‹ Dictionnaire de cas de conscience; (volume 2)Chapitre 233 sur 402 · SUPERSTITION · texte numérisé non relu

SUPERSTITION

La superstition est un péché par lequel on honore ou celui qui ne doit pas être honoré, ou celui qui doit l'être, d'une manière dont il ne doit pas l'être. La superstition prise ainsi se divise en idolâtrie, divination, vaine observance et magie. L'id ulâtné est un culte divin, rendu intérieurement ou extérieurement à une créature qu'on regarde comme. Dieu, et c'est ce qu'on appelle idole ou fausse divinité. La divination est l'art prétendu de deviner les choses futures et contingentes , ou même les choses cachées aux hommes, et dont Dieu seul a la connaissance. L'observance vaine consiste à se servir d'un moyen qui n'a aucune vertu naturelle, ni de soi, ni par l'institution divine ou ecclésiastique, pour produire l'effet qu'on en espère. La simplicité peut l'excuser a mortali, comme si un soldat ignorant portait un scapulaire parce qu'on l'aurait assuré que, pourvu qu'il l'eût toujours sur lui, il ne serait jamais blessé.. Enfin la magie superstitieuse est la science de faire, par le moyen du démon, des choses qui surprennent, et qu'un homme seul ne peut faire par lui*» même.

On voit par là que la superstition peut avoir deux objets contraires, savoir : le culte d'une fausse divinité, ou celui qu'on rend à Dieu d'une manière indue et opposée à celui qu'il mérite qu'on lui rende : qui divino instituto , rationique est dissentaneus , ajoute Polman ; et c'est de ce dernier genre de superstition, considéré sous celte seconde idée, qu'il s'agit ici.

Or ce culte est ou faux ou superflu. Le premier est défini par les théologiens : veri Dei cullusnon verus, parce que fatsus est in se, tel qu'est celui qui consiste à inventer de faux miracles, sous prétexte d'honorer ou de faire honorer Dieu ; vel in sua significatione, comme le serait celui où l'on observerait les anciennes cérémonies judaïques qui supposent un Messie à venir. Celle espèce de culte est toujours péché mortel.

Le second est défini : veri Dei cultus, ab illius instituto alienus ; c'est-à-dire un culte qui est contre la coutu ne, la doctrine et l'esprit de l'Eglise, comme l'est une prière que l'on fait avec des circonstances vaines, et qui n'ont point de rapport véritable à l'honneur qu'on doit à Dieu; telle qu'est celle que l'on suppose ne devoir être faite que dans de certains jours, ou à de certaines heures, ou qu'on s'imagine n'avoir son effet qu'en la répétant un certain nombre de fois, ou en la commençant par la fin et en la finissant par le commencement, ou enfin en la faisant dans une certaine situation de corps, ou en se tournant du côlé de l'occident plutôt que du côté de l'orient.

M. Thiers, dans son Traité des Superstilions, en quatre volumes, rapporte , dans le seul premier tome, trois ou quatre cents exemples de diverses superstitions, dont la plupart regardent la guérison des maladies, tant des hommes que des animaux ; lesquelles consistent à faire certaines choses sans dire aucune parole, et les autres, en faisant certaines prières, ou en prononçant certains mots grecs, latins, français, hébraïques, ou Jntièrement inintelligibles.

Généralement parlant, toutes les superstitions, de quelque espèce qu'elles soient, sont défendues par le premier précepte du Décalogue : Omnes superstitiones intelliguntur prohi~ beri in hoc quod dicitur : Non habtbis deos aliénas coram me. Ce sont les termes de saint Thomas. C'est aussi ce que déclare le concile d'York de 1^66. La raison est que toute superstition renferme nécessairement un pacte, au moins implicite ou tacite, avec le démon, comme l'enseignent formellement saint Augustin et saint Thomas, 2-2, q. 121, a. 2. Doctrine à laquelle s'est conformée la sacrée Faculté de théologie de Paris , dans le huitième article de la censure du 19 septembre H98, rapportée par Gerson.

Cas I. Florent, curé de Saint-Pierre, ap- sur la tête des bœufs, des chiens ou d'autres plique la clef de son église, rougie au feu, animaux, pour les préserver de la rage:

celle coutume, qui se pratique en plusieurs provinces, sans qu'on y trouve à redire, n'est-elle pas superstitieuse?

K. EUe ressent beaucoup la superstition ; car sur quel fondement peut-on soutenir que la clef dune église consacrée à Dieu sous le nom de Saint-Pierre ait la vertu de préserver ou de guérir un animal de la rage, plutôt que celle d'une église dédiée à un autre saint? Pourquoi, si elle a cette vertu, faut-il l'appliquer plutôt ehaude que froide? Il semble donc qu'il n'y a là qu'une pure illusion, qui n'a d'autre principe que l'ignorance des Gdèles, ou peut-être l'intérêt sordide de quelques ecclésiastiques qui profilent de la simplicité des peuples. Il en est de même de la coutume de faire de la première pièce qu'on donne à l'offrande le vendredi saint un anneau pour se guérir de la contraction des nerfs; et de celle de se faire toucher par un seplième enfant mâle pour être guéri des écrouelles. Ce curé ferait donc sag- nient d'abolir cette coutume en sa paroisse; et pour y mieux réussir il devrait s'adresser à son évêque. Néanmoins, s'il ne lui est pas possible de l'abolir entièrement, à cause de l'entêtement du peuple, il peut la tolérer, à cause de la bonne foi des villageois, que leur simplicité excuse de péché. C'est le sentiment de Cajétan, in 2-2, q. 96, a. 4-, Sainte-Beuve, I, II, cas 12. Confér. de Périgueux, loin. IV, Confér. 3, q. 1.

