Livre des plus singuliers, fort obscur et
3ui doit une grande célébrité au triste sort e son auteur, Giordano Bruno, condamné i mort en 1601.
Les opinions émises sur l'objet, sur le but de cetle production énigmatique, formeraient un assez gros volume. Presque toujours on en a parlé sans l'avoir vu, et on a souvent défiguré le titre en niettant 5pecchio (miroir) au lieu de Spaecio (exclusion). Nous entrerons dans quelques détails à cet égard, en faisant usage des recherches de M. Barlholmess, auteur d*un ouvrage sur G. Bruno ( Paris, 18^7, 2 vol. in-8). Il s'agit de l'expulsion de la bête ( mol pris collectivement pourtout le règne animal), c'est-àdire des animaux que la mythologie et l'astronomie avaient placés sur la voûte céleste; la croyance, alors si ré^iandue, que les astres iniluentsur les destinées et les volontés des hommes, est attaquée sans ménagement. Au lieu de noms méprisables et insignitiants, l'auteur veut introduire dans l'énumératioo des constellations les noms des qualités et des mérites dignes de l'estime et de l'admiration des hommes. Poursuivant ce raisonnement, Bruno mêle la satire à l'allégorie; la métaphore se confond chez lui avec l'ai lusion comme l'astronomie elle-même avec la morale. A mesure que chacune des vertus appelées è remplacer les vices du ciel est inaugurée, elle apprend de Jupiter ce qu'elle doit faire et ce qu'elle doit éviter; tous ses attributs sont dénombrés, expliqués, et la plupart du temps personnifiés comme le veut l'allégorie; les dangers et les excès è fuir sont retracés avec vigueur. A chaque instant se révèlent un rare talentd'observation ps}'chologique, une profonde connaissance du cœur humain et de la société contemnoraiue. Des digressions fréquentes, qui choquent aujourd'hui le goût, ne déplaisaient pas 'alors. L'influence de Dante est des plus sensibles; c'est au grand poëte de Florence que Bruno a peut-être emprunté l'idée de représenter les vices sous la forme de bêtes. Ce sont la panthère, le lion et la louve qui empêchent Dante de s'élever jusqu'au Chiaro- Monte. ( Voir // Purgalorio, xi, 33). Dante, dans les sphères qu'il parcourt et dont il dispose en créateur, donne des places è se^ ennemis et à ses amis, obéissant ainsi à ses ressentiments et à ses sympathies politiques ; Bruno déverse l'éloge ou le blâme sur ses délenseurs ou sur ses antagonistes dans
DE BIBLIOLOGTE.
iscours prononcés au conseil que pré- Jupiter et particulièrement dans les es de Momus, personnage railleur qui oque de ceux mêmes è qui il obéit, ns VEpistola esplicatoriu adressée à h. Sidney, Bruno annonce qu'il a semé ment dans le Spactio les principes de sa isophie morale sans craindre « les rides > sourcils des hypocrites, la dent et le les docteurs, la lime et le sifflet des pé* >. » 11 fait remarquer qu*il serait injuste li attribuer toutes les opinions des încuteurs qui s'expriment sans gène et dent chacun dans leur propre sens, ces dialogues, Sophia (la Sagesse) prend large part, et entame de longues et subdiscussions métaphysiques, us en citerons un court exemple en nuant de nous servir du travail de artholmess : Sophia explique pourquoi irité a, dans la réforme sidérale, obtenu emier rang ; cette place lui a été assignée ï que la vérité est l'unité et la bonté, ' bon et véritable ; parce qu'en tant re par expérience, elle est antérieure à s cnoses, et parce qu'en tant que bonté, survit à toute existence. La Vérité est l, avec, après tout; le principe, le mila Gn. Les choses en dépendent et par origine, et par leur substance. Elle peut roir mille noms, revêtir mille formes; lemoure toujours la même; c'est Jupiui Ta placée à la tête des astres , mais est elle-même- supérieure à Jupiter, et réside sur ces hauteurs sublimes pour iccessible à peu d'esprits.
récit que fait Sophia de la manière
Hercule a été remplacé au zodiaque
lira un court spécimen de la manière
procède l'auteur du Spaceio. La Ri- ^e, la Pauvreté et la Fortune, voilà les êtres qui ambitionnent la succession >mi-Dieu et qui viennent plaider chacun (^use. Toutes les trois sont rejetées; chesse et la Pauvreté parce qu'elles iiisent à l'Avarice, la Fortune parce que indifférence est incompatible avec le me adopté par le maître des Dieux, i-ci se décide è substituer è Hercule la 3 ou la Fermeté d'âme, qui doit accomer la vérité et le jugement aussi bien a volonté de l'homme.
s digressions dans lesquelles l'ambition upidité sont signalées, non sans raison, 3e les motifs des guerres qui désolaient ope, des attaques contre les moines, des nations obscures, mais certainement orthodoxes, voilà ce qu'on trouve en L endroit de ces dialogues, qui se ternt lorsque, tous les noms des constelis ayant été changés (l'Aigle étant rem-
par la Magnanimité, le Taureau par )nganimité, le Cancer par la Converetc), Jupiter engage les dieux à aller ir: « car toutes ces délibérations m'ont é, ainsi qu'à vous, je crois, une' f^iim lie. 11 me paraît du reste convenable et essai de réforme nous rapporte aussi [ue profit. »
Les bibliophiles attachent aujourd'hui moins de prix qu'on ne le faisait autrefois au Spaceio. Réuni à un autre volume dont nous parlerons dans un instant, il s'était adjugé 1002 francs à la vente Rothelin, 780 La Vallière en 1767; il n'a été payé que 5W fr. Mac-Carthy en 1816, et 12 I. st. (300 fr.) Uanrotl en 1836. Bien des gens pourront trouver que c'est déjà assez cher.
