SULFATE DE QUININE (FABRICATION DU
1835, t. lll, p. 183. — Traité de la salubrité dans les grandes villes , par Monlfalcon et Polinière , 1848 ? p. 288.
SUUFATlES. — Voij. Produits chimiques.
SULFATE BE QIIMAE (FABRICATION BU). — La
fabrication du sulfate de quinine a été tout récemment l’objet d’observations très intéressantes, au point de vue de l’hygiène, de la part de M. Chevallier, qui a pensé avec raison que ce genre de travail, entrepris seulement depuis trente ans, pouvait être l’occasion de quelques accidents spéciaux. Il se livra sur ce sujet à des recherches assez nombreuses, et à l’aide de renseignements qu’il recueillit lui-même et de ceux qu’il put avoir de l’Angleterre et d’Allemagne près des fabriques les plus importantes de sulfate de quinine, il arriva aux conclusions suivantes que nous citons textuellement.
Les ouvriers qui travaillent à la fabrication du sulfate de quinine , sont exposés à être atteints d’une maladie cutanée, qui les force de suspendre leurs travaux pendant quinze jours, un mois, et plus. Il est de ces ouvriers qui ne peuvent continuer ce travail , et qui sont forcés de quitter les fabriques où ils étaient employés. M. Zinnner , fabricant de sulfate de quinine à Francfort , a reconnu que les ouvriers, qui étaient occupés à la pulvérisation du quinquina dans sa fabrique, étaient atteints d’une lièvre particulière, qu’il désigne par le nom de fièvre de quinquina. Cette maladie est assez douloureuse, pour que des ouvriers qui en sont atteints aient renoncé à la pulvérisation du quinquina et aient préféré quitter la fabrique. Cette maladie n’a pas été observée en France. On ne connaît pas, jusqu’à présent, de moyens prophylactiques de la maladie cutanée , déterminée par les travaux exécutés dans les fabriques de sulfate de quinine. Cette maladie cutanée sévit non seulement sur les ouvriers qui sont employés à divers travaux, mais encore elle peut atteindre des personnes qui se trouvent en contact avec les émanations de la
fabrique. Elle atteint les ouvriers sobres comme ceux qui se livrent aux excès. Il n’est pas bien démontré qu’il y ait des causes qui prédisposent les ouvriers à être atteints de cette maladie , quoique | cependantplusieurs personnes admettent des causes prédisposantes. Bien que le mémoire de M. Chevallier contienne un nombre
imposant de renseignements, il ne nous a pas convaincu complètement. On doit savoir gré à ce savant d’avoir appelé l'attention
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sur une question qui peut intéresser l’hygiène des ouvriers sulfatcurs, mais la plupart des laits, qui pourraient avoir quelque valeur, émanent le plus souvent de gens qui ne sont pas médecins, comme les directeurs de fabriques ou les fabricants eux-mêmes. Ainsi M. Henry s’exprime delamanièro suivante : « Je sais que les petites échardes des écorces de calysaya sont capables de déterminer des irritations dans le derme et de causer quelques inconvénients; mais je ne crois pas qu’ils soient de la même nature que ceux remarqués dans la maladie dont vous vous occupez. Cette maladie, dont, pour ma part, je n’ai jamais eu la moindre atteinte, bien que j’aie vécu et travaillé longtemps dans des fabriques de sulfate de quinine , s’attaque surtout aux individus scrofuleux ou très lymphatiques ; elle attaque les hommes qui font bouillir les écorces au moins autant et plus que ceux qui les réduisent en poudre; elle attaque les sulfateurs, ceux encore qui mettent en flacon le sulfate sec et préparé. Il n’y a donc plus là d’écorces à manier et d’échardes à redouter ; aussi je pense que la maladie dérive d’autres causes bien évidemment liées aux quinquinas, et probablement à quelques uns de leurs principes. »
Peut-être en est-il de même pour la fièvre quinique, observée par M. Zimmer, fabricant à Francfort. Quoi qu’il en soit, les principaux accidents, qui pourraient être rapportés à la fabrication du sulfate de quinine, consistent en une fièvre plus ou moins vive et un exanthème. Or, cette fièvre dite quinique n’est rien moins que démontrée, et pour ce qui est de l’exanthème , nous ne pouvons voir sans quelque étonnement les faits cités dans le mémoire de 31. Chevallier, et qui sont empruntés aux observations du docteur Bouchut. De ces faits, il semblerait ressortir que le sulfate de quinine étant donné à hautes doses chez des rhumatisants, l’emploi de ce sel aurait provoqué cinq fois l’apparition d’une roséole spéciale. Nous ne pouvons accepter cette interprétation, parce que de tout temps il a été décrit ajuste titre une roséole, dite rhumatismale, qui est évidemment indépendante du traitement employé. Néanmoins, hâtons-nous de dire que désormais 1 attention est éveillée sur ce point, et qu’une observation ultérieure viendra démontrer ou infirmer les faits nouvellement étudiés par notre savant confrère.
Bibliographie. — Essai sur la santc des ouvriers qui s’occupent de la préparation du sulfate de quinine , par A. Chevallier (Ann. d’hyg. et de méd. lég., t. XL\ III , p. 5). — Comptes rendus de l’Acadcmic des sciences , octobre 1850.
TABAC
SULFUKIQUK (ACIDE). — Voy. PRODUITS CHIMIQUES.
üYPiniii^. — Voy . Prostitution.
Time — On donne particulièrement le nom de tabac aux feuilles préparées par fermentation, du nicotiana tabacum, plante de la famille des Solanées , découverte, en 1520, par les Espagnols, dans l’une des Antilles, et introduite en France par Jean Nicot, en 1560.
La nicotine est le principe actif du tabac, elle y paraît exister à l’état de combinaison. Le tabac fermenté en contient moins, quoiqu’il soit plus odorant; c’est qu’une partie de la nicotine a été détruite par la fermentation : l’ammoniaque qui s’est formée a mis en liberté une partie de la nicotine. La nicotianine, d’après les observations de MM. Henry et Boutron-Charlard, est une espèce d’essence solide, qui doit les propriétés qu’on lui a attribuées à son mélange avec de la nicotine. Dans la poudre de tabac préparé, l’ammoniaque est à l’état de sel, la nicotine est en partie ibre, en partie à l’état de sel neutre ou basique; c’est à ces deux sels, que le tabac en poudre doit sa propriété de surexciter la membrane muqueuse du nez. Les feuilles de tabac donnent de 10 à 27 pour 100 de cendres, qui sont généralement très siliceuses ; elles renferment, en outre, du carbonate de chaux, de la potasse, de la soude et différents sels.
