TIE
avait a donner. Allant un jour par la ville, et quelques pauvres lui ayant demandé l'aumône pour l'amour de Dieu , ce cœur tendre piqué de cette paroi* comme d'un trait de feu, chercha incontinent de quoi leur donner, mais ne trouvant rien sur soi, et son argentier à jqui il avait commandé de leur donner l'aumône, lui ayant répondu tout fâche qu'il n'y avait pas de quoi lui bailler « dîner, il tirs sans s'émouvoir l'anneau qu'il portait â son doigt, et commanda à l'un de ses serviteurs de l'aller vendre et de lui en apporter l'argent. Mais cependant un autre de ses serviteurs lui bailla deux sous, qu'il distribua lui-même avec un plaisir et une affection qui témoignaient qu'il était prêt è lui donner de son sang s'ils lui en eussent demandé. Il était bien si grand aumônier, qu'il ne se trouva que vingt sons après sa mort, avec le seul habillement qu'il portait qui était déjà fort usé. Aussi était-ce l'un de ses désirs de mourir è l'exemple de son Sauveur, comme un nécessiteux, entre tes bras de sa bien-aimée pauvreté, et du sein de la misère, faire le lit de sou dernier repos.
< Il n'était affamé que des fruits de la croix, où il avait tous ses goûts et toutes ses amours. Un jour, après s'être plongé bien avant par méditation dans les plaies de son Sauveur crucifié, et étant sorti de sou hôtel pour aller & la messe, il aperçut en l'air une grande lumière, et au milieu Jésus-Christ en croix, penchant son corps contre lui; tellement que tout extasié, les yeux du corps et de l'âme tendus contre ce cher objet de son cœur, il demeura au milieu de la rue sans parler quasi nne demiheure, jusqu'à ce que, comme détaillant eu cet amoureux transport, on fut contraint de le retirer dans un hôpital qui se trouva tout proche, où il reprit ses forces et son cœur qui semblait s'être envolé par ses yeux. La même chose lui arriva une autre fois, se promenant à l'enlour d'un château que le Pape faisait bâtir auprès d'Avignon : où ayant eu la même vision, il tomba h geuoux au lieu où il se trouva qui était lout boueux, transporté plus d'uu quart d'heure, et jetant uim douce et éclairante lumière de son visage, qui traçait visiblement le rond de la couronne de gloire, que ses images ont portée depuis sur nos autels. Et ce qui augmenta la merveille, fut que lorsqu'il se releva de celle placo sale et fangeuse, ses vêtements n'eu furent non plus souillés quelles rayons do lumière qui jaillissaient de son corps eu terre.
« Depuis qu'il eut pris connaissance des affaires de la chrétienté, il porta toujours un secret et sensible déplaisir en son âme, de voir l'honneur et le droilde la cause de Dieu dédaignés des hommes ; et son Eglise non-seulement travaillée de l'oppression des Barbares, mais déchirée par le grand schisme qui était alors entretenu par les factions des princes chrétiens. Donc après beaucoup d" pénitences, de jednes il de prières qu'il utTrit a Disu , pour être assisté su 1 exécu-
DKS CARDINAL X.
1*95 PIE
lion du dessein qu'ij entreprenait: il résolut de se transporter devant l'empereur, à qui il avant l'honneur d'appartenir, comme proche parent ; et de là passer avec son consentement vers les rois de France et d'Angleterre, ahu de faire assembler un concile général , comme l'unique remède pour décider ce grand différend, et de conjurer ces princes a se départir de leurs ambitions, et à ne s'aider point è l'appétit de quelques menus intérêts, è déchirer la robe et les entrailles de l'Eglise leur Mère. II pria ensuite le Pape d'acquiescer et de se soumettre à ce concile, duquel il réussirait uu autre bien, qui est que, n'y avant plus qu'un chef visible reconnu en l'Eglise, les partis des potentats chrétiens unis ensemble, iraient choquer le Croissant turquois,
3ui avançait de jour è autre ses conquêtes sus la chrétienté, et le débouteraient de la saisie du premier patrimoine de l'Eglise, auquel dessein il voulait lui-même sacrifier sa vie et sou sang : heureux, disait-il, s'il pouvait servir de ciment à réunir l'Eglise, et de prit à recouvrer la terre que son Sauveur avait sanctifiée et empourprée du sien I « Toute cette entreprise fut grandement louée et approuvée du Pa.pe, qui lui donna encore quelques avis pour mieux conduire à chef une si sainto œuvre. Mais son trépas, hélas I trop soudain, lui déroba la gloire de l'exécution. Dieu, néanmoins, qui alloue souvent les affections pour les effets, bénit ses saintes intentions, et les reconnut de même que si elles eussent été exécutées ; Jui donnant la récompense, et lui étant la peine qui devait suivre une affaire du poids et de l'importance qu'était celle qu'il avait projetée. Il n'était âgé que de dix-huit ans, et il ne s'était passé que dix mois depuis sa promotion au cardinalat, lorsqu'il fut accueilli d'une fièvre lente, et d'une extrême faiblesse, causée, ainsi que dirent, les médecins, des grandes abstinences, veilles et autres austérités rigoureuses qu'il avait pratiquées depuis l'Age de huit ans, et des autres exercices tendus de la dévotion qui, faisant fleurir les vertus de son âme, avaient flétri les forces de son corps. Sur quoi les médecins lui ayant conseillé de changer d'air, et d'aller demeurer pour quelque temps delà le Rhône, à Villeneuve; il s'y transporta, bien joyeux de se tirer du grand jour à l'ombre, et d'échapper de la captivité de la ville et des cérémonies de la cour, qui lui étaient a grand fardeau et ennui; pour faire de sa tranquillité bieuaimée, sa ville, sa cour, sa compagnie et sa pompe.
