IL — EMBAUMEMENT
On ne connaît que deux peuples, très-différents de civilisation et d'époque, très-éloignés l'un de l'autre , chez lesquels l'embaumement ait été généralisé : les Égyptiens et les Guanches.
Les auteurs grecs parlent bien d'embaumement, mais la description même qu'ils donnent de l'opération signale plutôt une sorte d'ensevelissement des corps.
En comparant le mode d'embaumement des Égyptiens et celui des Guanches, on y trouve de très-grandes analogies.
L'étude des habitudes, de la religion, du climat, porte à croire que rembaumement fut d'abord, chez les Égyptiens une mesure hygiénique, et que, pour en rendre l'usage général, les prêtres, tout-puissants , le firent considérer comme un culte rendu aux morts et même agréable aux dieux.
Embaumement chez les Égyptiens, — Il y avait plusieurs modes d'embaumement chez les Egyptiens : les uns consistaient simplement à injecter le corps par un trou fait à l'abdomen avec un liquide nommé surmaïa (que Ton croit être une liqueur onctueuse tirée du cèdre), qui dissolvait en quelque temps les viscères contenus dans l'abdomen et la poitrine ; le corps était ensuite plongé dans le natron (carbonate de soude naturel) et desséché par l'exposition au soleil. D'autres embaumements plus riches •consistaient à ouvrir Tabdomen, à en retirer les intestins, à remplir le ventre et les autres cavités splanchniques de myrrhe broyée, de cannelle et autres parfums, à saler le corps avec le natron et à le dessécher, après quoi il était entouré de bandelettes. Dans ces embaumements, le cerveau était le plus souvent retiré par une ouverture faite à la voûte du crâne, ou par les narines, Téthmoïde étant brisé. La qualité des embaumements peut encore être reconnue aujourd'hui à la finesse et à la quaUté des résines, au nombre d'enveloppes et à la finesse des toiles employées pour les bandes, à la plus ou moins grande quantité de dorures, car avant d'enfermer le corps on dorait les ongles, les pieds entiers ou la figure entière. Quelquefois on se contentait <i*employer des résines pour dessécher et en même temps imprégner les tissus.
Les corps embaumés, placés dans des caisses en bois de cèdre ou de sycomore, étaient déposés dans des caveaux creusés dans le roc sous les sables. On retrouve encore, tous les jours, de ces tombeaux dans lesquels sont réunis un grand nombre de corps, et qui semblent avoir appartenu à une seule famille.
Emhawmement des Guanches, — Chez les Guanches, l'embaumement était moins perfectionné. Ce peuple formait la population des iles Canaries ou Fortunées, d'où il fut chassé par les Espagnols en 1512.
Ils descendaient peut-être des anciens Phéniciens ou des Carthaginois qui étaient venus habiter les îles Fortunées ; l'usage de l'embaumement datait probablement chez eux de cette époque reculée. On ne connaît presque rien des procédés employés par eux, mais, comme nous l'avons dit, ils se rapprochent de ceux des
Égyptiens. Ils vidaient aussi les corps, les desséchaient au soleil, employaient des plantes aromatiques et balsamiques et même les bitumes. Les corps enveloppés dans des peaux cousues, le poil en dedans le plus souvent, étaient déposés dans des grottes ou on les retrouve aujourd'hui. On prétend que ces momies ont plus de 2,000 ans.
Procédés d'embaumement depuis les Égyptiens jusqu à nos jours. -^ Nous n avons presque rien à dire des embaumements pendant ce long intervalle. On n'accordait les honneurs de cette opération, chei les Grecs, chez les Juifs, etc., qu'aux rois, aux princes ou aux hommes illustres, et encore ce n'était pas un embaumement ^ mais un ensevelissement pour lequel on faisait usage d'une pins ou moins grande quantité d'aromates. Nous n'avons pas hesm de dire que les corps ainsi préparés ne se conservaient pas.
On a beaucoup parlé des admirables préparations de Ruysch, de Swammerdaun ; mais il est à supposer que l'on n'a jamais connu leurs véritables méthodes, car les expériences faites avec le plus de soin, en suivant à la lettre les prétendus procédés de ces maîtres, n'ont donné que de pitoyables résultats. Les innombrables drogues et formules indiquées dans les auteurs au sujet des embaumements, les procédés de toutes sortes n'ont aucune espèce de valeur, et n'ont même certainement jamais été expéri- J" mentes par leurs inventeurs; ce sont autant de formules et d'opérations empiriques dont l'insuffisance est le moindre défaut.
