CHARITÉ
La charité est une vertu théologale, par laquelle on aime Dieu par lui-même, c'est-àdire, à cause de sa bonté essentielle et comme étant notre souverain bien, et le prochain à eause de Dieu. Par prochain, on doit entendre toutes les créatures intellectuelles, soilcelles qui sont capables de la béatitude céleste, ou celles qui en sont déjà en possession. L'aimer pour Dieu , c'est lui souhaiter du bien à cause de la bonté essentielle de Dieu , à laquelle il participe, et qui reluit en lui, comme étant un sujet capable de la béatitude éternelle. Ainsi Dieu, nous-mêmes et le prochain, font l'objet matériel de la charité, comme la bonté essentielle de Dieu, qui seul peut nous rendre heureux , en est l'objet formel. L'ordre de la charité, par rapport à ces objets matériels , est : 1° que nous aimions Dieu préférablemeut à toutes les créatures ; 2° notre âme , c'est-à-dire notre propre salut ; 3° le salut de notre prochain ; k° noire vie et notre propre corps ; 5° la vie et le corps du prochain ; 6° notre îionneur et nos biens temporels, et ensuite ceux du prochain. D'où il suit que je dois assister mon prochain aux dépens de ma propre vie, quand je le vois dans un extrême danger de son salut , comme le serait un enfant prêt à mourir sans baplême , si je ne le baptisais , et de secourir un pauvre dans une extrême nécessité, aux dépens de mes biens temporels , quand ils ne me sont pas actuellement nécessaires pour la conservation de ma vie. On est obligé à faire un acte d'amour de Dieu, 1* dès qu'on commence à connaître qu'il est le souverain bien ; 2° à l'article de la mort, et même fréquemment pendant le cours de la vie ; 3* quand ou se trouve tenté de le haïr , et qu'on est eu danger de consentir à la tentation j
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4° et quand on es» dans l'obligation de faire u France ont condamné plusieurs propositions censure quand l'occasion s'en présentera
Cas I. Bertol, curé, a exclu un bachelier du vicariat qu'il lui avait destiné in petlo , parce qu'il avait dit dans un catéchisme : que par la charité on ne doit entendre qu'un amour de Dieu par-dessus toutes choses.
Cette notion était-elle donc si mauvaise ?
i R. Elle l'était , parce que la charité demande non-seulement qu'on aime Dieu pardessus toutes choses , mais encore qu'on l'aime parce qu'il est infiniment bon par lui-même, et parce qu'il est notre souverain bien. C'est la définition de tous les catéchismes.
Cas II. Basile, âgé de douze ans, étant interrogé par son confesseur s'il a fait quelque acte d'amour de Dieu après qu'il a eu atteint l'usage de la raison, répond qu'il n'y a pas pensé , et qu'il ne s'en est pas encore confessé. Le confesseur doit-il l'obliger à s'accuser de cette omission , comme d'un véritable péché ?
R. Oui, puisque, selon saint Thomas, a, 2, q. 89, art. 6, la pratique du précepte de l'amour de Dieu oblige indispensablement ceux qui ont atteint l'usage de raison, et aussitôt qu'ils l'ont atteint. C'est donc avec beaucoup de raison que cette proposition de certains casuistes : Homo nullo unquam vitœ suœ tempore tenetur elicere aclum Fidei, Spei et Caritalis ex vi prœceptorum divinorum ad eas virtutes pertinentium , a été condamnée , comme au moins scandaleuse, par Alexandre VII ; et qu'Innocent XI a condamné ces deux autres ; Probabile est , ne singulis quidem rigorose quinquenniis per seobligareprœceptum caritatis erga Deum. — Tune solum obligat quando tenemur justificari; et non habemus aliam viam qua justificari possimus. f Cas III. 11 s'est élevé une question, savoir, si un chrétien est obligé à exercer la charité envers le prochain au péril de son propre dommage. Que doit-on en penser?
R. Un chrétien est tenu de souffrir un dommage corporel pour accomplir le précepte de la charité du prochain, d'où vient que le Sage dit : qui negligit damnum propter amicum justus est. Mais il ne doit pas exercer ce précepte en souffrant un dommage spirituel, quand même il s'agirait de l'exempter de péché, parce qu'il ne peut pécher pour empêcher un autre de pécher.
Cas IV. Félicien, quoiqu'outré des mauvais traitements qu'il a reçus d'un ennemi cruel, a enfin gagné sur son esprit de lui pardonner. Il prie Dieu pour sa conversion, et il est disposé à lui rendre dans l'occasion tous les secours spirituels et corporels dont il pourra être capable , mais il ne peut se résoudre à lui parler chez un ami commun , qui lui propose une entrevue pour les réconcilier; et de plus, il ne le salue point lorsqu'il le rencontre, parce que, dit-il, il le connaît pour un homme si dangereux, qu'il n'y a aucune assurance à en user autrement avec lui. Félicien, étant dans ces dispositions, Dictionnaire de Cas de conscience.
