‹ Dictionnaire de biographies roussillonnaisesChapitre 169 sur 227 · TANNEGUY · texte numérisé non relu

TANNEGUY

nullement incommodée. Ils arrivèrent à Perpignan et, là, ils prindrent garde que, de la teste du sainct, couloit une liqueur ou une eau qui, dans les essays, fust un remède fort présent à divers maux, au profit de plusieurs, comme en la douleur de teste, en la vairolle, au mal des yeux, mal du col, et en d’autres infirmitez. Un homme de Rossillon, qui avoit esté beaucoup de temps paralitique, sans pouvoir se lever du lict qu'il ne fust aydé, ou porté ou soulevé par un autre, ouyt dire que l’on avoit porté un corps sainct à Perpignan, appelé St Pallade, qui estoit renommé pour un grand nombre de miracles. I] fit vœu, non sans une extraordinaire dévotion, que, s’il obtenoit sa santé de Dieu par les entremises de ce commun bienfaicteur, il luy porteroit certaine offrande, et qu'il garderoit sa feste tout le temps de sa vie. 11 estoit alors bien tard et, pour le matin, avant qu'il fust jour, il se vit guéri et se leva fort allègre et gaillard du lict. Il marche par la maison, criant et faisant retentir sa voix, qu'il s'estoit luymesmes sans assistence levé ; et qu’il estoit parfaictement sain. Ceux du logis, espouventez de la nouveauté du prodige, luy demendent de quelle manière luy estoit arrivé ce bonheur. Sa réponse fust que le glorieux St Pallade l’avoit guéri. Sans délay, il fust visiter les sacrés reliques, pour ses remerciemens, et, en recognoissance du bien qu'il avoit receu, il s'acquita de l'offrande qu'il avoit promise. Cette prodigieuse faveur fust aussitost divulguée par tout le païs. Tandis que ce dépost demeure à Perpignan, un hoste nommé Endeu, qui le gardoit et le tenoit en sa maison, fit tant que les soldats qui le tenoient en leur garde luy donnèrent un os de ce sacré corps. Consécutivement un notaire persuade à cet hoste de le donner à l’église de {a Réale, en cette ville, qui est la cathédrale et la principale. Il le fit, et voilà les clercs et les chanoines qui viènent en procession à sa maison, et, prenants cette relique, il l'emportent et desjà ils sont à l’église. Le notaire, avant que de lever cet os sacré sur l’autel, en voulut faire un verbal, qui n'estoit pas achevé par la signature, lorsqu'il tombe sur la seconde marche de l'autel et se [f 360 r°] rompt la cuisse. Despuis lors, le notaire demeura tousjours malade le long d’un an, dont enfin il mourut, en disant que, pour un tel péché, il avoit souffert une telle disgrâce : pour ce que le bienheureux St Pélade ne vouloit point permettre que ses os fussent séparez et distraicts. Les soldats posèrent le corps sainct dans le chasteau de Perpignan, là où le gouverneur le recommanda à son lieutenant. Ce n'est point parmy une insolente soldatesque que Dieu ny ses saincts serviteurs reçoivent des respects et de l'honneur. Le malheur fust aussi qu'il y demeura beaucoup de temps, avec peu de révérence de la part du lieutenant, et avec un notable danger