Les inconvénients et Tinutilité des efforts faits pour conserveries corps étaient d'ailleurs sentis depuis longtemps par plusieurs bons esprits; ce qui le prouve, c'est l'empressement avec lequd on s'empara de la découverte de Ghaussier sur les propriétés du sublimé corrosif pour l'appliquer aux embaumements. H W constaté que ce corps conservait les matières animales ploo* gées dans sa dissolution aqueuse , qu'il produisait cet effet par une combinaison intime avec la matière animale, enfin que cette matière saturée de sublimé passait à une dessiccation si prompte qu'elle avait besoin d'être modérée pour empêcher le racornissement des parties molles. Les pièces ainsi préparées sont rigides, dures, grisâtres et déformées, mais, préservées tout à la fois deU putréfaction et de l'action des insectes. On se hâta donc de profiter de cette propriété du bichlorure de mercure pour l'appliquer à la conservation des corps entiers. Cette méthode a donné de bons résultats.
Cependant, sous l'Empire, sous la Restauration, et même jus-
u'en 1832, on voit adopter une autre méthode, une sorte de proédé hybride que Ton avait gratifié pompeusement du nom 'embaumement égyptien. Cette opération dans laquelle le corps Lumain était tailladé, morcelé, etc., blessait tous les sentiments, l est d'autant plus difficile d'expUquer l'adoption de ce prétendu ystème que les travaux de Ghaussier fournissaient tous les aoyens de faire des opérations plus rationnelles et donnant des ésultats im peu satisfaisants.
Procédé GannaL — Vers 1832, J.-N. Gannal, qui cherchait un doyen de conserver les viandes alimentaires, fit ses premières xpériences. Son procédé consiste à injecter par l'artère carotide en dirigeant l'injection vers le cœur et après avoir lié l'artère aulessus de l'incision pour empêcher tout retour de hquide) une iolution de sulfate d'alumine, marquant 38 à 40o à l'aréomètre de kiumé. Après rinjection, la plaie fermée, le corps est enveloppé le flanelle, puis couché dans un cercueil de plomb, on verse dors à la surface 1 à 2 litres d'essence ; telle est la pratique, voici naintenant la théorie.
On a cru longtemps que les liquides ainsi injectés ne passaient pas des capillaires artériels dans les capillaires veineux : ce mode ïembaumement prouve le contraire : on peut suivre la marche le l'injection dans tout le réseau des vaisseaux sanguins. Il arrive cnême que, si la peau est privée de son épiderme depuis peu, le liquide vient perler, sous forme de gouttes, à la surface du larme dénudé, au moment de l'injection et sous TefTort qui fait pénétrer le liquide.
Les sels d'alumine (employés depuis longtemps par les mégisâers pour préparer les peaux) décomposent l'albumine, la gé- !ine ou osséine, et transforment ces produits et quelques autres, formant les principaux éléments de la chair et des tissus organiques , en d'autres produits imputrescibles.
Les corps injectés par les sels alumineux, abandonnés à l'air dans un endroit sec, se dessèchent lentement et presque sans déformation ; s'ils sont déposés dans un lieu humide et peu aéré, ils «e dessèchent difficilement et se couvrent, à la longue, d'une légère couche de moisissure, mais n'éprouvent pas la fermentation putride; si enfin ils sont enfermés étroitement dans une caisse en plomb soudée , ils se conservent sans aucune altération, et indéfiniment.
Pour empêcher le développement des bissus, Gannal a reconnu, après de longues expériences, qu'il fallait verser sur le corçs.^
avant la fermeture de la caisse en plomb, des essences végétales: il faisait le plus souvent usage des essences de lavande, girofle, cannelle et citron mélangées avec moitié en poids d'essence de térébenthine rectifiée.'
Gannal s'est vu contester et la valeur de ses procédés et son mérite d'inventeur : on a été jusqu'à dire que son procédé ne conservait que grâce à Tarsenic mélangé au liquide. Rien n'est plus faux que ces assertions, qui ont été dictées par un sentiment de malveillance dont il ne nous appartient pas ici de rechercher la cause. Une dernière commission nommée par TAcadémie ài» sciences, en 1848, a définitivement prononcé sur la question® faisant justice de toutes ces allégations calomnieuses.
Autres procédés de conservation et d*embavmement par injection,"' En 1835, le docteur Tranchina, médecin napolitain, a publié nn procédé de conservation des corps, consistant dans rinjecti(Mi d'une solution de 1 kilogr. d'acide arsénieux dans 10 kilogr. d'ean ou d'alcool. L'acide arsénieux est très-peu soluble dans l'eau. Dans les conditions indiquées par ce médecin, la solution est impossible.
Des observations les plus précises, il résulte que Pacide arsénieux ne conserve pas les matières animales d'une manière illimitée, quoiqu'il les préserve momentanément de la fermentation putride. Les corps ainsi préparés et exposés à l'air se dessèchent, se racornissent avec une étonnante rapidité et dégagent sans cesse du gaz hydrogène arsénié : ils disparaissent en moins d'une année rongés par les bissus. Ce procédé, au sujet duquel on a fait beaucoup de bruit il y a quelques années, est en résumé peu certain et fort dangereux. La loi en interdit l'usage en France.
