TEINTURE ET IMPRESSION DES TISSUS
— La teinture et l’impression des tissus se touchent de trop près pour être séparées. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit, en effet, de colorer de diverses manières les fibres textiles ; les matières premières mises en œuvre, fibres et matières colorantes, sont les mêmes; mais tandis que dans la teinture on réalise généralement des nuances unies, par l'impression on produit, au contraire, des dessins coloriés.
La teinture s’applique aux fibres brutes, aux filés et aux tissus. L’impression qui exige une surface d’une certaine étendue ne concerne que les tissus. L’impression et la teinture peuvent, du reste, se combiner, commo dans les genres garancés et les nuances de fond avec enlevage blanc ou réserve.
Historique. — L’art de colorer les étoffes et les fibres textiles est très-ancien; sans entrer ici dans des développements historiques trop étendus, que cet article ne comporterait pas, rappelons cependant que, d’après les écrivains grecs, Hérodote, Strabon,ctd’aprèsPline, on savait, dans l’indeeten Égypte, teindre et imprimer les tissus. Les habitants de la mer Caspienne, dessinaient sur leurs vêtements des figures de différents animaux à l’aide de mordants et de couleurs si solides que celles-ci duraient autant que l’étoffe elle-même. D’après Pline (iiv. XXXV, cliap. xui), Pingunt et vestes in Ægypto inter pauca mirabili genere , candidavela postquarnattrivere, illinentes non coloribussed colorent sorbenlibus medicamentis. Iloc quum fecere, non apparel in ve/is; sedin cortinam pigmenli ferventis niersa, posl momentum exlrahuntur picta : mirumque.quum sit unus in corlina colos, ex illo alius atque alius fit in veste, accipientis medicamenti qualitale mutatus. Nec postea ablui potest : ila corlina non dubie confusura colores, si pictos acciperet, digerit ex uno, pingitque dum coquit, Et adustæ vestes firmiores fïunt , quam si non urerentur. Nul doute que l’effet qui étonnait si fort Pline n’ait été provoqué par l’intervention de divers mordants fixés préalablement sur l’étoffe et qui se coloraient diversement en s’unissantàla môme matière colorante. Nous en trouveronsplus d’un exemple dans la suite, notamment lorsque nous traiterons des couleurs garancées.
Les Phéniciens, peuple industrieux et commerçant, connaissaient également l’art de la teinture, et la pourpre de Tyr, dont tout le monde a entendu parler, nous prouve qu’ils avaient su poussor assez loin les méthodes et les procédés. Voici ce que dit Pline au sujet de cette couleur étrange; il est amené à en parler à propos du luxe excessif des Romains : « Au moins les perles sont une propriété presque éternelle, elles passent è l’héritier; on les aliène comme un bien-fonds; mais les couleurs dues aux coquillages et à la pourpre s’altèrent d’heure en heure, et cependant le luxe qui en est aussi le père, y met un prix presque égal au prix des perles. Les pourpres vivent généralement sept ans. Elles se tiennent cachées, comme les murex, pendant trente jours. Elles ont au milieu du gosier ce suc si recherché pour la teinture des étoffes C’est uno très-petite quantité de liquide contenue dans une veine blanche, et dont la couleur est celle d’une rose tirant sur le noir. Le reste du corps est stérile. On s’efforce de les prendre vivantes, parce qu’elles rejettent cette couleur en mourant. Aux plus grandes, on l’extrait après avoir enlevé la coquille; quant aux petites, on les écrase avec la test, ce qui la leur fait dégorger.
TEINTURE
« En Asie, la plus belle pourpre est celle de Tyr; en Afrique, celle de Meninx et do la côte Gétulienne de l’Océan; en Europe, celle de la Laconie. Devant cette pourpre, les faisceaux et les haches romaines écartent la foule; elle fait la majesté de l’enfance, etc Les coquillages pour la
pourpre et les couleurs concliyliennes sont de deux espèces ; la plus petite est le buccin, l’autre est appelée pourpre. La saison la plus favorable pour la pêche est après le lever de la Canicule ou avant le printemps. On extrait la veine dont nous avons parlé ; il est nécessaire d’y mettre du sel, 20 onces environ pour 100 livres de suc. Une macération de trois jours est tout ce qu’il faut, car la liqueur a d’autant plus de force qu’elle est plus récente. On la fait bouillir dans des vases de plomb, et 100 amphores (1,944 litres) de cette préparation doivent être réduites à 500 livres, à l’aide d’une chaleur modérée ; on enlève de temps en temps avec l’écume les chairs restées adhérentes aux veines. Au dixième jour environ, tout est fondu. La laine plonge pendant 5 heures, puis on la replonge, après l’avoir cardée, jusqu’à ce qu’elle soit saturée. Le buccin ne s’emploie pas seul, la teinture qu’il donne n’est pas durable; uni à la pourpre, il prend très-bien et donne à la nuance trop foncée de celle-ci l’éclat sévère de l’écarlate. Pour 50 livres de laine, on prend 200 livres de buccin et 110 livres de pourpre.