En France, la culture du tabac est réglementée; on en récolte annuellement environ 16 millions de kilogrammes dans les départements d’Ille-et-Vilaine, du Lot, de Lot-et-Garonne, du Nord, lu Pas-de-Calais, du Haut et Bas-Rhin, etc.
I)e toutes les cultures industrielles la plus généralement réaandue parmi les colons algériens est celle du tabac. Au moment le la conquête , quelques tribus seulement possédaient des plantations de tabac, la consommation locale était presque entièrement dimentée par les importations étrangères. Mais à partir de 1849, 'administration, voulant propager dans les établissements européens cette riche culture, dont elle prévoyait les bons résultats nstitua en Algérie une mission permanente, composée d’agents' spéciaux du service des tabacs, lesquels reçurent le double mandat l’éclairer les colons de leurs conseils, et d’acheter leurs récoltes pour le compte de la régie à des prix convenablement rémunérais. Depuis lors la production a été tellement croissante que la ré-
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colto s’est (‘levée, en 1852, à environ 2 millions de kilogrammes de tabac.
Ko b rance, le gouvernement, qui possède le monopole du tabac, dirige de Paris, par son directeur général des droits réunis, les diverses manufactures du royaume; cette administration centrale a voulu, dans l’intérêt des consommateurs, comme pour faciliter ses travaux, qu’un mode uniforme de fabrication, celui qui donne les meilleurs tabacs préparés, fût adopté dans tous les établissements, et c’est sur ce pied qu’ils sont tous formés; il existe quelques dilférences, mais qui n’ont de résultats sensibles que dans les produits; ces différences proviennent des idées particulières des chefs de ces établissements sur la fabrication, et surtout du besoin qu’ils ont de s’accommoder au goût des consommateurs des départements qu’ils doivent approvisionner; parmi ces différences, il en est qui peuvent avoir quelque influence sur la santé des ouvriers, et qu’il est important de connaître.
Pour répondre aux besoins toujours croissants des consommateurs, dix grandes manufactures sont continuellement occupées de la fabrication du tabac; elles sont situées dans les villes suivantes : Paris, Lille, Strasbourg, Lyon, Marseille, Toulouse, Tonneins, Bordeaux, Morlaix. Dans les unes, on fabrique le tabac sous toutes les formes ; dans les autres, on ne fait que des cigares , ou ce qu’on appelle des carottes. Notons encore cette différence, parce que, comme nous le verrons, elle a une importance relativement à la santé des ouvriers. Des médecins sont attachés à ces manufactures; leur institution remonte, à ce qu’il paraît, aux premiers temps du monopole, c’est-à-dire à 1811, peut-être même à l’ancienne ferme des tabacs. Pendant longtemps ils n’eurent qu’à visiter les ouvriers, soit à l’entrée, pour constater leur état de santé et écarter les valétudinaires et ceux qui auraient des maladies contagieuses, soit pendant le séjour, pour leur donner des conseils et des soins. Aujourd’hui , la mission de ces médecins est plus étendue. L’administration l’a agrandie en leur demandant de consigner chaque année, dans des rapports circonstanciés, les remarques qu’ils pourraient avoir faites sur la santé des ouvriers, sur les maladies observées dans les fabriques, et sur les particularités que ces maladies auraient présentées ; excellente mesure, qui témoigne du zèle de l’administration pour les intérêts qui lui sont confiés, et ([lie l’on aimerait à voir adoptée dans tous les établissements qui occupent beaucoup d ouvriers. Le serait
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le meilleur moyen de réunir, sur l’inlluence des professions , des renseignements précis , renseignements que l’hygiène saurait mettre à profit, et que pourrait consulter le législateur lui-même, heureux quelquefois de s’inspirer des conseils de la médecine et de l’hygiène. Il n’y a que peu de temps que l’on a ainsi demandé des observations aux médecins des manufactures de tabac, et déjà la collection de leurs rapports présente un véritable intérêt. M. le vicomte Siméon , directeur général de l’administration des tabacs, a rassemblé, en un court travail, les renseignements fournis par le médecin pendant le cours de l’année 18Z|2. Abstraction faite de ce qui est étranger à l’hygiène publique, les questions qu’il résume sont les trois suivantes : Les ateliers et leur tenue; les maladies et les accidents observés dans l’année ; les effets du tabac sur la santé des ouvriers.
Ne nous occupons ici que de ce qui concerne cette dernière question. Voici ce qu’on dit touchant les effets du tabac sur les ouvriers. D’après les observations laites par la totalité des médecins, le tabac ne produit que fort rarement des effets sensibles sur les ouvriers qui se livrent, même pour la première fois , à sa manipulation ; les effets, d’ailleurs, sont passagers, et les travailleurs finissent toujours par s’y habituer. 11 n’y a que deux ateliers, celui de là fermentation des masses destinées à la fabrication du tabac en pondre, et celui de la dessiccation du scaferlati, où les émanations du tabac ont paru exercer une impression réelle et durable sur quelques sujets d’une sensibilité nerveuse très prononcée. Mais les faits sont rares, et , en définitive, le travail de la fabrication du tabac n’est nullement nuisible à ceux qui s’y livrent; l’action qu’ont exercée chez quelques individus, et dans des cas très rares, les émanations provenant de ces ateliers , développe des phénomènes plus ou moins intenses, mais entièrement analogues à ceux que produit l’abus de cette matière ; lorsqu’il a été poussé jusqu’à l’ivresse, l’effet de cette action cesse toujours avec l’action ellemême.
