un luxe extravagant, la folie du jeu, puis la débauche, des violences et des crimes prennent plus d'importance dans la société. Quoi d'étonnant que la foi s'affaiblisse en nombre d'âmes, qui perdent avec le respect de la religion celui des choses saintes.

Les abus de la fiscalité pontificale, la vente des offices, voire de bulles, ne sont pas faits pour remédier à cette situation. Le S. -Siège, par ailleurs, ne pense pas tant à arracher le clergé de France à l'emprise du pouvoir royal qu'à tirer profit de l'autorité acquise par le pouvoir temporel : sa grande crainte est de voir rétablir la Pragmatique Sanction abolie par Louis XI en 1467. En fait, celle-ci paraît appliquée, quoique pour la nomination des prélats le gouvernement ne semble pas avoir une conduite bien arrêtée. En général, les chapitres et communautés monastiques, en vertu de leurs anciens droits, élisent évêques et abbés. De son côté, le pape nomme aussi, sous prétexte de l'abolition de la Pragmatique. Il s'ensuit des démêlés, des agitations; les concurrents soutiennent leurs droits devant les parlements, ou par les armes. Le Conseil du Roi, selon ses intérêts ou la nécessité de l'heure, recommande son candidat ou confirme l'élection. Le protégé de la cour l'emporte souvent dans la compétition. Au fond, le mode de nomination importe moins au gouvernement que la nomination elle-même, par la voie la plus sûre, d'un de ses favoris.

Ainsi, en 1485, au Puy, l'élu du chapitre est concurrencé par celui du pape, Geoffroy de Pompadour, qui, aumônier du roi, et ainsi soutenu par la cour, demeure en possession du siège. A Pamiers, la même année, le candidat papal et l'élu capitulaire plaident au parlement de Toulouse; le second gagne le procès, repousse avec l'aide du vicomte de Narbonne les troupes envoyées par la reine de Navarre en faveur de son adversaire, et demeure sur le siège. En 1491, pour le remplacement de l'abbesse de Ste-Croix à Poitiers, se font une nomination papale et deux élections; l'une des élues, sœur du sénéchal de Poitou, est appuyée par la force armée qui envahit et occupe le monastère. Parfois, comme à Paris en 1492, le roi présente un candidat officiel à l'élection des chanoines, qui tiennent d'ailleurs à garder leur indépendance.

CHARLES Vin

La conimende lait de grands progrès, ainsi que le cumul des bénéfices : l'archevêque d'Auch possède huit abbayes; les grandes familles s'emparent des revenus des évêchés et des abbayes : le cardinal d'Épinay a trois frères évêques et une sœur abbesse, le cardinal d'Amboise quatre frères évêques. Certains bénéfices sont troqués contre d'autres mieux pourvus de rentes : on déploie autant d'efforts pour parvenir aux dignités que dans la primitive Église pour les éviter (Hisl. de l'Église gallicane, t. xxi, 210).

Beaucoup de ces prélats ne résident guère, l'esprit du monde les gangrène; ils semblent moins soucieux de leur tâche apostolique que désireux de récupérer leurs frais de nomination; souvent installés grâce à la faveur royale, ils prêtent volontiers leur concours au gouvernement. Ils laissent le Parlement leur arracher peu à peu leurs pouvoirs : il visite les couvents, s'occupe des indulgences, des reliques, de l'impression des livres liturgiques; il va, en 1487, jusqu'à étudier la question de savoir si les évêques peuvent porter la traîne hors de leur diocèse. Ces prélats sont, par contre, très jaloux de leurs droits vis-à-vis des patrons de bénéfices, en particulier des chapitres et monastères, qui se défendent par la procédure ou par les violences : ainsi, l'archevêque de Sens est-il chassé du chœur de Notre-Dame de Paris par deux chanoines, le 2 févr. 1492. Pour rentrer dans ses frais, l'évêque multiplie les excommunications et les dispenses, et élève les droits d'enregistrement des testaments.