D'autres ouvrages de Bruno jouissent également d'une grande réputation dans le monde bibliographique; nous signalerons la Caballa det cavallo Pegaseo^ Parigi, 1585, in-8, production bizarre et dont l'analvse est difficile. Pour en donner une idée , nous aurons encore recours aux travaux de M. Bartholmess. L'érudition est versée à pleines mains dans cet écrit moitié badin, moitié sérieux, partout empreint d'une ironie subtile. Ërasme'avait fait l'éloge de la folie; Bruno écrit le panégyrique de* l'ignorance, de la stupidité, de rdnerie ; l'ignorance qui s'avoue avec franchise et celle qui s'enveloppe du manteau du savoir sont également bafouées, mais tout cela est mêlé aux doctrines de la kabbale rabbinique, aux Sepheroth, au Hochma. Un personnage nommé Onorio est rais en scène: grêce à la transmigration des âmes, il a passé par des états très-divers et il en a conserve un souvenir fidèle. Il raconte qu'il a d'abord été un âne; il a servi chez un jardinier et chez un charbonnier ; il est ensuite devenu cheval semblable à Pégase, au service d*Apollon; il a passé ensuite dans le corps d'Aristote, et là il délira, plus que le délire même , sur la nature des principes, sur la substance des choses , sur le mouvement, sur l'univers; il fit reculer la science naturelle et divine autant que les Chaldéens et les Pytha^riciens l'avaient avancée et enrichie. — On voit combien Bruno était hostile aux doctrines péripatéticiennes, oii il voyait les bases de cette scolastique du moyen âge dont il était l'adversaire déclaré. --« L'âne, ajoute le hardi Napolitain, ne domine pas seulement dans l'école; il s*est installe partout , dans les cours , dans les tribunaux, dans les universités, dans les académies; il s'est emparé de toutes les carrières, de toutes les issues de l'esprit humain. Combien de personnes ne sont repoussées que pour n'avoir pas les dons admirables et les utiles perfections de l'âne! on pourrait dire qu'il y a plus d'ânes dans la société des hommes, qu'il n'y a d'hommes dans la société des ânes, et que la plupart des hommes sont membres de l'université, citoyens de r£tat des ânes. Oui, l'âne ressemble à cet âme du monde, qui inspire et soutient Punivers; il est partout important et partout vénéré. »
Mentionnons un autre ouvrage de G . Bruno.
La Cena de le Ceneri, descritta in dnque dialogi, per quatro interlocuiori, con tre coMiderationi^circa doi iuggeUi, 1854.
Ce volume s'est plusieurs fois payé une centaine de francs, mais à l'une des ventes Libri faites à Londres, il n'a pas dépassé 2 1.
st. 1 sh.Dans ce Banquet de$ Cendres^ Bruno combairidée que la lerreesl immobile : dans ia lutte engagée entre Copernic et ses adversaires, les sympathies de Tardent Italien étaient, comme on peut croire, en faveur des principes nouveaux. Il veut établir que notre globe est de même matière et de même forme que les autres astres; que tout ce qui est créé se meut et vit, en constituant un être Tivant, un animal; ces animaux immenses marchent d'après des desseins tellement remplis de sagesse et de raison au*ils forment en quelque sorte des êtres intelligents ( animait intellettuali).
Un autre ouvrage tout aussi rare que le
Précèdent a pour litre : Degli heroici furori HalogiX, Parigi, 1584. (Malgré l'indication de Paris, ces ouvrages furent imprimés à Londres pendant le séjour assez lonç que Bruno fit en Angleterre. ) Après avoir été payé 425 fr. ( riche reliure) vente Mac-Carthy,et9 l.st. Ish. vente Hanrott (exemplaire Girardot de Préfonds}, il a été abandonné à 2 1. st. 15 à l'une des ventes Libri.
Le volume de 141 pages dont nous venons do transcrire le titre, qu'on peut rendre par celui de Transports du héros, est un ouvrage de récole platonicienne, une allégorie morale plus poétique que scientilique. Fort étranger aux conceptions modernes, il était conforme aux habitudes d*esprit du xvi* siècle.
L'amour, non pour la beauté périssable et imparfaite, mais pour la beauté éternelle et accomplie, tel doit être le but des efforts du «héros, de l'homme généreux, passionné, épris de la sagesse.
Les Heroici furori sont un mélange de vers et de prose. Un millier de vers répartis en sonnets accompagnent une centaine de pages de dialogues. Le mysticisme de la kabbale et celui du néo-platonisme servent à expliquer allégoriquement des textes, des devises, des fables, des inscriptions symboliques, des jeux de mots, et il faut avouer que ce n'est qu'avec une bien ferme attention qu'on peut découvrir le sens de ces transports poétiques dans le goût de Pétrarque mêlés à ces aspirations métaphysiuues vers l'infini.
Bruno a composé bien d'autres ouvrages, mais nous n*en dirons rien ; nous avons déjà parlé trop longuement peut-être de ceux que leur célébrité, leur rareté et la difficulté d'en saisir le sens recommandent le plus à l'attention des bibliophiles.
Amphillieatrum œternœ Providentiœ, met. J.G.Yaniiii, Luyduni^ 1615; — De admirandit naturœ at" canis, Lutetiae, 1616.
Ces ouvrages ont servi de base à la condamnation portée par le parlement de Toulouse contre ce pliiloaophe napolitain envoyé au supplice comme athée. Au milieu des obscurités dont il a enveloppé sa pensée, on découvre cependant la doctrine du matérialisme. Moins rares et moins chers que les ouvrages de G. Bruno, ces deux volumes ont toutefois de la valeur ; en beaux exemplaires ils se sont payés 119 fr. à ia vente Henouard. Quant aux princi|)es