‹ Dictionnaire de cas de conscience; (volume 2)Chapitre 226 sur 402 · SOUPÇON · texte numérisé non relu

SOUPÇON

Le soupçon est une pensée douteuse que l'on a de la bonne conduite ou de la probité de quelqu'un, et qui incline à en former un jugement désavantageux : Suspicio est intellectus propensio ad assenliendum. Par le mol propensio, on doit entendre, selon Polman, un mouvement imparfait de l'entendement, qui, à la vérité, ne donne pas son consentement, mais qui est porté à le donner sur quelque apparence de vérité. Motus imperfectus intellectus non assentientis, sed ad assentiendum inciinati; quia videt aliquam veri speciem sublucenlem in una parte quœ in altéra non apparet.

Les soupçons mauvais, c'est-à-dire qui sont sans un fondement légitime, sont condamnés par saint Paul, et mis au rang des envies, des querelles, des contentions et des blasphèmes, Jnvidiœ, contentiones, blasphcmiœ, suspiciones malœ, I Timot. vi.

Il y a, selon saint Thomas, 2-2, q". 60, a. 3, trois sortes de soupçons, ou trois degrés différents dans le soupçon. Est autem triplex gradus mspicionis. Le premier est lorsqu'on commence à douter, sur de faibles indices, de la probité du prochain : ce qui vient d'une fragilité humaine qu'il est assez rare d'éviter. Le second est lorsqu'on commence à croire , avec quelque doute néanmoins, comme une chose sûre, qu'un autre est un méchant homme, ou qu'il a fait une méchante action, quoiqu'on n'en ait que de faibles conjectures. Nous rapporterons le texte de saint Thomas sur ces deux premiers degrés dans la troisième décision. Le troisième enfin est quand un juç,e condamne un accusé sur quelque soupçon : ce qui ne peut être excusé de péché mortel. Tertius gradus est, cum aliquis judex ex suspicione procedil ad condemnandum : et hoc directe ad injustitiam pertinet. Unde est peccatum mortale.

Il faut encore observer : 1° qu'un méchant homme juge aisément qu'un autre est méchant comme lui; et c'est ce que nous veut faire comprendre le Sage, quand il dit : In vita stultus ambulans , cm»» ipse insipiens sit , omnes stulios œstimat, Eccl. x; 2° qu'on est beaucoup plus enclin à soupçonner celui contre qui on est mal disposé que celui qu'on aime ou qu'on estime, saint Thomas, ibid. Cum enim aliquis contemnit , tel odit aliquem, tel invidet et, ex levibus signis opinatur mala de ipso; quia unusquisque faciliter crédit quod appétit. Ce sont encore les termes de saint Thomas.

Cas I. Bérénice soupçonne que sa fille, qui est naturellement enjouée, soaffrc trop de libertés de la part d'un jeune homme qui paraît avoir de l'attache pour elle; et sur ce soupçon , dont elle n'a que de fort légères preuves, elle fait de sévères défenses à sa fille de demeurer jamais seule avec ce jeune homme, qui pourtant lui a toujours paru fort sage à cet égard. Ne pèche-l-elle point gtièvement par ce soupçon mal fondé?

H. Elle ne pèche pas même légèrement , puisque le soupçon qui ne tend qu'à prévenir un mal n'est pas illicite, et que la précaution f lit partie de la prudence. Necessaria est cautio ad prudendam , ut sic accipiantur bona , quod vitentur mala, ainsi que parle saint Thomas , 2-2, q. 29, art. 8, in corp. : ce qui est encore plus véritable lorsque ce mal peut arriver plus ordinairement. Malorum quœ liomini vitanda occurrunt, dit le docteur angéliquo, quœdam sunt, quœ ut in pluribus necidere soient et talia compre/icndi ralione possunt : et contra hœc ordinatur cautio, ut total i ter vitentur y vcl ut minus voceant. Bien n'est plus ordinaire que l'amitié, mémo honnête, que déjeunes personnes de différent sexe ont les unes pour les autres, quelque sages qu'elles soient, dégénèrent en peu de temps en un amour déréglé, lorsqu'elles ont la liberté de se trouver seules ensemble. Comment donc trouver mauvais qu'une mère préserve sa fille d'un danger qui a été si funeste à tant d'autres?

Cas II. l)omitius% ayant vu que sa femme témoignait trop d'amitié à son voisin, est en-

tré si fort en soupçon contre elle, qu'il veut s'en séparer, au moins de lit. Le peut-il sans péché?