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n acte de contrition. Les papes et le clergé d • sur celte matière , dont nous rapporterons la
peut- il s'approcher dignement des sacrements?
R. SilerefusquefaitFélicien déparier à son ennemi , et de se rencontrer avec lui , provient de quelque levain de haine qu'il conserve en son cœur contre lui, il est indigne d'absolution; et c'est à quoi son confesseur doit être très-attentif en examinant si , par exemple, cet homme n'est point chagrin delà prospérité de son ennemi, ou s'il ne conçoit point de la joie de ses adversités. Car, si cela est , il se trompe lui-même en se persuadant qu'il a la charité. Mais s'il se réjouit de la prospérité de son ennemi, et qu'il n'ait pas une secrète joie de ses malheurs, on doit juger qu'il a pour lui une charité chrétienne, et qu'il est digne de l'absolution, quoiqu'il refuse de se réconcilier à l'extérieur avec lui, pourvu que son refus soit fondé sur une cause légitime, telle qu'est la crainte sincère qu'il n'en arrive un plus grand mal.
— M. Pontas ajoute qu'il ne paraît pas que Félicien puisse avoir aucune raison de refuser le salut à son ennemi. Mais cela peut être vrai et faux selon les circonstances. Devraiton les marques ordinaires d'amitié à un homme qui serait du nombre de ceux dont parle le martyr saint Ignace, quibus cum 6enefeceris pejorcs fiunt, ou qu'un visage austère pourrait faire rentrer en eux-mêmes, ou qui ont insulté la femme ou la fille de la maison, etc.? Voyez mon cinquième volume de Morale, art., sect. et concl. 3.
Cas V. Marcoul a trois fils dont l'un a beaucoup d'esprit et de piété , l'autre est simple, et presque toujours infirme , le dernier est libertin, emporté et toujours désobéissant. Marcoul est-il obligé d'avoir pour chacun d'eux la même charité, et dans la même étendue?
R. La charité envers le prochain, qui est un amour de bienveillance qui nous porte à procurer du bien au prochain par tous les moyens qui nous sont possibles, est due également aux justes et aux pécheurs, aux L^ns et aux méchants. Marcoul doit donc avoir un amour égal pour ses trois enfants; mais quoique cette charité doive toujours être la même dans le fond, ses effets peuvent être très-différents. Elle porte le père à avoir pour celui de ses enfants qui est le plus sage, plus d'égards et plus de tendresse, que pour ceux qui refusent de profiter de ses bons avis. Eile le porte à marquer à l'autre de l'indignation a cause de sa mauvaise conduite, et elle l'excite à une tendre compassion envers celui qui est affligé de quelques infirmités considérables. Sa charité s'indigne contre le vice et le condamne dans la conduite déréglée de son fils, sans pourtant cesser d'aimer sa personne d'un amour de bienveillance, en se conservant toujours dans la disposition de lui procurer tout le bien qu'il pourra. Voilà la règle que Marcoul est obligé de suivre, et il doit surtout craindre d'imiter I H
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le grand prêtre Hélî dans la lâche indulgence qu'il eut pour ses enfants.
Cas VI et VU. Pimpone poursuit Pharet en réparation d'injures. On lui dit qu'il ne le peut, s mis violer le précepte qui oblige un chré ien à se réconei ier .ivec son ennemi , avant d'offrir son présent à l'autel. Il répond qu'il pardonne de lotit son cœur à Pharet, niais qu'il ne veut pas se désister du procès, étant juste qu'i' soit condamné à la peine qu'il a méritée, y allant même du repos public, que les méchants soient réprimés. Pompune est-il en sûrelé de conscience, surtout s il fait paraître du froid pour Pharet lorsqu'il le rencontre?
R. Quand quelqu'un a reçu une injure ou un dommage considérable eu sa personne, en ses biens, ou < n son honneur, il est en droit d'en poursuivre en justice la réparation convenable, lorsqu'il ne la peut obtenir au'remeni. La raison est qu'un homme n'est pas obligé de pardonner à son prochain , et de l'aimer au delà îles homes de l'amour et de la justire qu'il se doit à lui-même. Or, tout homme se doit à lui-même la conservation de sa personne, de son honneur et de ses biens. Pompone peut donc l'exiger 11 peut mémo en rigueur témoigner du Cro d à ce calomniateur, pourvu que le cœur n'y ail point de part. Mais comme il est très-ordmaire qu'on se flatte dans ces sortes d 'indifférences, et qu'on les conserve souvent par un reste d'aversion, un confesseur doit examiner avec beaucoup de soin si son pénitent parle avec sincérité. Voyez le cas IV.