« De tout temps la pourpre a été en usage à Rome. Il est certain que le roi Tullus Hostilius se servait de la prétexte et du laticlave.
« La pourpre tyrienne dibaphe (deux fois teinte) coûtait du temps d’Auguste plus de 1000 deniers (820 francs) la livre. »
Nous verrons bientôt que si la passion de l’homme pour les couleurs brillantes n’a pas diminué, on est au moins arrivé, grâce aux progrès de la chimie, à se servir de couleurs plus belles que la pourpre et dont l’emploi n’élève pas de beaucoup le prix do la fibre textile.
Outre la pourpre, les anciens connaissaient encore une foule d’autres couleurs. Ainsi, pour ne citer que l’indigo dont on fait encore aujourd’hui un usage si important pour l’obtention de nuances bleu solide, Pline en parle également dans son livre XXXV, chapitre xxvu : « Après cette couleur (le purpurissum), l’indigo tient le premier rang; il vient de l’Inde, et c’est un limon adhérent à l’écume des joncs. Broyé, il est noir; mais délayé, il donne une teinte magnifique de bleu pourpré. »
D’un autre côté, on sait que de tout temps les Indiens ont eu l’habitude de se teindre les cheveux et de se colorer le visage avec le suc des plantes du genre indigofera; les Germains, au dire d’Ovide, se frottaient le visage du suc de l’isatis, pour faire peur à leurs ennemis. D’après les récits de M. de Beaulieu, officier de marine, chargé par Dufay d’étudier le mode que suivaient les Indiens orientaux pour la fabrication de leurs indiennes, le peuple, dans la composition de ses dessins, faisait intervenir le bleu d’indigo comme couleur d’enluminage; il ne l’appliquait que par teinture et après la formation des autres couleurs. Toute la toile recouverte alors de cire, excepté aux endroits qui devaient devenir bious, était passée en cuve ; l’indigo se portait sur tous les points perméables ou non réservés. L’examen d’anciens tissus permet d'affirmer que le mode de procéder décrit par M. de Beaulieu remontait à une haute antiquilé.
Ces exemples suffisent pour montrer avec quelle ingéniosité l'hommo est allé puiser jusqu’au fond des mers ou dans les sucs végétaux les éléments nécessaires pour donner satisfaction à son goût pour l’éclat et le brillant.
TEINTURE
Si l'art de la teinture remonte aussi loin pour ainsi dire que les recherches historiques peuvent porter leurs investigations, il n’en est pas tout à fait de même de l’impression des tissus, au moins en ce qui concerne les peuplescivilisés del’Europe.
Ce n’est que vers le milieu du siècle dernier que l'on commença à imprimer sur étoffes, soit en France, soiten Angleterre, en Suissse, en Hollande.