de son âme. Aussi mourut-il, sans qu’on sçache comment. Vous direz que c’est comme l'arche de Dieu parmy les Philistins. De là à plusieurs jours, on le porte à Carcassone, d’où l’évesque estoit frère au capitaine ou gouverneur Bonaqui, qui l’avoil dérobé à Camprodon, et le mesme évesque luy avoit donné pour conseil de le faire porter à Carcassone, pour le désir qu’il avoit de conserver ces sainctes reliques en sa cité. Il fust avec ce sainct butin et cette sacrée despouille par l’espace de trois ou quattre ans, et, en espérance de le pouvoir obtenir, ils escrivirent leur très instantes demandes à Sa Sainclelé, à ce qu'il luy pleût de donner la licence à ce capitaine ou gouverneur de le pouvoir donner à quelque monastère, ou à quelque église siène, sur ce fondement que Camprodon estoit un lieu perdu, une terre sans habitation, toute déserte, où il n'y avoit que bois et Iarrons ; et, qu’aussitost qu’on l'auroit remis en ce lieu, il seroit exposé aux mesmes hazards et aux pillages, comme par cy-devant, et qu'il n’y auroit vigilence ny précaution qui puisse le défendre de la main des coureurs. Toutes ces raisons avançÇoit l'évesque, pour retirer à luy ce sainct corps. Sa raison fust justifiée par l'évènement que je racompteray en l’année 1484. Si est-ce que Dieu, qui, en tout, veult paroître le suprême modérateur, ne permit pas que le Pape donnât son consentement à semblable poursuite, voire, plus on l’importunoit, avec plus de pressantes recharges, plus il demeuroit déterminé et plus ferme en sa résolution de le leur refuser, et de leur commender qu’ils eussent à le remmener au lieu dont ils l’avoient enlevé. L'évesque de Carcassone, sur ces entrefaites, meurt en la plus grande vigueur de son âge, attaint d’une fort légère maladie, voire avec cette croyance que cette mort estoit le supplice de son péché, pour avoir conseillé à son frère la détension de ce précieux thrésor, injurieuse à Camprodon. En sa dernière maladie, il recommenda fort sérieusement aux siens d'aviser son frère de sa part, et de procurer, à son nom, la restitution de ce bien d’autruy, qui luy estoit devenu funeste et fatal, et l'occasion de ce chastiment du Ciel. L'évesque ne fust pas hors de ce monde, que son frère le capitaine, par un tout contraire avis, fait lever de là cette saincte chasse, et met ordre qu'elle soit portée au chasteau de Beaucaire, assez prez de Montpellier, qui tenoit pour le roy de France, et la recommenda, comme il avoit jà fait une autre fois, dans Perpignan, à son lieutenant, qui en fust le dépositaire, pour le garder quelque espace de temps. Cet espace [f° 361 r°] ne fust pas long, jusques à la maladie qui conduisit le lieutenant aux dernières périodes de la vie, avec de tels symptômes qu'il se mordoit en enragé les mains. Ce malheur vint sur luy, attiré (si le soubçon peut avoir quelque

lieu) par le peu de révérence et de respect auquel avoit esté Lenue la relique. Le capitaine, pour enchaïner mal avec mal et démérite sur démérite, quittant le chasteau de Beaucaire, en tire le vénérable et auguste gage qu’il y detenoit, pour le traduire au chasteau de Chastillon, qui fust son séjour de quelque temps. Despuis, un légat du Pape, venant en France, est convié par le sieur capitaine. Le corps sainct luy est monstré, et il est prié de vouloir luy donner la permission d’en gratifier et honorer quelque église, à son chois. Le légat voulut accorder cela au bon traictement de son hosle ; de quoy il luy fit expédier une patente, fort authentique, pour l’asseurance de cette permission. Ce légat n'estoit point encore arrivé en France, lorsque le capitaine se trouve en une bataille qui s’estoit donnée dans la Bourgogne, au 21 juin, et qui, dans l'Espagne. est dédié à la solennité de St Pallade, mais à son dam, et avec un très mauvais traictement. Lors, il s’écrie: « O sainct Pallade, par aventure ceci est un chastiment de vostre part ! » Pour cela, il propose de faire satisfaction et la restitution des sacrez ossements. L'effect fust qu’il envoya à l'abbé et à la ville de Camprodon que, s'ils s'y accordoient, il leur donneroit la teste ou le coffre du sainct; pour ce que le chef estoit garni d'argent, despuis le millieu des espaules en arrière, et que les autres ossements estoient pareillement dans une caisse d'argent, et qu’il désiroit se garder la vraye croix et quelques autres choses. Sur cela, les habitans de Camprodon s’assemblent en leur conseil, et, apprez avoir traicté avec personnes de bon sens, ils conclurrent que celuy qui les reconduiroit et auroit à les rapporter, les prendroit par compte et par inventaire, et non autrement. Cette réplique ouvye, et cette rosolution fort mal venue, fit que Bonaqui leur escrivit que, puisqu'ils n’avoient rien voulu accorder de ce dont il les avoit requis, qu'autant peu fairoit-il d'estat d'accomplir leur désir et ses promesses, « pour ce que, disoit-il, je tiens la licence d’un légat du Pape pour le départir à mon bon plaisir ». Bonaqui n'espagnoit pas ses prières pour apprendre, de l'inspiration de Dieu, la disposition ou dispensation quil auroit à faire de ce reliquaire, et à quelle maison ou église il seroit destiné plus à propos. On [f 361 v'}dict que Camprodon luy revenoit tousjours en l'esprit. La chose passa comme cela une année entière, sans nul effect de sa restitution. Vint le temps auquel il fallut que Bonaqui rentrât dans son mestier de la guerre, et qu'en un jour il combattit pour le roy de France, prez le chasteau de Carat, contre le seigneur d'Avernon, au mesme jour de St Pélade. Il fust frappé à la cuisse, en laquelle il se mit une telle inflamimation et un si grand feu que les chirurgiens conclurent la coupure de la partie. Durant ce péril et à

Page 1