Obligé de s’en tenir aux faits soumis à son analyse, l’auteur est arrivé, comme il le devait, à cette conséquence, que la fabrication du tabac est sans danger pour ceux qui s’y livrent. Mais il ajoute que l’on pourrait plutôt regarder la fabrication du tabac comme un préservatif ou comme un remède dans certains cas et dans certaines maladies. Celte conclusion si favorable au tabac serait fondée sur ce que, dans certaines localités, les ouvriers des
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manufactures avaient été exempts des maladies qui régnaient dans ces localités, ou bien les maladies y avaient etc moins graves, moins intenses , et le nombre des malades proportionnellement moins considérable. On a été môme encore plus loin, attendu <[uc, selon quelques médecins attachés aux manufactures, la fabrication du tabac, loin d’être nuisible à la poitrine, comme on pourrait le croire et comme on l’en a accusé, serait, au contraire, tout a lait inoffensive, et, jusqu’à un certain point, favorable aux poitrines faibles; l’un d’eux va jusqu’à penser que le travail de cette fabrication est capable d’arrêter le développement de la phthisie chez les personnes qui y sont disposées, et qui, plus est, île la guérir quand elle existe. En résumé, il résulterait du travail que nous analysons en ce moment : 1° Que l’hygiène des ateliers où se fabrique le tabac ne laisserait rien à désirer. 2° Qu’il n’y aurait eu dans le cours de l’année 18à2 aucune maladie particulière, que l’on puisse attribuer au tabac lui-même; il aurait seulement aggravé, dans la manufacture de Paris, des bronchites et des céphalalgies, qui vont régné pendant les chaleurs de l’été. 3° Que le tabac , loin d’être tou jours nuisible , aurait peut-être agi, dans quelques cas, comme préservatif de certaines maladies régnantes dans le pays, telles que dyssenteries, fièvres typhoïdes, suette. h° Il en résulterait enfin ce fait tout particulier, que le séjour des manufactures de tabac serait peut-être salutaire aux individus menacés de phthisie, qu’il pourrait les préserver de cette maladie et même guérir ceux qui en seraient affectés.
De telles propositions, les deux dernières surtout, ne pouvaient passer inaperçues, l’administration des tabacs ne pouvait manquer d’en saisir toute la portée ; aussi s’est-elle empressée d’en provoquer l’examen, et, par une lettre ministérielle, en date du 2 mai 18à3, l'Académie de médecine fut invitée à s’en occuper.
En conséquence, M. le docteur Mêlier visita, au nom de l'Académie, un grand nombre de fois la manufacture de Paris, la plus importante de toutes, et celle où les opérations se font le plus en grand; il reprit, ainsi dans toutes ses parties une question déjà étudiée longuement par Parent- Duchâtelet. Ce dernier auteur avait étudié, en 1829, toutes les opérations de la fabrication du tabac dans leurs plus petits détails; mais, depuis ce temps, de grands changements opérés dans cette fabrication , en simplifiant le travail , ont nécessairement amélioré la condition hygiénique des ouvriers. L’amélioration capitale résulte surtout de 1 inlro-
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duction de la vapeur dans la manufacture. Autrefois tout , ou presque tout, s’y faisait par la main des hommes; aujourd’hui c’est la vapeur qui accomplit rapidement la plupart des travaux où la force est nécessaire. On comprend combien d’inconvénients ont dû disparaître par ce seul fait, et si nous en retrouvons encore, c’est que probablement ils sont inhérents à la substance sur laquelle on opère.
Selon les lieux d’où elle provient, la plante arrive à la manufacture par grandes tonnes ou en grands ballots , dans lesquels elle se trouve comprimée en petits paquets ou faisceaux, que l’on appelle manoques. Pour première opération , elle est livrée aux époulardeurs. On nomme ainsi ceux qui sont chargés de séparer les feuilles , d’en (aire un triage , et de mettre à part celles qui sont les plus belles. Ce travail, peu fatigant, est, en général, confié à des lemmes , une poussière âcre et irritante l’accompagne ; toutefois il n’a rien de bien pénible, parce que la plante n’a été soumise ni à la chaleur ni à la fermentation, deux conditions qui en développent singulièrement l’activité, comme nous le verrons par la suite. Les feuilles passent ensuite au mouillag e , seconde opération, qui consiste à les humecter avec de l’eau froide simple ou salée , dans le double but de les rendre souples et de les empêcher de moisir. Ce mouillage se fait dans une grande pièce dallée située au rez-de-chaussee, et ou régné en tout temps beaucoup de fraîcheur et d’humidité. Les ouvriers sont pour ainsi dire constamment les pieds et les jambes dans l’eau.
Quand elles ont été suffisamment ramollies, les feuilles sont transportées dans 1 atelier de Yécôtage, où, comme le mot l’indique, on enlève les côtes ou nervures, pour ne conserver que la partie mince ou membraneuse. Sans fatigue , comme lepoulardage, et, comme lui, fait par des femmes qui travaillent assises, l’écôtage est, de plus, exempt de poussière et presque d’odeur, mais il y a contact prolonge avec la plante, les ouvrières en sont pour ainsi dire enveloppées de toutes parts.
Après ces opérations préliminaires , les feuilles suivent dans la manufacture des directions différentes ; si elles sont choisies pour la confection des cigares, elles passent directement, entre eux et sans autre apprêt, dans l’atelier des cigarières, dont le travail consiste tout simplement à mettre plusieurs feuilles les unes sur les autres, à les rouler, en leur donnant la forme voulue , puis à les envelopper d’une feuille de choix ou chemise. Si elles sont desiu. . 30
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tinées à faire ce que, dans le langage des manufactures, on appelle le scaferlati , c’est-à-dire le tabac à fumer, elles sont livrées au hachage. Ce hachage se faisait autrefois à force de bras, et c’était une des opérations les plus pénibles. Maintenant, c’est la vapeur qui l’exécute au moyen d’une machine très ingénieuse, espèce de couteau à coulisse, dont la précision égale la puissance, et qui épargne à la manufacture un grand nombre d’ouvriers et beaucoup de fatigue. Nul inconvénient propre au tabac n’accompagne ce travail ; les ouvriers ont seulement à se préserver du jeu des machines, qui les ont quelquefois blessés dangereusement. Au sortir du hachage, le tabac à fumer n’a plus, pour être achevé, qu’à subir une dessiccation ou torréfaction , qui lui enlève, dans une proportion déterminée, l’humidité qu’il avait reçue au mouillage. Cette dessiccation s’opère aujourd’hui par un système de conduits aux cylindres en fonte de l’invention de Gay-Lussac, disposés parallèlement et horizontalement, de manière à former, en se touchant presque, des espèces de grandes tables. De la vapeur d’eau, venue de la chaudière qui met en mouvement les machines , passe dans ces conduits , et élève leur température jusqu’à 90 degrés et au delà. Cet atelier est un des plus importants à étudier au point de vue de l’hygiène : les émanations du tabac, développées par la chaleur, rendent difficile à supporter l’atmosphère qu’on y respire : c’est sans contredit un de ceux dont le séjour doit être le plus pénible. Pour le tabac à priser, on s’applique à provoquer la fermentation, car c’est sur elle en grande partie que repose toute sa préparation. Pour le laire naître, après le hachage, on entasse le tabac dans d’autres magasins, quel on a soin de tenir fermés, et l’on en forme d’énormes masses qui n ont pas moins de 6 à 700 mètres cubes et qui pèsent de 3 à 400,000 kilogrammes. Ainsi accumulé, le tabac ne tarde pas à s’échauffer et à éprouver, par la réaction de ses principes, un travail intérieur, qui lui donne de nouvelles qualités. La température des masses s’élève rapidement, des thermomètres attachés à leur surface, et portés dans leur intérieur, au moyen de conduits que l’on y ménage, servent à la constater; elle va jusqu’à 80 degrés. La fermentation des masses donne lieu à un grand dégagement de gaz, dont la composition chimique intéresserait vivement 1 hygiène, mais il n’existe là-dessus aucune donnée scientifique. On sait seulement qu’il se produit une grande quantité d ammoniaque et de l’acide acétique. Il est probable aussi que la nicotine, le principe
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aclif et essentiel du tabac, dégagée et mise à nu par la fermentation, s’y môle en proportion plus ou moins grande. Quoi qu’il en soit, les gaz divers, les émanations, l’odeur qui les accompagne, donnent à l’atmosphère les qualités les plus irritantes, une âcreté ditïicile à supporter, notamment à un certain degré de l’opération.