De là il suit qu'on ne peut refuser à Pâques l'absolution à un homme, qui n'ayant pu tirer raison par accommodement des outrages qu'on lui a faits, veut en obtenir satisfaction en justice, pourvu que la haine n'ait point de p « rt à son procédé : N^n enim fralri iruscilur qui peccalo fratris irascitur, dit saint Augustin. Mais I faut pour cola travai 1er fortement à se vai-.tcre soi-même, et à réprimer les mouvemen's de passion, dont le cœur n'est que trop souvent agité dans ces occasions critiques.
Cas VIII. Aurélia, ayant poursuivi criminellement Olhon qui a tué son mari , a obtenu contre lui une sentence qui ne le condamne (ju'à un bannissement de neuf ans. Olhon, qui craint d'êlre condamné à mort p ;r la justice supérieure, offre à Aurélia toute la satisfaction qui lui csl due pour ses dépens, dommages et intérêts; mais e. le dit que, puisque selon les lois il doit élre puni de mort , elle veut l'y faire condamner. Le peul-elle sans pécher contre le précepte de la charité?
K. lille ne le peut, parce qu'outre qu'el'e a seulement droit de demander ses intérêts civils, le reste appai tenant au procureur du roi, il nya qu'un esprit de vengeance qui la porte à voulo r la mort du coupable. Q ie deviendra»!- Ile, si Dieu la traite comme elle veut Ira ter son ennemi?
Cas IX. Haidouin peut sauver la vie spirituelle do Claude en s'exposanl à un péril
évident de mort. Y est-il obligé par le précepte de la charité?
R. Il y est obligé, selon ce beau mot de saint Augustin, L de Méfia*, n. 9. Temporale>n plane vilam suam pro a-lcrna vila proximi non dubilabil Clu islianus amitlere. La raison est qu qn est obligé d'aimer son prochain comme soi-u êuie , et que la charte qu'on doit avoir pour soi-même veut qu on préfère ion propre salut à sa vie corporelle. Si donc Hardouin se trouve parmi des infidèles ou des hérétiques qui per\ crissent Claude, et qu'il ne puisse l'empêcher qu'en s'exposanl à un danger évident de mort, il d il lempêcher, s'il le peut, en s'exposanl à ce danger.
— M. Pontas aurait pu proposer des exemples plus certains, et dire, par exemple, qu'un homme est ob igé d'exposer sa vie pour dont}' r le baptême à un enfant qui \a périr sans le recevoir; pour sauver la vie à un homme qui va être tué dans l'ivresse; pour exhorter à la contrition un pécheur qui n'y pense pas, et qui n'a plus qu'un quart d'heure à vivre, etc. A l'égard de son exemple d'un homme qui va élre perverti par des hérétiques, quoiqu'admis par Azor, Cran»
din, etc., il est nié p rSinrez, parce qu'on n'est pas obi^é de donner sa vie pour empêcher un péché mortel, qui peut ensuite être réparé par la pénitence. Car alors ce n'est pas une perle irréparable, ni une nécessité extrême. On reviendra à celle matière. Voyz Peste.
Cas X et XL Eg'iert, matelot, dont le bateau a élé renversé avec son père, sa mère, et a femme, ne pouvant en secourir qu'un des trois, demande à qui il doit la préférence?
R. Dans ce cas, et dans tout autre, comme ce'ui d'une extrême famine, un homme doit préférer son pè e à sa mè c, el l'un et l'autre à sa femme. Son père et sa mère sont en possession de s m coeur longtemps avant sa femme. C'est à eux qn'.l doit son ère, et il le doit à son père comme à un plus noble principe de son origine. C'est le sentiment de saint Tournas, el je ne connais, hors certains cas métaphysiques, personne qui pense le contraire.
Cas XII. Landulfe, homme plein de verlu, liait Miximin, à cause qu'il est un hérétique el un débauché public, el souhaite de tout son cœur qu'il lui arrive quelque disgrâce considérable. Ne viole-l-i! pas en cela le piéceplede la chargé?
R. Si Landulfe ne hait en Maximin que son hérésie et sa débauche, et s'il ne lui souhaite du ma temporel , que comme un mo , en qui peut servira sa corner-ion, il ne commet eu cela aucun péché. Mais s'il hait sa personne même a>ec ses vices, on ne peut l'excuser de péché. Car on ne doit j.nn.is hait les hommes, mais seulement leurs pèches, selon ce te parole de saint Léon : Odio haheantur prévalu, non flammes. Kl cYsl à quoi il faut bien prendre garde ; car, comme dil saint Augustin, Episl. 53 : Facile est atque proclive malos odisse quia muli sunl, r«-