Quant aux curés, eux aussi ne résident guère, et se contentent de percevoir les revenus de la cure. Les desservants, sans fortune, vendent les sacrements ou pratiquent des métiers manuels, afin de pouvoir faire face aux exigences épiscopales. La formation sacerdotale des uns et des autres est vague; certains ne connaissent même pas le latin, et baragouinent tant bien que mal leur messe, et le concubinage des prêtres renaît : Charles de Bourbon a maîtresse et enfants.

Chez les réguliers, la situation n'est guère meilleure : l'abbé de Coustel vit avec femme et enfants, les religieuses du Paraclet vont au bal, l'abbesse de Faremoutiers entretient une meute de cent chiens. Les couvents des Clunisiens et des Cisterciens s'émancipent, rejetant l'autorité des chapitres généraux. La vie commune disparaît peu à peu. Des moines plus ou moins authentiques vendent parfois de fausses reliques ou indulgences; les abus des Hospitaliers conduisent à la sécularisation de certains hôpitaux; les Mendiants (qui ont extorqué à Sixte IV, avec la bulle, le droit de devenir propriétaires) sont en lutte continue avec les évêques dont ils répudient l'autorité, ou avec les curés dont ils envahissent le domaine.

Faut-il croire Jean Raulin qui tient le peuple chrétien, mal instruit par ses pasteurs, pour « inculte et malheureusement presque païen »?

Un mouvement de réforme est cependant déclenché : le chapitre général clunisien de 1491 restaure la règle primitive; les chapitres de 1494, tant clunisien que cistercien, procèdent à une rénovation radicale; en 1496, pénètre en France l'influence de la congrégation de Windesheim; Charles VIII se fait le protecteur des Minimes, dont l'institut est approuvé définitivement en 1493.

Chez les séculiers, se notent aussi certains centres de réforme : le concile de Sens (1485) se réunit pour ranimer la vie religieuse et morale des clercs et des fidèles, renforcer la discipline ecclésiastique et réformer les mœurs du clergé; à Tours (nov. 1493), un projet de réforme est ébauché pour lutter contre la corruption des mœurs, et favoriser la restauration des conciles ainsi que le rétablissement du droit électif; une ordonnance royale du 7 mars 1493 ordonne aux évêques de

résider dans leur diocèse et de veiller à la conduite des clercs et à la célébration des offices.

Un certain nombre de prêtres et de moines s'attachent à l'éducation du clergé et des fidèles, tel Jean Standonck au collège de Montaigu, qui espère aboutir à un redressement de la doctrine et des mœurs, de même qu'à une rénovation du sentiment religieux, en renforçant les études des ecclésiastiques. Des prédicateurs populaires, comme Olivier Maillard, Étienne Brùlefer, ont grand succès auprès du peuple, qui reste croyant et d'une piété facile à émouvoir. Le culte de la Ste Vierge (en particulier les Sept Douleurs, l'Immaculée Conception) et des saints est très vivant. Les catéchismes de colportage se diffusent dans les masses, ainsi que les petits livres d'édification. On insiste sur l'éducation chrétienne des enfants par les parents.

L'ockhamisme reste permis à l'université de Paris. La faculté de théologie défend toujours avec énergie la doctrine de l'Immaculée Conception; les censures qu'elle porte indiquent assez bien les tendances contemporaines : thèses sur le célibat sacerdotal, sur l'autorité de l'Église romaine, sur les prétentions des Mendiants. Déjà se laisse percevoir le courant nouveau qui voudra une réforme de l'enseignement parisien : dès 1492, Lefèvre d'Étaples publie des commentaires sur les ouvrages d'Aristote.

IV. La guerre d'Italie. — 1° Causes et préparatifs. — Le problème des causes de l'expédition italienne de Charles VIII est, avec celui, connexe, de sa portée, l'un des plus discutés. Certains (H. Hauser) y voient des années perdues pour la formation de la France moderne, une « guerre de magnificence »; d'autres la lutte des deux plus puissants États de l'Europe continentale, France et Espagne, ou une échappée pour la noblesse française; d'aucuns (duc de Chaulnes, duc de Lévis-Mirepoix) mettent en relief le besoin national d'expansion, l'aboutissement de la politique de Louis XI.