Au bout de cinq ou six mois, la fermentation étant jugée suffisante, on procède à la démolition des masses. Une vapeur épaisse et fumante se dégage alors et rend l’opération des plus pénibles; aussi n’est-elle confiée qu’à des ouvriers forts et bien acclimatés.
Le râpage vient ensuite. Autrefois il se faisait à bras et réclamait les hommes les plus vigoureux. De la main droite, dit Parent-Duchâtelet, ils font agir la noix de leur moulin par un mouvement de va-et-vient, et de la gauche, ils disposent le tabac sous cette noix. Pendant ce travail, ils sont constamment dépouillés, non seulement de leurs vêtements, mais même de leur chemise. Cette précaution n’empêche pas la sueur de les couvrir, et de couler de tout leur corps en telle abondance, que le carreau sur lequel ils passent en est arrosé. Aujourd’hui les choses sont bien changées; le râpage a été remplacé par une véritable mouture exécutée au moyen d’une série de moulins, que la vapeur met en mouvement et d’où le tabac sort à des degrés de finesse successivement plus grands ; le travail des hommes y est réduit maintenant à une simple surveillance.
Une fois moulu, le tabac en poudre, comme on le prépare à Paris , a une deuxième fermentation à subir. Celle-ci s’opère dans ce qu’on appelle les cases , espèces de chambres ou cellules construites en tout sens, avec de fortes planches bien exactement jointes, où le tabac, pressé et foulé, est, autant que possible, à l’abri du contact de l’air. Ces cases sont de différentes grandeurs : l’une d’elles, dite des mélanges , contient au delà de 300,000 kilogrammes. Par suite de la fermentation, la tempéra-
ture du tabac, ainsi enfermé, s’élève jusqu’à 55 ou 60 degrés ; elle irait beaucoup plus haut, et peut-être jusqu’à mettre le feu, ou du moins à produire une sorte de carbonisation de la poudre, si l’on n’avait pas le soin, au bout d’un certain temps, d’extraire le tabac d’une case, pour le transporter dans une autre. De tous les travaux que nécessite la préparation du tabac, ce transvasement des cases est incontestablement le plus pénible. Que l’on se ligure les émanations qui se dégagent, quanti on ouvre ces espèces de
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grandes boîtes, et ce que doit éprouver un homme obligé de s’v tenir, une pelle à la main, pour remuer la poudre encore brûlante, et en remplir des bottes ou des sacs. On est là dans une atmosphère tout à la fois âcre et infecte, qui pique les yeux, irrite la pituitaire, prend à la gorge et vous suffoque. L’hygiène voudrait que l’on pût affranchir les ouvriers d’un si rude travail ; l’administration, qui a su trouver tant de perfectionnements, saura probablement trouver celui-là. Peut-être, comme l’a dit M. le docteur Mêlier, auquel nous empruntons ces détails, serait-il possible de superposer les cases, de manière à ce que le tabac, pour en changer, n’eût qu’à descendre de l’une dans l’autre, au moyen d’une trémie. Au reste, il paraît que la fermentation n’est pas poussée au même degré dans toutes les manufactures ; à Lyon , par exemple, on fait à peine fermenter le tabac, et cette différence dans une partie si importante de la fabrication doit en apporter dans la santé des ouvriers.
En sortant des cases, le tabac est fait, il ne reste plus qu’à le tamiser. On comprend tout ce que cette opération devait avoir de pénible quand elle se faisait à bras avec des tamis ordinaires. Aujourd’hui , c’est la vapeur qui l’exécute, et grâce à cette amélioration , l’atelier du tamisage est un des moins désagréables. Cependant, le tabac y voltige en poussière fine, comme la farine dans les moulins, les ouvriers en sont couverts et le respirent en substance. Mais comme compensation, ils sont dans un air frais et renouvelé, et il n’y a plus là ni chaleur ni fermentation.