• Il se trouva néanmoins n'être pas beaucoup soulagé de ee changement d'air, le temps de son décès étant déjà venu à son période. De manière qu'il languit encore en ce lieu cinq mois, sa fièvre Te minant toujours, et tramant secrètement sa défaite. Il no désista point pourtant jamais de dire tous les jours l'Office divin, et payer à Dieu ee tribut de louange ; que si parfois, les ardeurs de ta fièvre lui attachaient (a langue
en sorte qu'il ne pût prononcer les mots, il le faisait dire auprès de lui : pendant lequel temps sans parler de la bouche, il poussait mille sanglots et autant d'affeclions amoureuses du cœur, suivies de deux ruisseaux continuels de larmes. Tous les derniers jours de sa maladie, il reçut le sacré viatique, prenant de ce mets divlo un avant-goût des éternelles délices du paradis, après lequel il haletait d'un eitrèroe désir. Et deux fois le jour, au malin et au soir, il se réconciliait avec Dieu par la pénitence: fondant les restes de sa vie on larmes pour laver les petites imperfections de son âme; qui hors de ces ressentiments qui l'entretenaient, agissait si peu par les fonctions des sens, qu'il semblait qu'elle ne fit plus qu'tssister à son corps.
« Enfin, sentant quesa dernière heureap-
firochail, et qu'elle allait tantôt sonner en 'horloge du ciel, il se voulut donner un peu de loisir de pensera ses amis, a ses serviteurs, et à la sépulture de son corps destinant le reste pour penser à Dieu, et au bienheureux séjour qui tenait son âmeeo attente. Il fit donc son testament par lequel il ordonna qne son corps fût mis au cimetière public de Saint-Michel d'Avignon arec les corps des pauvres qui y étaient enterrés; défendant par exprès d allumer au Jour de son enterrement plus de trois cierges pour être mis deux à la tête, et un aux pieds, avec douze torches à l'entour de soo corps: et disposant du reste de ses biens, outre les droits qu'il pouvait prétendre dans sa maison, en faveur de ses serviteurs et des pauvres, qu'il voulait tenir par effet, comme il les avait toujours teuus par affection en qualité de ses frères.
« Son testament achevé, il sentit ee ton Ame un contentement incroyable de se toi/ dépouillé de toutes choses, et de pouvoir mourir tout nu à l'exemple de soo bienaimé Sauveur : qui lui donna dès Ion de grands et extraordinaires assauts d'amour, et lui fit la dernière semonce pour la ciel. Ce qu'ayant bien entendu après avoir demandé et reçu le dernier sacrement pour sa fortifier aux approches de la mort; demain pardon à ses serviteurs, qu'il obligea p" i'importunité de ses prières à lui donnor quelques coups de discipline l'un après l'autre, cependant qui! faisait à Die"1' confession de ses péchés et des scandale? qu'il disait leur avoir donnés; il comment de donner en proie ce peu qui lut restait de vie aux flammes du divin amour, anticipant l'accès du sa mort par l'excès de ses élans amoureux qui arrachaient de vj»e force ce béni esprit de son corps- $u&d, comme l'on achevait de lui iire les P**" sîons de sainte Thècle et de sainte Ag0*5* ainsi qu'il l'avait demandé, élevant ses y'"1 au ciel, il prononça distinctement, tenant sou crucifix en main : Seigneur, je commande mon Ame: lesquelles parole* fureiil suivies de quelques doux et ce""111' délicieux soupirs , après lesquels il ferw* lesyeux;et sa belle âme, quittant le monde»
PIE
PIE
Ij98
s'envola dans le séjour immortel des bienheureux ; laissant le visage de son corpt serein, riant et luisant par merveille. Sot heureux trépas arriva le S de juillet de l'an née 1387, et de. son Age la dix-huitième qui vérifia au monde par une nouvelle ex* périence, que tes plus belles choses sont telles d'ordinaire qui durent le moins.