Il ne faut pas oublier les ajipels venus d'Italie même, I dont les États plus faibles invoquent le secours de

l'étranger. Louis XI n'avait-il pas déjà joué le rôle de j médiateur? Ferrand, le roi de Naples, est particulièrement remuant; Innocent VIII le menace plusieurs fois d'offrir son royaume à Charles VIII, héritier de la maison d'Anjou, souveraine de Naples et chassée par les Aragonais. La tyrannie de Ferrand renforce le parti angevin. A Milan, gouvernée par Ludovic le Alore, au nom de son neveu Jean-Galéas Sforza, une demande identique est faite. Enfin, les adversaires d'Alexandre VI, le cardinal Julien de la Rovère en tête, invitent le roi à se rendre à Rome pour assurer la réforme de l'Église. Étienne de Vesc et Guillaume Briçonnet, conseillers du souverain, sont favorables à l'expédition, dont le détournent les anciens conseillers de son père, Commynes et les Beaujeu notamment. Et le jeune roi, aventureux et chevaleresque, voit au delà de Naples Jérusalem et la croisade. N'avait-il même pas des droits à l'empire d'Orient, droits cédés par le dernier Paléologue? Cela sans parler de visions et de présages qui l'inclinent en ce sens.

Charles VIII, par les traités d'Étaples (3 nov. 1492), i de Barcelone (19 janv. 1493) et de Senlis (23 mai 1493), règle les difficultés pendantes avec l'Angleterre, i l'Aragon, l'Autriche, et confie la régence à Pierre de j Beaujeu. Il passe en Italie en sept. 1494.

2° Florence et Sauonarole. — = Le célèbre prédicateur dominicain annonçait depuis plusieurs années de grands châtiments pour l'Église; aussi proclame-t-il que « le glaive est venu, les prophéties s'accomplissent, le Seigneur mène ses armées ». Le 9 nov., Florence se soulève contre le Médicis et envoie Savonarole vers | Charles VIII; il le reconnaît comme « le nouveau Cyrus » désigné pour « soulager les maux dont souflre

CHARLES VIII

— CHARLES IX

l'Italie et réformer l'Église abattue », mais il le menace des châtiments divins s'il ne respecte pas la ville. Le roi promet de sauvegarder la cité, et y fait son entrée le 17 nov. Avant son départ, le 28 suivant, Savonarole l'exhorte à convoquer un concile général en vue de déposer Alexandre VI dont l'élection avait été simoniaque.

3° Rome et Alexandre VI. — Le pape, qui avait gardé sur le trône pontifical ses mauvaises mœurs, appréhende cette éventualité, d'autant que son grand adversaire du conclave, le cardinal de la Rovère, se trouve avec le roi. Il pense un instant résister, puis renvoie les troupes napolitaines et se réfugie avec César Borgia au Château S. -Ange. Le 31 déc, Charles VIII pénètre à Rome.

On le poussait à réformer l'Église; mais il est « jeune et mal accompagné pour conduire à bien une si grande œuvre » (Commynes). D'ailleurs, le pape, qui avait pensé fulminer une excommunication majeure, se ravise; après avoir reçu les ambassadeurs du roi, il consent à rendre aux cardinaux du parti royal leurs dignités, à offrir libre passage aux troupes françaises, enfin à donner en otages César et le prince Djem, frère du sultan Bajazet, mais il refuse au roi l'investiture de Naples (15 janv. 1495). Charles VIII prête obédience au pontife, et Briçonnet reçoit le chapeau. Le 28, l'armée française quitte Rome. Les partisans de la réforme sont déçus, et Savonarole proclame que le roi appelle sur sa tête la colère du ciel.

Le souverain entre à Naples le 22 février.

4° Le retour. — Ces succès inquiètent Ludovic le More lui-même; d'accord avec Venise, le pape toujours effrayé par la perspective d'un concile, l'empereur et Ferdinand d'Aragon, il forme, le 31 mars 1495, une ligue pour la « défense de la dignité pontificale et des droits du Saint Empire romain », ainsi que pour la garantie réciproque de leurs territoires.