Voici quelles sont les principales opérations importantes à connaître dans la fabrication du tabac. Ces opérations sont-elles aussi dangereuse que le croyait Ramazzini? Sont-elles, au contraire, comme le soutient Parent-Duchâtelet, parfaitement innocentes? Enfin, seraient- elles salutaires dans quelques cas et notamment dans la phthisie ainsi que certains médecins ont cru l’entrevoir? 11 est difficile de concevoir qu’il puisse être complètement indifférent de séjourner au milieu des émanations d’une plante de la famille des solanées, ayant des propriétés aussi actives que celles qui distinguent la nicotiane , surtout quand on songe a la composition chimique de cette plante et au principe qu’elle contient, la nicotine , ce poison si violent, d’une énergie singulière et jusqu’à un certain point comparable à celle de l’acide prussique, qui produit sur les animaux les phénomènes les plus remarquables et lue à la dose de quelques gouttes, ainsi que des travaux récents I ont
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démontré. Mais, il faut ajouter que, bien que la théorie puissefaire concevoir des alarmes sur l’hygiène des ouvriers employés dans les manufactures de tabac, on ne doit s’en rapporter qu’aux faits et à l’expérience. En pénétrant dans ces manufactures, on est frappé de l’odeur forte qui y règne et s’étend assez loin aux alentours. Cette odeur se fait sentir de plus en plus à mesure que l’on avance dans les ateliers, elle ne tarde pas à devenir plus ou moins désagréable, et pour peu que la visite se prolonge, il est rare qu’on n’en sorte pas avec un mal de tête et une disposition aux nausées. On n’éprouve point et on ne rencontre point chez les ouvriers cette continuelle sternutation dont a parlé Ramazzini, qui, s’il fallait l’en croire, atteignait jusqu’aux chevaux employés à tourner la meule des moulins à tabac. La première impression a toujours quelque chose de plus ou moins pénible pour les ouvriers qui débutent dans la fabrique, et ils ont tous ou presque tous une certaine difficulté à s’y habituer; beaucoup même ne peuvent s’y faire et sont obligés de quitter ce genre de travail. Ils éprouvent, en général, une céphalalgie plus ou moins intense, accompagnée de mal de cœur et de nausées; ils perdent l’appétit et le sommeil, souvent il s’y joint de la diarrhée. On a signalé ces effets plus constants et plus prononcés chez les femmes que chez les hommes. Il est vrai qu’il y a plus de femmes que d’hommes dans les manufactures de tabac ; la proportion, à Paris, est de 800 femmes pour 500 hommes environ.
Cette espèce d’acclimatement pour les nouveaux travailleurs est toujours plus difficile en été qu’en hiver, et plus la saison est chaude, plus il est pénible et long, la chaleur augmentant constamment les effets du tabac, ainsi que l’avait déjà remarqué Ramazzini. Lne lois les premières difficultés surmontées, les ouvriers s’habituent au travail du tabac, et finissent par ne plus s’en plaindre : il semble même à les voir qu’ils ne s’aperçoivent [dus des émanations qui les entourent. Ils sont insoucieux, comme beaucoup d’autres ouvriers dans des circonstances analogues, et ils ne prennent aucun soin de propreté pour se débarrasser de la poussière de tabac aux heures de repas, et au lieu d’aller à l’air dans ces moments, ils restent souvent dans leurs ateliers et il n’est pas rare, comme l’a noté Parent-Duchâtelet, qu’ils se couchent et dorment sur le tabac en feuille ou haché et môme sur le tabac en poudre. Loin d’en être incommodés, ils attribuent à ce coucher de nouvelle espèce des vertus curatives. Ainsi tous les ou-
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vriers des manufactures de tabac sont dans la croyance que cette fabrication est favorable aux douleurs rhumatismales, et ils citent tant de faits à l’appui qu’il est dilïicile qu’il n’y ait pas quelque chose de vrai. Ainsi les hommes occupés au mouillage sont-ils pris de douleurs par suite de l’humidité froide au milieu de laquelle ils séjournent, ils n’emploient pas de meilleur remède que le sommeil fait à l’heure du repas sur un tas de tabac.
Les effets ressentis par les ouvriers qui continuent à subir l’action du tabac sont, d’après les docteurs Mèlier et Hurteaux, dans une sorte de rapport d’intensité avec les circonstances de la fabrication et spécialement avec la chaleur, la fermentation et la poussière.
Certains ouvriers éprouvent un changement profond tout spécial et qui mérite d’être étudié attentivement. Il consiste dans une altération particulière du teint. Ce n’est pas une décoloration simple, une pâleur ordinaire, c’est un aspect gris, avec quelque chose de terne, une nuance mixte qui tient de la chlorose et de certaines cachexies. La physionomie en reçoit un caractère propre auquel un œil exercé pourrait, jusqu’à un certain point, reconnaître ceux qui ont travaillé longtemps le tabac; car il faut dire que ce faciès ne s’observe que chez les anciens de la fabrique, chez ceux qui y ont beaucoup séjourné et ont passé par tous les travaux qui s’y font. M. le docteur Hurteaux estime qu’il ne faut pas moins de deux ans pour qu’il se produise. Les préparations ferrugineuses remédient à cet état, et rendent aux ouvriers leur coloration première. De pareils changements montrent assez qu’il se produit une sorte d’intoxication ; l’absorption de certains principes du tabac paraît démontrée par tout ce qui se passe chez les ouvriers dès qu’ils entrent dans la fabrique ; par les maux de tête qu’ils éprouvent, par les vertiges et l’insomnie, par les nausées, mais surtout par la diarrhée. Cette diarrhée, ordinairement séreuse, a cela de particulier qu elle est à la fois symptôme et remède du mal : il semble qu’elle débarrasse les malades des principes absorbés, et cela est si vrai que les ouvriers qui ne l’éprouvent pas sont toujours incommodés du tabac.
Il existe un fait observé par M. Stoltz qui montre 1 absorption d’une façon bien évidente : il s’agit d’une femme qui vint faire ses couches à la clinique de Strasbourg; les eaux de 1 amnios, lentement évacuées, laissèrent exhaler un odeur particulière, forte et pénétrante, de tabac en fermentation. On ne savait à quoi 1 attri-
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huer, la femme interrogée déclara qu’elle était ouvrière dans un magasin de tabac. M. le docteur Hurteaux, médecin de la manufacture de Paris, a remarqué que quand on saignait des ouvriers de la manufacture, il était rare que le sang présentât une couenne, ou bien il n’en offrait qu’une faible avec le caillot ordinairement mou. Ce confrère serait porté à croire que sous l’influence de cette intoxication, le sang serait modifié à ce point qu’une partie de la fibrine aurait disparu, et comme une chose qui le confirmerait dans cette opinion, il dit que les ouvriers employés au tabac sont fréquemment atteints de congestions, mais que ces congestions ont toujours quelque chose de plus ou moins passif et réclament rarement la saignée. Les femmes y sont plus sujettes et elles seraient révélées chez elles, par des règles abondantes et plus rapprochées qu’à l’ordinaire, constituant souvent de véritables pertes. Tout en laissant une large part au tabac dans ces effets, il ne faut pas oublier de faire entrer en ligne de compte la vie sédentaire des ouvrières, leur position constamment assise et leur réclusion prolongée dans des ateliers très échauffés où elles sont réunies en grand nombre. Ces circonstances doivent, en effet, s’ajouter au tabac et à ses émanations pour amener les résultats observés. A la prière du docteur Mêlier, M. Félix Boudet analysa le sang d’une saignée faite à un ouvrier de la manufacture, mais on n’a rien trouvé de particulier; il n’en a pas été tout à fait de môme pour les urines : on sait que le tabac a une action spéciale sur la sécrétion urinaire, et dans certains ateliers des fabriques de tabac, cette sécrétion est tellement augmentée que les ouvriers, tout en suant beaucoup, urinent presque sans cesse. M. Félix Boudet, d’après les expériences auxquelles il s’est livré, pense que la nicotine existe réellement dans les urines des ouvriers qui travaillent le tabac; c’est là le résultat d’une conviction personnelle, mais il n’a pu en isoler des traces suffisantes pour qu’elles soient soumises à des épreuves décisives. Quoi qu’il en soit, on peut répéter, avec le docteur Méfier, que les effets notés sur les ouvriers suivent, en quelque sorte, dans leur intensité, la progression des travaux.
