PREMIÈRE LETTRE
Ce n'est pas d'aujourd'hui, «Madame , qu'on me prête des sentiments que je n'ai jamais eus. Il y a longtemps qu'on a fait courir dans plusieurs diocèses de Normandie une décision toute contraire à celle que j'avais donnée sur l'usure, et Dieu sait avec quel feu j'ai été combattu par des gens qui n'étaient pas trop capables de m'entendre. C'est en conséquence de ces différents travers que je ne réponds plus aux consultations dont je suis assailli. J'y gagne, et les consultants qui ont en Sorbonneune ressource beaucoup plus sûre, sont bien éloignés d'y perdre.
Je puis donc vous assurer que je n'ai jamais cru que les âmes de ceux qui, sur le point de rnourii, ont ordonné des restitutions qu'ils n'ont pu faire, souffrent dans l'autre monde jusqu'à ce qu'elles soient exécutées. Rien de plus mal fondé ; rien de plus contraire à l'analogie de la foi. Le purgatoire n'est pas un enfer. On ne répond devant Dieu que de ses propres délits, et ceux d'un héritier infidèle ne sont pas les nôtres.
Ce qui a donné lieu à cettefausse imputation, c'est l'histoire de l'apparition dont vous me parlez, et que j'ai racontée plus d'une fois, en disant d'un air assez ambigu, que si dom Calmet l'avait sue, elle aurait mieux Gguré dans son Traité des Vampires qu'un grand nombre d'autres qu'il y a placées. Je veux bien vous la répéter, puisque M. de R*'", notre ancien ami, le souhaite ; mais ce sera, s'il lui plaît, à condition qu'il me dira ce qu'il en pense. 11 m'aime assez pour le faire à ma prière : il le fera encore plus volontiers à la vôtre. Si par hasard je lui tends un piège, c'est un de ceux qu'une ancienne liaison autorise etque la religion ne peut désavouer. Au reste, je ne vous dirai que la substance de la chose : Summa sequar fastigia rerum. Le manuscrit authentique dont je tire ma relation a 14 pages, et je voudrais tout dire en moins de li lignes. Voici donc le fait en abrégé.
Sur la fin du siècle passé il y avait à l'Hôtel-Dieu de Saint-Germain-en-Laye une sœur nommée Catherine Gérar, qui était supérieure de la maison. C'était une des plus vertueuses filles qu'on pût trouver. Le silence, le recueillement qui en est la suite, un tendre amour pour les pauvres, une prudence consommée dans le gouvernement, une vive idée des grandeurs de Dieu et de la sévérité de ses jugements , autant de bonté pour les autres , que de dureté pour elle-même; ce furent les vertus qu'on admira le plus eu elle et qui frappèrent tous ceux qui eurent le bonheur de la connaître.
Après avoir eu l'honneur de servir les pauvres malades pendant vingt-cinq ans , elle nmurut,lel9 juillet 1682, d'une maladie dont la violence ne servit qu'à faire éclater son amour pour les croix et sa parfaite soumission aux ordres les plus rigoureux de la Providence.
Environ deux mois après sa mort , elle se manifesta par degrés à toutes les sœurs qui étaient au nombre de douze, et à tous les malades qui se trouvaient alors dans les trois salles de la Charité ; mais elle se manifesta d'une manière si sensible , et d'ordinaire si effrayante, qu'il était impossible de s'y méprendre : soupirs très-distincts , coups frappés avec un bruit terrible , tantôt dans un lieu , tantôt dans un autre , et toujours dans des endroits où il n'y avait personne ; transport de certains meubles d'un bout d'une chambre à l'autre , apparition sensible en plein jour au milieu de toutes ses sœurs ; ce furent les indices qu'elle donna de son retour pendant six semaines entières. Un jour entre autres que la nouvelle supérieure était entrée avec deux do ses filles , vers une heure après-midi, dans la dépense , qui était une chambre fort claire , pour y survider un baril d'huile , après en avoir rempli jusqu'au haut un grand nombre de pots , et les avoir placés , à l'aide d'une échelle , sur une planche fort élevée , avec une très-grande quantité de fruits , ces trois filles avaient à peine fermé la porte au premier tour , qu'elles entendirent quelqu'un qui, d'un pas lourd et pesant , marchait dans la chambre et renversait tout l'ouvrage qu'elles venaient de faire. Klles ouvrirent la porte et trouvèrent tous leurs pots par terre très-bien rangés, sans qu'il y eût une seule goutte d'huile répandue , et sans que les papiers dont on avait couvert les vaisseaux en fussent le moins du monde tachés. Les fruits se trouvèrent de même arrangés sur deux lignes d'un bout de la chambre à l'autre , et quoiqu'on les eût entendu jeter du haut en bas tous à la fois, il ne s'en trouva pas un seul qui fût endommagé.
Ces événements multipliés engagèrent les sœurs à écrire à leur grande maison de Paris. M. Jolly , c'est-à-dire un des plus sages ecclésiastiques qui fussent dans le royaume , était alors général de la congrégation de la Mission , et par conséquent le premier supérieur de ces filles. 11 se conduisit dans toute cette affaire avec la prudence d'un homme qui ne veut pas être dupe d'une imagination blessée. Il relira deux de ces sœurs, en envoya deux autres, et défendit sous peine de désobéissance de leur rien dire de ce qui s'était passé. Dans une compagnie qui est faite à obéir , de pareils ordres sont inviolablement exécutés. Mais cette précaution ne servit qu'à constater la réalité de l'événement et du récit qui en avait été fait. Dèsla première nuit, une decesdeux filles qu'onavait logées dans la mêmechambre, fut hautement appelée par son nom , et l'autre trouva le lendemain le Christ de son chapefet détaché de la croix, et transporté dans un lieu éloigne. Dès lors l'esprit se rendit plus lormidable , et il sembla plusieurs fois vouloir précipiter la supérieure du haut de l'csca-