« Le Pape, ayant appris son décès, nrit la peine de passer le Rhône, et d'aller visiter son corps à Villeneuve , où flairant la douce odeur qui sortait de son corps, et voyant la beauté, et comme l'image de la félicité répandue sur son visage, prolesta que Dieu était admirable en ses saints, mettant leur mort a un prix d'honneur , qui pourrait donner envie de mourir. Mais il arriva que comme le Pape arrêtait fixement la vue sur ce corps, transporté des louanges et des félicités du défunt, il commença petit a petit h ouvrir les yeux, et à les tourner comme à dessein contre le Pape, qui se sentit couché en l'Ame de ce regard, et plein de grandes appréhensions ne voulut repasser le Rhône ce jour-là; mais il se retira dans les Charfreux, où il passa toute la nuit en prières, pour détourner l'orage duquel les éclairs des yeux du défunt semblaient l'avoir menacé.
« Le lendemain ce sacré corps ayant été transporté par lu commandement du Pape en Avignon, la foule du peuple qui sortit à fa rencontre fat si grande qu'il se passa deux jours avant qu il pût arriver au lieu où il était destiné. 11 fut à l'entrée de la TiNe mis reposer daos la chapelle d'un hôpital, d'où tous les pauvres qui se vinrent jeter à ses pieds, furent miraculeusement
Suéris. Ce qui échauffa tellement la dévotion u peuple, et des malades qu'on portait, ou qui accouraient de toutes paris, et qui se reliraient visiblement guéris, qu'il ne put encore être enterré le jour suivant! de sorte que l'on fut conteaint de tenir de fortes gardes autour du logis où il reposait, avec résolution de prévenir la populaee, pour l'enterrer avant le jour venu. Mais on ne put point surprendre la ferveur du peuple, qui veilla la nuit dans le cimetière où le corps élail destiné; et qui faillit le lendemain, nonobstant le nombre des soldats que le Pape y avait envoyés, à faire quelque scandale sur le sacré corps; après avoir par* tagé en un million de pièces le drap mortuaire, les coussins et le cercueil de bois dans lequel il avait été porté; chacun croyant d'attacher le bonheur è sa personoe avec les moindres reliques de celui que la dévotion publique, et suffrage du ciel mettalont déjà au rang des bienheureux.
< Ensuite la dévotion croissant, il se 91 un nombre infini de prodiges et de guérisons miraculeuses sur son tombeau, que Dieu voulut rendre glorieux au monde, comme il l'avait choisi par humilité parmi les pauvres. Ce qui se vérifie par le registre qui est gardé aux Célestins d'Avignon en trois grands volumes scellés authentiquement, et recueillis par autorité apostolique, auxquels SI se retrouve de calcul arrêté deux mille
.quatre cent soixante et seize miracles, enlre lesquels il y a quarante morts ressuscités , et ce seulement les deux premières années après son décès; sans parler d'autres six registres, qui contiennent plus de trois mille miracles, depuis les deux années déjà mentionnées ; et sans compter ceux qui se sont faits depuis, et qui se font tous les Jours, dont le nombre monte presque è l'in-
« C'est ce qui lui a acquis communément partout la réputation de grand faiseur de miracles, et de grand saint ; car, encore que ce no sont pas les miracles qui font les saints, ce sont néanmoins les saints et les grands saints qui font les grands miractas: et c'est aussi ce qui émut depuis le Pape Clément VII de Médicis en l'année 1327, à le déclarer bienheureux par une bulle ex-
f tresse qu'il en expédia, permettant que ses mages fussent peintes en gloire, et ses reliques élevées pour être religieusement vénérées de tous les fidèles, jusqu'à ce qu'il fût procédé à la complète canonisation. De quoi ayant été fait de grandes instances aux Pères du concile de Mie, à la requête de l'empereur, du roi de France, et d'autres princes, l'effet de la canonisation pour quelques accidents, et pour quelque secret de la providence divine, en a été toujours em- )êché. Mais, depuis que le ciel a parlé si jaut pour lui, et attesté sa sainteté, par ant et de si grands prodiges, tant que les lommes parleront, ils l'appelleront saint, et son nom sera glorieux en l'estime du monde.