Charles, averti par Commynes, ambassadeur à Venise, décide le retour. Auparavant, il se fait couronner roi de Naples, et fait son entrée solennelle en costume impérial, le globe à la main. Il remonte ensuite vers le Nord, traverse Rome abandonnée par Alexandre VI, et échappe aux coalisés à Fornoue (6 juin.). Rentré à Lyon, il prépare une nouvelle expédition destinée à dégager Gilbert de Montpensier, laissé à Naples avec dix mille hommes; mais ce dernier devra capituler devant Gonzalve de Cordoue à Atella (27 juin 1496).

De cette expédition ne restaient que « gloire et fumée • (Commynes), mais, si l'Espagne avait réussi à s'implanter en Italie, la France gardait Asti et des liens plus étroits avec la Renaissance italienne.

V. Dernières années et mort. — Les déceptions s'accumulent sur le roi qui perd son fils aîné, puis deux autres enfants. Ces épreuves répétées le frappent : il change son mode de vie, songe au bien du peuple, diminue les impôts, sépare le Grand Conseil, chargé de la justice, du Conseil du roi. La réforme de l'Église le préoccupe toujours : « Il avait bien vouloir qu'un évêque n'eût tenu qu'un évêché s'il n'eût été cardinal, et celui-là deux, et qu'ils se fussent allés sur leurs bénéfices » (Commynes). Au début de 1498, il consulte la Sorbonne sur la nécessité d'un concile universel, et sur le droit pour les princes de le convoquer. Savonarole l'entretient par une lettre dans cette pensée.

Mais le 7 avr. il meurt inopinément, après s'être heurté la tête à une porte basse du château d'Amboise. Commynes en dit « catarrhe ou apoplexie »; peut-être un transport au cerveau ; de toute manière, l'usure prématurée de son organisme n'y fut pas indilTérente. Sa « conversion » de 1497 ne put porter ses fruits.

Sources. — .\. Molinier relève les sources imprimées dans Les sources de l'Iiist. de France des origines jusqu'aux

guerres d'Italie, v, Paris, 1902, p. 146-92; de même H. Hauser. Les sources... : le XVI' s., i, Paris, 1906, p. 1-120. — On y joindra le Journal des États généraux de liSi, par Jehan Masselin, éd. A. Bernier, Paris, 1835. — Angelo de Vallombrosa, Epistola ad papam Alex. VI, Florence, 1496 (en faveur du projet de croisade de Ch. VIII); Lettre au peuple de France en faveur de Ch. VIII, s. 1., 1496. — Procès-verbaux du conseil de régence de Ch. VIII, éd. A. Dernier, Paris, 1866. — M. Sanudo, La spedizione di Carlo VllI, éd. Fulin, Venise, 1873. — Lettres de Ch. VIII, éd. P. Pélicier-

B. de Mandrot, Paris, 1898. — Ph. de Commynes, Mémoires, éd. J. Calmette, Paris, 1924. — Kervyn de Lettenhove. Lettres et négociations de Ph. de Commynes, Bruxelles, 1867-74.

Travaux. — Outre les ouvrages de Ch. Petit-Dutaillis et de H. Lemonnier (coll. E. Lavisse, Hist. de France, iv-2; v-1), de H. Pirenne (coll. Peuples et civilisations, vii-2) et de H. Hauser et A. Renaudet (ibid., vin-1), on consultera :

C. de Clierrier, Hist. de Ch. VIII, Paris, 1888. — G. Picot, Le parlement de Paris sous Ch. VIII, Paris, 1877. — Lévis- Mirepoix, La France de la Renaissance, Paris, 1947. — J.-A. Néret, Charles VIII, Paris, 1947.