En fait de toiles peintes, la Franco fut longtemps tributaire des pays voisins, notamment de la Suisse, de l’Angleterre et de la Hollande. Les toiles peintes venues du dehors portèrent même, vers le milieu du siècle dernier, un tel préjudice à la consommation des autres tissus fabriqués à Reims, Amiens, Rouen, Lyon, que, sur la réclamation des chambres de commerce de ces centres manufacturiers, le gouvernement crut devoir prohiber, sous des peines sévères, l’entrée et l’usage des toiles de coton blanches ou imprimées étrangères. Les employés de la ferme étaient même autorisés à mettre publiquement en pièces les vêtements de ce genre dont les femmes étaient parées. Cependant à cette époque on n’imprimait dans les environs de Paris, de Versailles, d’Orange et de Marseille, que des étoffes coloriées pour la tapisserie, et on n’employait que des couleurs à l’huile ou à l’eau ne résistant pas au lavage. Un pou plus tard, l’entrée en France des toiles blanches et peintes étrangères fut autorisée (1759) moyennant certains droits; en même temps, le gouvernement chercha par tous les moyens possibles à encourager l’industrie nationale des toiles imprimées. Grâce au concours de nos grands savants du commencement du xixe siècle, de Berthollet, de Chaptal, de Chevreul, grâce aussi et surtout aux efforts persévérants et laborieux des fabricants du Haut-Rhin et de la Normandie, la France a acquis dans l’art de la teinture et de l’impression une place élevée que nos émules mêmes ne nous refusent plus. Aussi Home, un Anglais, dans son Histoire du commerce, dit-il : « C’est à l’Académie des sciences que les Français doivent la supériorité qu’ils ont dans les arts et surtout dans celui de la teinture. »
La première fabrique d’indiennes en France fut fondée, sous les auspices du gouvernement, à l'Arsenal, par un Anglais nommé Cabanes; mais il parait, d’après Bancroft, que les résultats obtenus, et que ce dernier appelle barbouillage, ne furent pas merveilleux. Un peu plus tard le célèbre Oberkampf, d’origine suisse, à la fois dessinateur, imprimeur et coloriste chez Cabanes et Collin, fonda la manufacture de Jouy près Versailles. Presque en même temps, des établissements du même genre s’élevèrent en Normandie, à Bolbec, à Rouen, àMaromme, etc. Dès le début du xixc siècle, Mulhouse et le Haut-Rhin commencèrent à prendre une part active dans la fabrication des toiles peintes. C’est aux travaux des Haussmann, des Koechlin (Daniel et ses fils Camille, Carlos, Jules, Eugène), des Dollfus, des Hartmann, des Schlumborger (Henri), des Schwartz ^Édouard et Léonard) et de la nombreuse suite de leurs élèves et émules que la capitale industrielle duIIaut-Rhin a dû sa prééminence soutenue dans la fabrication des tissus imprimés .C’est ainsi que par une série d’efforts persévérants notre pays arriva à s’affranchir du tribut qu’il payait d’abord à la Suisse, à la Hollande et à l’Angleterre, où cette industrie s’était tout d’abord implantée.
Dans ce dernier pays, bien que gênée aussi au début par des ordonnances et des droits inintelli gents, elle avait pris dans le Lancashire, dès 1 76fi un développement considérable.
Bibi.iogiuphie uisToniQUE. — Dufay, Mémoires sur la teinture dans l'Histoire de l’Académie, t. VIII, p. 241, et t. IX, p. 319, 1737, 1738; — Lettres du R. P. Coeurdoux sur la fabrication des
toiles peintes aux Indes dans les Lettres édifiantes, t. XXVI, p. 172; — Q. Paris, Traité des toiles peintes, -1 7C0 ; — Art de faire des toiles peintes à l’instar de l’Angleterre, par Delormois, Paris, 1770; — l’.1 rt de la teinture des fils et des étoffes de coton, par Lepileur d’Apligny, Paris, 1776; — l’Art de préparer et d'imprimer les étoffes de laine, par Roland de la Platière, 1780 ; — l’Art du fabricant de velours, suivi d’un traité de l impression et de la teinture des toiles, par Roland de la Platière; — Essai sur l’art de la teinture, par Scheffer, Hausmann, Mémoire sur l’indigo, dans le Journ. de Phys., 1788; — Ilaussmann, Théorie de la teinture, dans les Ann. de Chim., t. VII, p. 237, 1790, et Berthollet, Eléments de l’art de ta teinture, 1791; Ilaussmann, Observations sur le garançage et le rouge d’Andrinople, dans les Annales des Arts et Manufactures, t. VII, p. 248, 1802, et t. XVI, p, 178, 1803; — Leuchs, traduction de Peclet, Traité complet de la préparation et de l’emploi des matières tinctoriales ; —
H Clievreul, Recherches sur la teinture , dans les Mémoires de l’Académie des sciences, 4 janvier et 21 marsl83G; 27 janvier, 17 aoùtet 18 j uillot 1838; — Mémoires de l’Académie des sciences de Rouen, 4807-18 40 ; — Bulletin de la Société industrielle ! de Mulhouse; — Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale; — Persoz , Traité de l'impression des étoffes ; — P. Schützenberger, Traité des matières colorantes; — Dic- ! tionnaire des Arts et Manufactures, articles Teini ture et Impression.