On peut s’en convaincre en les observant comparativement dans la série des travaux des manufactures de tabac. C’est ainsi que chez les époulardeurs, les écôteurs, les ouvriers du mouillage et du hachage, les cigarières môme, on n’observe que peu d’accidents, tandis qu’ils sont fréquents chez les ouvriers qui défont les masses et encore plus chez ceux qui travaillent aux cases.
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C’est de ce dernier atelier surtout « j ue viennent les diarrhées abondantes, 1 insomnie et une agitation fatigante, la perte de l’appétit, les nausées, l’amaigrissement, et enfin le teint gris dont nous avons parlé. Le travail y est tellement pénible qu’il ne saurait être longtemps continué : heureusement qu’il n’a lieu qu’à de certains intervalles. On a soin, en outre, de changer les ouvriers et il alterner avec d’autres ateliers. On n’y emploie, du reste, que les hommes les plus forts et les mieux acclimatés.
On s’est demandé si les ouvriers employés à la fabrication du tabac vivaient moins longtemps que tous les autres ouvriers en général : les anciens auteurs affirmaient que leur vie était moins longue et Parent-Duchâtelet a soutenu le contraire.
Il est fort difficile, en réalité, de savoir à quoi s’en tenir, à cause de la mobilité de la population manufacturière, incessamment renouvelée par les entrées et les sorties. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’à la manufacture de Paris M. Mêlier a vu des vieillards qui avaient passé leur vie, depuis leur jeunesse, en travaillant au tabac. Mais s’il y a quelques vieillards, il n’y a que peu ou point de beaux vieillards : la plupart des ouvriers âgés sont asthmatiques ou du moins ont l’haleine courte. Résulte-t-il des observations dans lesquelles nous venons d’entrer, que la fabrication du tabac soit aussi éminemment dangereuse qu’on le croyait autrefois? Evidemment non. Il est certain du moins qu’elle ne produit pas aujourd’hui les effets dont l’accusait Ramazzini, et le tableau qu’en présente cet auteur, vrai peut-être pour le temps auquel il se rapporte et où la fabrication du tabac, encore peu ancienne, était nécessairement imparfaite, ne saurait caractériser la fabrication actuelle avec tous les perfectionnements qu’elle a subis. Mais peuton dire qu’elle soit complètement innocente? On ne saurait l’accorder : il faut maintenir, au contraire, que même encore actuellement et malgré tous ces perfectionnements, elle exerce une action incontestable sur la santé des ouvriers; quiconque obser-
vera sans prévention sera forcé de le reconnaître. Cet avis, qui a été émis par le docteur Mêlier, est celui également d’un médecin fort éclairé, M. le docteur Pointe, attaché à la manufacture de Lyon.
Nous ne nous arrêterons pas à cette assertion qui a été émise déjà depuis assez longtemps touchant l’action préservatrice du tabac pour les fièvres intermittentes. Il en est de même pour la gale qui, d’après certains auteurs, n’existerait pas chez les ou-
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vTiers de ces manufactures. Cette assertion est démentie par le docteur Pointe qui, au contraire, a rencontré fréquemment la gale parmi eux. Il en est de même pour la question nouvellement soulevée de la phthisie qui, par une coïncidence singulière, a été signalée à la lois par cinq médecins sur les dix des manufactures disséminées dans toute la France, comme pouvant être améliorée sous l’influence des émanations du tahac. Cette assertion mérite, à coup sûr, une grande attention, mais elle ne doit être reproduite et acceptée surtout, qu’avec l’extrême réserve dont on doit difficilement se départir, quand il s’agit de moyens thérapeutiques concernant des maladies aussi généralement incurables. Les principaux moyens proposés par les auteurs pour mettre l’ouvrier employé dans les manufactures à l’ahri des propriétés délétères des feuilles de nicotiane, consistent dans l’usage de voiles de gaze placés devant la bouche et les narines, la respiration fréquente d’un air frais, le lavage de la figure avec de l’eau froide, de la Louche avec du vinaigre, l’usage à l’intérieur de l’oxycrat et des boissons émollientes, douces, émulsives, et des vomitifs propres à faire rendre la poussière avalée. Mais de tous ces moyens, les uns sont d’un emploi difficile chez des ouvriers, les autres insuffisants, et le vomitif ne pourrait, dans la plupart des cas, qu’ajouter à la série des accidents qui se seraient développés.
Les meilleurs moyens pour remédier à l’action nuisible que peuvent déterminer, dans l’économie, les émanations qui se dégagent dans ces ateliers paraissent être : 1° de mettre en usage un mode de fabrication qui s’accompagne d’un dégagement de poussière très peu considérable ; 2° de favoriser, par des moyens physiques, la sortie de l’établissement de la quantité de cette poussière qui sera restée dans l’air; 3° enfin, d’éloigner de ce genre de travail, tout individu qui serait valétudinaire ou d’une trop grande susceptibilité nerveuse.
On atteindrait le premier but en faisant travailler le tabac à l’état humide; plus il est sec, plus il se dégage de cette poudre line; ainsi, durant le mois d’août 1827, on livra aux ouvriers de la manufacture de Lyon du tabac beaucoup moins humide que de coutume; plusieurs d’entre eux tombèrent malades et déclarèrent I qu’ils devaient leur indisposition à cette circonstance. Quant à la i quantité de cette matière pulvérulente qui se répand autour des f ouvriers, quelle que soit la perfection des moyens qu’on emploie dans la fabrication, on en débarrasserait leur atmosphère par les
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moyens suivants : Il faut d’abord que les ateliers soient grands relativement au nombre d’ouvriers qu’ils doivent contenir, qu’ils soient ouverts du nord au midi, afin que par de simples courants d air, ils puissent être balayés de cette poussière qui s’établit partout, et qui y séjournerait indéfiniment si l’on n’avait pas le soin d’en favoriser la sortie. Cette ventilation doit être faite en l’absence des ouvriers, et renouvelée deux fois par jour : les fenêtres des ateliers doivent être vastes et s’étendre en hauteur depuis le sol jusqu’au plafond. Enfin , on favorisera la sortie permanente de la poussière du tabac des ateliers où elle est abondante, en y construisant des fourneaux dits d'appel.