Sur la régence : P. Pélicier, Essai sur le gouvernement de la dame de Beaujeu, Paris, 1882; J. d'Orliac, Anne de Beau jeu, roi de France, Paris, 1926; J. Viple, Les enseignements d'Anne de France, Moulins, 1935; Anon, Les géants de la politique, 1'" sér., Paris, 1943, p. 76-184. — Sur les États généraux : G. Picot, Hist. des États généraux, Paris, 1888. — Sur le mariage : A. Dupuy, Hist. de la réunion de la Bret. à la France, Paris, 1880; A. de la Borderie, Hist. de la Bret., IV, Paris, 1896-1914; E. Gabory, Anne de Bret., Paris, 1941.

— Sur l'Église : L. Pastor, Gesch. der Pdpste, v, Eribourg, 1898; A. Renaudet, Préréforme et humanisme, Paris, 1919; A. Dutourcq, Hist. moderne de l'Église, vu, Paris, 1925; P. Imbart de la Tour, Les orig. de la Réforme, i-2, Paris, 1948.

— Sur les guerres d'Italie : ,1. Delaliorde, L'expédition de Ch. VIII en Italie, Paris, 1888; Ed. Fueter, Gesch. des europ. Staatensystems v. 1492-1559, Munich-Berlin, 1919; H.-F. Delaborde, Un épisode des rapports d'Alex. VI avec Ch. VIII, Nogent-le-Rotrou, 1887; Anon, Sur quelques épisodes de l'expédition de Ch. VIII en Italie, Nogent-le- Rotrou, 1900; J. Schnitzer, Savonarola, Munich, 1924, 2 vol.; R. Roeder, Savonarole, Paris, 1933; V. Magni, Savonarole, Paris, 1946.

Ch. Lefebvre.

CHARLES IX, roi de France (1560-74). I. Le roi et la reine mère. II. Michel de l'Hôpital et la veille des guerres de religion. III. La première guerre de religion et la fin du concile de Trente. IV. La seconde guerre de religion et la fin de la politique de l'Hôpital. V. La Saint-Barthélemy et ses origines. VI. La fin du règne et l'apparition du parti des politiques.

I. Le roi et la reine mère. — Charles, duc d'Orléans, était le second fils de Henri II et de Catherine de Médicis, né à S.-Germain-en-Laye le 27 juin 1550. Les morts inopinées de son père et de son frère aîné (5 déc. 1560) ont pour effet de l'appeler au trône. L'éducation du jeune roi sera négligée : s'il n'a guère de mémoire, ni d'éloquence, il est doué de brillantes qualités intellectuelles (poète même) et morales, et à ce point de vue profitera des leçons de son précepteur Amyot; mais il est nerveux, au point d'avoir des hallu cinations, et prédisposé à la tuberculose, qui finira par l'emporter (A. Paré); les exercices violents auxquels il s'abandonne, en particulier la chasse, accuseront l'emportement croissant de son caractère (A. Chaussade, A. Paré et Ch. IX, Paris, 1926). Aussi, il sera toujours sous l'influence de sa mère, et même après la proclamation de sa majorité par le parlement de Rouen (17 août 1563), ou après son mariage avec Élisabeth d'x\utriche, fille de Maximilien II (1566), elle seule gouvernera en réalité.

Catherine de Médicis se ressentira dans ses procédés de gouvernement de son origine italienne, mais elle est mère et préoccupée de maintenir avec l'héritage de ses enfants la paix dans le royaume et avec l'étranger; r « opportunisme » (cf. Lennie England) l'emporte chez elle pour assurer la conciliation; souvent, la peur

CHARLES IX

— l'affolement même — joueront un rôle déterminant dans ses interventions (H. Hauser, Rev. hist., cxciv, 336); sont-ce des traits compatibles avec les qualités d' « homme d'État » (J. Héritier)?

Il n'en reste pas moins que la France — et l'Église — sont à une époque troublée : au danger de guerre, à la fois religieuse et civile, se joint le péril extérieur; Catherine est assez indifférente aux problèmes religieux, mais, si l'on peut parler de tolérance de fait, c'est sa psychologie surtout qui semble donner la clef des variations, au moins apparentes, de sa politique.