B. Il y a trois sortes de soupçons : un téméraire, qui n'a point de fondement légitime, et celui-ci ne peut être excusé de péché ; un probable, qui est appuyé sur des raisons capables de faire impression , et celui-ci peut être exempt de tout mal; et un violent, qui est fondé sur des conjectures qui portent fortement à condamner la personne soupçonnée. Cela posé, si le soupçon de Domitius est téméraire ou seulement probable, il ne peut, sans péché, se séparer de sa femme, même quant au lit ; mais si son soupçon est violent, et qu'il ne puisse obliger sa femme à garder une conduite plus mesurée, il peut sans crime s'en séparer, quant au lit, selon saint Jérôme, in xix Mut th., où il dit : Ubicunque est fornicatio , vcl fornicationis suspicio , /<bere uxor dimiltitur.

— Il faut prendre garde que la jalousie ne grossisse beaucoup les objets, comme il est souvent arrivé.

Cas 111. Arsacius, voyant que deux jeunes personnes de différent sexe ont ensemble des manières trop libres, se persuade ou entre dans un violent soupçon qu'ils vivent dans le desordre l'un avec l'autre. Ce jugement ou ce soupçon est-il péché mortel?

11. Le jugement désavantageux qu'on forme de la conduite du prochain n'est pas péché, selon saint Thomas, quodl. 12, ai t. M, s'il n'est entièrement téméraire. Mais lorsque, sur un fondement fort léger, on le forme

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pai r.iilomont dans q ne •matière importante, il est péché mortel, parce qu'il est contraire à la charité qu'on doit au prochain» Mais comme le soupçon n'est pas un vrai jugement, mais seulement quelque chose qui n'y a qu'un rapport imparfait , il n'est pas mortel de sa nature, quoiqu'il le puisse devenir, si on le l'orme sans une juste raison , et sur un sujet important, par envie ou par haine, puisque c'est alors notre propre passion volontaire qui nous empoche de connaître l'injustice de noire soupçon et l'insuffisance des raisons qui nous portent à le former. Judicium autan de per sortis i dit saint Thomas, licet quanéoque sit falsum, non tamen souper est pecca-

gères conjectures , on ne pourrait l'excuser d'un péché loi t grief. Secundui gradua, ajoute saint Thomas, cuffi uliquit pra certo [uliqua tiiimn hcÊ$itatione admissa, ajoute Caietan) malitiam blterim uestimat ex tevibui indieiii , cl hoc si $it <lr dli/jKo </ravi, ri peccalum mortelle, in quantum non est sine conlemptu proximi.

La différence que nous faisons entre un jugement téméraire et un simple soupçon est fondée sur ce que le jugemeut téméraire est pleinement volontaire ei. sans raison légitime,: au lieu que le soupçon ne vient ordinairement que d'une erreur de l'entendement qui nous t'ait croire que les raisons que noua

in >: nisi quand a est omnino temerarium avons de soupçonner qu'une personne vit

>'i/ quando ex leci rc judicium procedit firmum in corde, aliquando est peccalum mor~ taie : quia est cum conlemptu proximi. Suspisi autem est quid imper fectum in génère fudicii : et ideo est imperfeetns motus : et ideo non est mnrlalc er génère : quamvis si fiât ex odio, rrit aliquando mortale,

D'où il s'ensuit qu'Arsacius ne pèche pas mortellement par le soupçon qu'il a de la mauvaise conduite de ces deux jeunes personnes, dont il s'agit dans l'espèce proposée, s'il ne fait seulement que douter; car, comme dit le docteur angélique, 2-2, q. 69, art. 3, in corp. Primus (suspicionis) gradus est, ut home, ex levibus indiciis de bonitae alicujus dubitare incipiat : et hoc est veniale et levé peccatum : pertinet enim ad tentationem hu~ manant , sine qua vila ista non ducilur. Ma s si, outre ce soupçon, il formait un jugement fixe et déterminé de leur débauche sur de lé-

mal suffisent pour autoriser le doute que nous en formons. On ne doit donc le condamner que de péché véniel lorsque nos raisons ne sont pas assez fortes, parce qu'un tel soupçon n'est alors qu'une tentation humaine si ordinaire aux hommes, qu'il leur est presque impossible de l'éviter. C'est pourquoi saint Augustin dit, Tr.90, in Joaru : Ignoscutur nobis quod de occullis hominum aliqw.ndo, imo assidue non ver a sentimus. Hoc enim ad humanam tentationem pertinere arbilror, sine qua duci ista nonpotest vila.... Quid enim tam humanum, quant non posse inspicere cor humanumf et ideo non ejus latebras scruiari; sed plerumque aliud quam id quod ibi agilur, suspicari? Si donc Arsacius se tient dans le doute, et qu'il suspende son jugement au sujet du dernier désordre, il ne pèche pas mortellement. * Et même point du tout, s'il no juge que selon les motifs au'il a de juger.

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