Il faut dire que l’administration des tabacs n’épargne rien de ce qui peut concerner l’intérêt des ouvriers et elle parvient ainsi à atténuer progressivement les inconvénients auxquels ils sont exposés.
Il en est de même pour la qualité et pour la pureté de ses produits. C’est ainsi que M. Chevallier ayant signalé, dans un mémoire intéressant, le danger du plomb pour envelopper le tabac, elle a tout aussitôt employé l’étain, bien que ce changement si peu important, en apparence, fût, sur la quantité, un surcroît de dépense considérable. Aussi la présence dans le tabac de la moindre substance étrangère est-elle, pour l’administration, un motif d’en suspecter l’origine et devient-elle un indice de fraude. Nous empruntons au livre si riche de faits et d’observations pratiques du savant chimiste les détails relatifs aux falsifications qui intéressent le plus directement la santé publique.
D’après un travail du docteur W. Lindes, de Berlin, le tabac à fumer est celui qui éprouve le moins de traitement chimique; il est d’ailleurs difficile, depuis que les cigares sont très répandus, d’y mêler des substances nuisibles.
Il n’en est pas de même du tabac à chiquer, auquel on donne sa couleur sombre et son brillant par une ébullition dans une eau concentrée où l’on a fait macérer le tabac à fumer additionné d’un mélange de sulfate de cuivre et de sulfate de fer.
Le tabac à priser subit encore des mélanges plus nombreux et des préparations plus nuisibles à la santé; on y ajoute les substances qui entrent dans la composition des sauces, comme le sel marin, le sel ammoniac, la potasse, le salpêtre, la crème de tartre, le suc de tamarin, le miel, la mélasse, le marc de raisin, le vinaigre, etc. ; et des substances très nuisibles, pour colorer diverses espèces.
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M. Chevallier a eu à examiner des tabacs de contrebande qui étaient fabriqués avec des feuilles ramassées dans les jardins publics, et qui contenaient des immondices de toute nature. Pour les faire fermenter, on se servait des liquides les plus sales, qui devaient, au dire de certaines personnes, donner du montant à la préparation. Il a été également chargé, en 1843, d’examiner une poudre vendue comme tabac ; elle n’était composée que de poudres végétales très ténues, de noir d’os et de sable de grès. En 1844, à la suite d’une saisie opérée par les employés de la régie, le sieur C... et la veuve L... furent cités devant le tribunal de police correctionnelle pour avoir fabriqué et vendu un faux tabac composé de sciure de bois d’acajou , de noir d’ivoire , de sel ammoniac , de couperose, de potasse et d’alun. Ils furent condamnés à 1000 francs d’amende pour la vente de cette poudre, à 3000 francs pour la fabrication, et à deux ans de contrainte par corps.
Plusieurs débitants ont été suspendus pour avoir mêle au tabac de régie de la râpure de tan. Récemment, un entreposeur de tabacs a échappé par le suicide à une poursuite dirigée contre lui pour avoir falsifié avec le tan et le noir animal le tabac qu’il était chargé de livrer aux débitants. Dans une perquisition faite à son domicile par les commissaires de l’administration, on trouva une quantité considérable de ces substances étrangères et les instruments qui servaient à la falsification. En 1846, le sieur L... lut cité devant le tribunal de police correctionnelle pour avoir fabriqué une poudre composée de sel ammoniac, de noir d’ivoire, de poudre de mottes à brûler, et destinée à être mêlée au tabac de la régie dans la proportion de 50 pour 100. Le tribunal condamna le sieur L... à 2000 francs d’amende, à un an de contrainte par corps, et à la confiscation de tous les objets saisis. En 1851, le sieur H..., débitant de tabac, traduit en police correctionnelle pour avoir mêlé au tabac du poussier de mottes , fut condamné à trois mois de prison et 50 francs d’amende.
Il n’est pas jusqu’aux insulaires des Maldives qui n’aient vendu des carottes de tabac bourrées de fiente très sèche et fort bien préparée.
M. le professeur Otto, de Copenhague, a signalé un tabac dit Macouba, fraudé avec 16 pour 100 de minium. Cette dangereuse falsification ne fut connue qu’après la mort d’un botaniste danois très distingué, qui, ayant usé d’un pareil tabac, succomba victime d’une intoxication saturnine. Une pareille fraude serait décelée en
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mettant à la surface (le l’eau une certaine quantité du tabac suspect; on verrait de suite l’oxyde de plomb se précipiter. Il serait préférable d’avoir recours à la calcination, de traiter les cendres par l’acide nitrique étendu; la solution acide évaporée à siccité et reprise par l’eau serait essayée par les réactifs convenables. On a retrouvé aussi dans le tabac de l’orpiment, du cinabre, destinés, sans doute comme le minium, à colorer diverses espèces. On dit même avoir parfois constaté dans le tabac la présence du sulfure d’antimoine.