II. Michel de L'Hôpital et la veille des GUERRES DE RELIGION (1560-62). — Chancelier depuis le 30 juin 1560, il est homme de gouvernement et modéré, sous l'influence de l'humanisme érasmien, et d'accord avec la reine mère pour parvenir à une conciliation. Aux États généraux convoqués à Orléans, pour le 13 déc. 1560, en vue de résoudre les diflîcultés religieuses et financières, il prêche le calme et la bonne entente, et suggère la vente massive des biens du clergé afin de venir en aide au Trésor (dette publique : 43 millions et demi de livres, dont 19 immédiatement exigibles). Quintin, obscur orateur du clergé, donne une réponse négative, et se plaint des hérétiques; quant au baron de Rochefort, orateur de la noblesse, il demande la liberté du culte, et insiste sur les abus de la justice ecclésiastique; le tiers s'unit aux deux autres ordres pour demander, avec la réforme de l'Église gallicane, le retour à la Pragmatique. Les lettres du 28 janv. susjjendent, en fait, les persécutions contre les protestants.

L'ordonnance du 31 janv. consacre ses 29 premiers articles à la question religieuse : l'art. 1 rétablit en partie l'élection, et laisse au roi le soin de choisir, pour les évêques et archevêques, entre trois candidats présentés par les électeurs; les annates, suivant le vœu du clergé, sont supprimées; enfin, divers statuts disciplinaires de la Pragmatique de 1438 sont repris, ainsi en matière de résidence, de visite, d'enseignement ou de simonie.

Entre temps, le pape Pie IV a publié la bulle de convocation du concile (6 déc. 1560); or, pour remédier aux désordres croissant en France, ainsi qu'à l'augmentation des calvinistes, la reine mère estime la conciliation préférable. Aussi, elle annonce le choix des participants français, puis précise qu'ils ne seront envoyés que lorsque Ferdinand et Philippe II, qu'elle sait rester dans l'expectative, auront envoyé les leurs. Cette temporisation lui permet de publier l'édit de juin, destiné à en imposer à la fois au triumvirat (Guise, Montmorency, Saint-André) et à Coligny : toute assemblée est interdite, de même que toute nouveauté dans l'administration des sacrements, mais en même temps est prohibée toute violence pour motif de religion.

Le caractère provisoire de cet édit ressort de la convocation (12 juin) d'un concile national pour le 20 juin, à Paris (Poissy). Quelques canons disciplinaires sont composés. Én même temps, des négociations s'engagent en vue de régler la question financière; sous la pression des États réunis (août) à Pontoise, le clergé s'engage à payer pendant six ans 1 600 000 livres pour le rachat des domaines et des droits divers aliénés aux créanciers du roi; pendant dix autres années, des annuités seront versées pour amortir les rentes constituées sur l'Hôtel de ville au capital de 7 650 000 livres : ainsi naissait le « don gratuit » (Contrat de Poissy, 21 sept.). Pendant cet arrangement, les calvinistes, convoqués dès le 25 juill., transforment le synode en Colloque : Théodore de Bèze, dès le 9 sept., indique sa position sur l'eucharistie; tout accord s'avère impossible, et les interventions de Lorraine et de Laynez ne feront que manifester l'opposi-

tion existant aussi avec la thèse luthérienne sur ce point. La clôture du Colloque (14 oct.), qui marque l'échec de la politique de conciliation, est suivie d'un progrès notable de la religion « réformée », surtout chez les nobles et les moyens bourgeois.

Ces progrès décident la reine à un « concordat avec les protestants » (édit de janv.) : la liberté du culte public est reconnue hors des villes closes, dans les faubourgs; à l'intérieur des villes, seulement dans les maisons privées — en bref, l'Édit de Nantes avant la lettre (L. Cristiani, 418). Mais une telle solution est prématurée : elle ne satisfait ni les uns ni les autres. La surexcitation des esprits est telle que se produit le massacre de Wassy (1<='' mars 1562). La politique de Catherine de Médicis et du chancelier suppose avant tout un pouvoir fort; il faut bien dire que peu de circonstances lui étaient favorables.

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