Depuis 1832, on a vu surgir beaucoup de procédés d'embaumement basés sur remploi d'autres liquides.
En 1840, sir William Burnet prit en Angleterre une patente pour l'emploi du chlorure de zinc comme agent antiseptique et conservateur. Cinq années après, M. le docteur Suquet a présenté à Paris un nouveau procédé d'embaumement consistant dans l'injection d'une solution de chlorure de zinc marquant 40 degrés à l'aréomètre de Baume. Le procédé d'injection est le même que celui de Gannal, le liquide seul diffère. Nous avons vu des corps embaumés depuis douze à treize mois : ils étaient bien conservés; mais les liquides sanieux qui les baignaient, l'odeur singulière qui se dégageait, peuvent faire craindre qu'ils ne se retrouvent pas dans un état aussi satisfaisant à une époque plus éloignée.
M. le docteur Suquet a également présenté un procédé déjà ancien, mais oublié ou peu employé pour la conservation momentanée des borps destinés à Pélude de Panatomie : c'est l'injection jar rhyposulfite de soude. Ce sel n'a pas, comme les liquides présentés jusqu'ici, le grave inconvénient de décolorer les tissus.
L'hyposulfite de soude conserve les corps de quinze jours i deux moife, suivant l'époque, et permet les dissections les plus minutieuses et les plus prolongées ; on devrait seulement, dans les amphithéâtres, remplacer les tables métalliques, qui. en présence de l'hyposulfite de soude, donnent lieu à des réactions chimiques, par des tables en bois ou en pierre, ou au moins couvrir en bois celles qui existent. Depuis que l'on fait usage de ce liquide dans les amphithéâtres, les maladies, par suite de blessures et par suite d'émanations putrides, sont devenues très-rares. C'est un véritable service rendu à la science et à l'humanité.
Le sulfate de zinc a été préconisé par M. Falconi. Son procédé est encore trop nouveau pour qu'on puisse être fixé sur sa valeur. Dans les questions d'embaumement, c'est par dix ou quinze années qu'il faut compter. Cependant M. Falconi, qui fait aussi des embaumements par injection et de la même manière que les précédents, présente des certificats d'expériences nombreuses faites en Italie. Ces certificats sont très-louangeurs et signés de savants et de médecins italiens. Sans rien nier, nous attendrons l'épreuve certaine du temps.
Il y a quelques années, un savant italien, M. Gorini, présenta â l'Institut des pièces conservées et très-remarquables ; elles étaient lourdes et pour ainsi dire pétrifiées; elles pouvaient se scier comme du marbre. M. Gorini a emporté son secret avec lui. Le fait est très-regrettable, car il y avait là peut-être un procédé précieux pour la préparation des pièces anatomiquesr
En 1845, M. le docteur Dupré, en faisant pénétrerdans les vaisseaux sanguins un mélange de gaz carbonique et de gaz sulfureux, a conservé des corps d'une manière assez satisfaisante pendant quelques mois. Ce procédé est abandonné.
En mars 1851 , M. Edouard Robin a présenté à l'Académie de» sciences de la chair conservée malgré l'air et Vhumidité par la vapeur que l'huile de houille répand à la température ordinaire. Suivant l'auteur, on peut conserver, par ce procédé, qui est de» plus simples, des viandes, des oiseaux entiers ou des matières-végétales, suspendues dans un baril fermée au fond duquel on a répanâ» un peu d*huile de houille.
Le 15 juin 1857, M. Bobœuf a fait breveter un procédé de conservation consistant dans remploi de l'acide phénique ou des phénates. On a proposé le goudron de houille pour désinfecter les animaux morls. et même pour empêcher la décomposition putride des corps sur les champs de bataille. Plus récemment encore, MM. Corne et Demeaux ont proposé comme agent antiputride une poudre formée d'un mélange de plâtre elr de coair tar. M. Dumas attribue l'action conservatrice de ces divers agents à la présence de l'acide phénique ou des phénates, qui agissent même en très-petite quantité.
Nous avons expérimenté le procédé de M. Bobœuf sur des animaux, et il est vraiment fort remarquable, mais il est encore trop nouveau pour que nous puissions nous prononcer d'une manière bien formelle sur sa valeur comme procédé d'embaumement, les conditions auxquelles se trouvent soumis les corps inhumés étant, toutes spéciales.
On a encore proposé la glycérine dont les propriétés conservatrices sont connues, mais elles ont été trop peu expérimentées pour que Ton puisse en conclure quelque chose.