Bibliographie. — Mémoire sur les véritables influences que le tabac peut avoir sur la santé des ouvriers occupés aux différentes préparations qu'on lui fait subir, par Parent-Duchütelet cl d’Arcet (Ann. d’hyg. et de méd. lég., t. I, p. 169). — De la santé des ouvriers employés dans les manufactures de tabac, rapport à l’Académie de médecine, par M. Mélier ( Bullet . de l’Acad., t. X, p. 569, et Ann. d’hyg., t. XXXIV, p. 241). — Note sur les ouvriers qui travaillent le tabac en Belgique et en Angleterre , par Chevallier (Ann. d’hyg. et de méd. lég., t. XXXIV, p. 300). — Observations sur les maladies auxquelles sont sujets les ouvriers employés d la manufacture royale de tabac de Lyon , par le docteur Pointe. Lyon , 1828. — Sur les maladies résultant de l'abus du tabac, et sur l’action physiologique de cette substance, par MM. Laycock et Wright ( London medical gazette, nouvelle série, t. III , p. 1846; traduit par M. Guérard , Ann. d’hyg. et de mcd. lég., t. XXXVIII , p. 337). — Note sur le tabac et les principales substances enivrantes, par le môme (Ibid., t. XLVIII , p. 321). — De l’influence de la salubrité du tabac sur la santé des ouvriers , par Maurice Ruef ( Gazette médicale de Strasbourg , mars 1845). — Note sur la présence de divers sels de plomb dans le tabac, par M. Chevallier (Ann. d’hyg. et de méd ■ lég., t. VI, p. 197). — Dictionnaire des falsifications , par le même. — Note sur l’innocuité des fabriques de tabac, extraite des travaux de la Société de médecine de Rio de Janeiro (Ann. d’hyg. et de méd. lég., t. X, p. 191). — Rapport à M. le ministre du commerce, par M. Siméon , directeur général de l’administration des tabacs. Paris, 1843 (Ibid., t. XXX, p. 243). — Analyse du tabac, par M. Barruel ( Comptes rendus de l’Académie des sciences , décembre 1845).
TAIMLEURS. — Il est peu de professions dans lesquelles , outre les accidents produits par le travail sédentaire, on rencontre des déformations physiques aussi tranchées que dans celle du tailleur.
Par suite de l’attitude particulière dans laquelle ils travaillent constamment assis, les jambes croisées et le corps penché en avant, il survient des deux côtés : 1° une tumeur rouge plus ou moins volumineuse, quelquefois grosse comme une noix, et très molle sur les malléoles externes ; 2° une seconde tumeur semblable, mais moins considérable, sur le bord externe du pied, au niveau de l’extrémité tarsienne du cinquième métatarsien ; 3° enfin une callosité rougeâtre sur le cinquième orteil.
Chez les jeunes ouvriers, qui n’exercent pas leur état depuis
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longtemps , au lieu de tumeurs , ou trouve simplement une rougeur vive bien circonscrite , accompagnée d’un léger gonflement.
Outre ces déformations caractéristiques des extrémités inférieures, les tailleurs présentent encore à la partie inférieure du thorax une dépression considérable, causée par la voussure de la poitrine.
Cette dépression, que l’on peut être tenté de comparer avec celle qui existe chez les cordonniers, en est cependant bien distincte.
Placée plus bas, au-dessous de l’appendice xiphoïde, elle n’est pas limitée à un point du sternum, et résulte d’une déformation de la totalité du thorax.
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Comme tous les ateliers où l’on prépare les matières animales, les tanneries sont des foyers d’émanations plus ou moins désagréables, mais que l’on ne saurait considérer comme insalubres. Il n’est presque pas de ville un peu considérable où il n’existe de semblables établissements, et nous voyons partout les conseils d’hygiène unanimes pour reconnaître que les mégisseries ne présentent que très peu d’inconvénients, et pour les autoriser sous certaines conditions.
La préparation des peaux comprend une série d’opérations qu’il est bon de rappeler. Les peaux apportées fraîches ou en vert, ou préalablement salées et séchées dans les établissements de tannerie, sont immédiatement soumises, soit à un traitement par la chaux, soit à l’action de la vapeur ou d’un courant d’eau chaude, soit enfin à l’action de l’eau courante ; après quoi les poils sont enlevés facilement parle grattage. Cette première partie des opérations, que facilite le voisinage d’un cours d’eau, est désignée sous le nom de travail de rivière , et explique la situation de la plupart des tanneries. Il peut cependant se faire sans difficulté dans l’intérieur des établissements. Le cuir, ainsi préparé, est soumis au tannage, soit par la mise en couche des peaux et du tan ou écorce de chêne broyé, soit par l’action de l’alun. A ces opérations longues et prolongées succèdent le séchage et le graissage, à l’aide du suif fondu ou de l’huile de dégras. Les manipulations du corroyeur et des maroquiniers, qui mettent les peaux, plus ou moins finement préparées, en état d’être travaillées, sont
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moins compliquées, et consistent surtout dans l’humectation , le battage, le graissage et la teinture des cuirs.
Ce court aperçu suffit pour faire voir que l’industrie du tanneur donne lieu à la production d’une grande quantité de résidus solides et liquides de nature organique et facilement putrescibles, dont l’amas constituerait une cause évidente d’insalubrité. Mais ces inconvénients peuvent être facilement évités à l’aide de quelques précautions très simples.
Les peaux fraîches doivent être immédiatement, au moment même de leur arrivée, plongées dans l’eau de cbaux ou dans tout autre liquide, qui les rende imputrescibles. Les citernes, destinées à recevoir les eaux sales, les plains, les cuves, les fosses, doivent être parfaitement étanches ; les cours et toutes les dépendances des usines rdoivent être pavées de grès rejointoyé , et présenter une inclinaison suffisante pour diriger tous les liquides dans la citerne. Les eaux sales, dites eaux grasses, doivent être transportées hors de l’établissement , soit par des égouts souterrains, soit dans des tonneaux bien fermés jusqu’à des cours d’eau où elles puissent être déversées sans inconvénient. La bourre et la tannée ne pourront être conservées dans l’intérieur des usines.
Les tanneries, mégisseries et corroiries sont rangées dans la deuxième classe des établissements insalubres.
Nous terminerons en signalant une particularité récemment indiquée, et relative à l’influence de la profession de tanneur.
Les mégissiers d’Annonay, selon M. Armieux, et sans doute les mégissiers de tous les pays, sont sujets à des maladies des doigts qui ne sont point décrites dans les auteurs. La première consiste en une ecchymose qui envahit la partie interne des doigts là où l’épiderme est très mince. Cette ecchymose, qui a un aspect noirâtre, dure ainsi plusieurs mois sans être bien pénible; plus souvent la peau s’ulcère, et alors l’ouvrier éprouve des souffrances atroces par le contact des surfaces saignantes avec la chaux, dont il est impossible de se passer pour préparer les peaux. Quelques jours de repos et l’application d’un corps gras suffisent ordinairement pour guérir cette maladie , mais elle récidive souvent quand l’ouvrier s’expose de nouveau à la cause qui l’a produite, le contact permanent avec l’eau de chaux. Les mégissiers appellent ce mal, choléra des doigts.
La seconde maladie est nommée par eux rossignol, parce qu’elle est encore plus douloureuse et qu’elle leur fait jeter des cris de