Cas II. Valentin, qui a la réputation d'être très-pieux, a guéri quelques malades en récitant l'Evangile de saint Jean, In principio, cinq lois le Pater et VAve Maria, avec d'autres prières. Peut-on condamner cela de superstition?

K. Il faut décider cette difûculté par un principe qu'établit saint Thomas, 2-2, q. 96, art. k, ad. 1 : Etinm proferre verba di~ vina aut invocare divinum numen, dit ce saint docteur, si respectus ha beat ur solum ad Dei reverentiam, « qua exspectatur effectus, licitum eril. Si vero liabeatur respectus ad aliquid ultud vane observatum , illicitum erit. Et un peu après : Kadem ratio est de portatione reliquiarum : quia si portent ur ex fiducia Dei et sanctorum quorum sunt rcliquiœ, non erit illicitum ; si autan circa hoc attenderetur aliquid aliud vanum, puta , quod vas csset triangularis, aut aliquid aliud hujusmodi, quod non perlineat ad reverentiam Dei et sanctorum, esset supersliliosum. Ainsi, si Valentin n'a d'autres intentions, dans ces prières, que de rendre à Dieu le respect qu'il lui doit, et d'espérer uniquement de sa bonté la gucrison des malades pour qui il prie, on ne peut lecondamner de superstition; mais il en est coupable si, par exemple, il attend l'effet <le certaines prières plutôt que d'autres, ou s'il l'attend d'un certain nombre d'oraisons, comme s il était persuadé qu'un moindre nombre serait inutile pour l'effet qu'il en espère. C est pour cela que Pierre Simon, évêque d'Ypres, défendit, comme superstitieuse, une oraison dont un capitaine se servait pour guérir ses soldats , quoiqu'elle lut fort pieuse, en n'en considérant que les

termes. C'est pour cela encore que le parlement de Paris fit L-rûler vive, le 19 janvier 1577, Barbe Doré, qui confessa avoir guéri des personnes sur qui elle avait exercé des maléfices, en mettant sur leur poitrine un pigeon coupé par la moitié, et en prononçant ces paroles, qu'elle avoua avoir apprises du diable : Au nom du Père, du Fils, du Saint- Esprit, de iaint Antoine et de l'ange saint Michel, puisses-tu guérir de ce mal. Voyez Bodin, lib. m Dœmonom., c. o. Ce n'est donc point aux particuliers à faire de nouvelles prières. C'est tenter Dieu, que de croire qu'une telle formule d'oraison, récitée par tel ou tel, aura la vertu de guérir un malade.

Cas III. Nicéphore, homme de guerre, étant prêt à partir pour l'armée, s'est fait enrôler dans la confrérie du Scapulaire, dans la persuasion que tous ceux qui, étant de cette confrérie, le portent, et récitent tous les jours cinq fois le Pater et l'Ave, ne meurent jamais sans confession. N'est-il point coupable de superstition?

R. Il l'est; car quoique l'usage du scapulaire soit, comme celui du rosaire, louable et pieux, si on le considère comme une marque de dévotion envers la sainte Vierge, et comme un signe qui sert à se souvenir de la résolution qu'on a prise de réciter chaque jour quelques prières , ou de faire d'autres œuvres de piélé : c'est pourtant une erreur déplorable, et dont le démon se sert pour précipiter bien des gens dans l'impénitence, de s'imaginer que le scapulaire soit un moyen assuré de n'être jamais prévenu par la mort sans s'être confessé ; privilège purement imaginaire, qui n'est fondé ni sur les promesses divines, ni appuyé sur le sentiment d'aucun saint ni d'aucun docteur orthodoxe, et qu'enfin il n'est au pouvoir ni du pape ni de l'Eglise même d'accorder à personne, Dieu seul en étant le maître absolu.

C'est pourquoi l'on ne saurait trop déplorer l'ignorance crasse où sont une infinité de gens grossiers et mal instruits, qui ne portent le scapulaire que di»ns celte vue ; et qui, bien loin que cette pratique les rende plus attentifs à éviter le péché, tombent, au contraire, plus aisément et plus fréquemment, par la suggestion du démon, qui les flatte qu'ils auront certainement assez de temps pour se confesser avant la mort, dont ils se trouvent souvent surpris au temps qu'ils y pensent le moins.

Cas IV. Mirocles a guéri Louis, qui avait la fièvre, en lui appliquant une certaine herbe sur le poignet par trois fois, d'heure en heure. 11 a aussi guéri Antoine, qui avait une violente colique, en prononçant quelques paroles en langue étrangère, et récitant le Pater ensuite; et Pierre, qui avait mal aux dents, en faisant loucher à li dent qui lui faisait douleur, une dent qui avait été arrachée à un autre pour pareil mal. Irénce a d'autres secrets, par lesquels il guérit les chevaux , les bœufs, les vaches, etc. Leur curé a-l-il raison de condamner tout cela?

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