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II. — PRINCIPES GÉNÉRAUX DE LA FIXATION DES COULEURS

La teinture proprement dite n’a pas uniquement pour but de colorer les fils et les tissus d’une façon quelconque, mais de fixer la couleur d’une manière plus ou moins durable. Cette fixation ne doit pas seulement être superficielle, comme celle d’une couche de couleur que l’on déposerait sur une surface imperméable, telle que la porcelaine. Il n’y a réellement teinture que s’il y a on même temps imprégnation plus ou moins profonde de la matière colorante dans le corps de la fibre, et, à la suite de cette imprégnation, fixation de la matière colorante, soit mécaniquement, soit par affinité chimique. Aussi ne peut-on pas considérer comme une teinture proprement dite l’appplication des couleurs insolubles au moyen d’un vernis siccatif ou de l’albumine, ou de tout autre corps analogue.

Ce moyen très-répandu aujourd’hui pour colorer les étoffes, rappelle jusqu’à un certain point la peinture à l’huile. Dans l’un et l’autre cas, on fait usage de substances colorées insolubles, réduites en poudre fine. Cette poudre colorée, quelle que soit du reste sa nature chimique, est empâtée dans do l’huile siccative ou dans une soluiion d’albumine; la couleur fluide ainsi préparée est déposée sur la toile au moyen d’un pinceau ou de la machine à imprimer. Dans le premier cas, on attend que l’action de l’air ait résinifiê l’huile de lin, en la transformant en un vernis solide et adhérent à la toile , capable de maintenir la poudre colorée; dans le second, on arrive au même résultat, quoique plus vite, en coagulant l’albumine par une chaleur humide. Mais des deux côtés, la couleur n’a pas pu pénétrer dans la fibre; elle ne l’imprègne pas, et si elle ne sc détache pas par un frottement modéré ou un lavage à l'eau, cola tient uniquement à ce qu’elle est protégée par l’enduit solide. Nous nous étendrons dans la suite sur les couleurs d’impression à base d’albumine, en raison de leur importance dans les toiles peintes, mais nous n’avons pas à nous en occuper dans ce chapitre, destiné à des développements sur la théorie de la fixation des couleurs.

Si l’on veut fixer une couleur, ou toute autre substance, autrement que par simple application, il est avant tout nécessaire de l’amener préalablement à l’état de solution. Sous cette forme seule elle peut pénétrer dans la profondeur de la fibre et se répandre uniformément à sa surface.

En dehors de cette proposition toute générale, il est impossible de réduire à un principe unique la théorie de la fixation des couleurs ; elle varie avec la nature de la matière colorante et celle de la substance filamenteuse.

Nous avons donc à examiner successivement plusieurs cas distincts :

1° La matière colorante est insoluble par ellemême dans l’eau, et il faudra préalablement la dissoudre à l’aide d’un dissolvant physique ou chimique approprié et dont l’espèce est déterminée par les propriétés spéciales de la matière colorante. On fait ainsi tantôt intervenir l’alcool, l’esprit de bois, les alcalis, les acides, certains sels; ou bien encore, comme pour l’indigo, on ramène le produit initial par les réducteurs à l’état do matière hydrogénée incolore soluble dans los alcalis.

Ce premier point attoint, on imprègne la fibre avec la dissolution. Deux phénomènes peuvent alors se présenter.

o. Ou bien le corps^ insoluble est faiblement retenu par lo dissolvant et l’attraction exercée sur lui par la fibre ost plus forte quo celle du dissol

vant ; il y aura alors précipitation sans lo secours d’un agent étranger. Ce phénomène a été désigné par Walter Crum sous lo nom d'attraction de porosité ou de surface. Exemple : Mettons un tissu de coton, de chanvre, de lin ou même de laine dans une solution calcaire d’indigo réduit. S’il n’y avait que pénétration du liquide dans la libre, cette dernière prendrait au bain une*proportion d’indigo correspondante au liquide dont elle s’imprègne. La solution restante conserverait sa force et ne forait que diminuer de volume. Or tous les teinturiers en indigo savent que les teintes obtenues après une immersion de cinq à dix minutes en cuve d’indigo sont bien plus foncées que si l’immersion ne durait que quelques instants. De plus, on arrive à épuiser l’indigo d’une semblable cuve par des trempes répétées et successives de nouvelles fibres, tout en y laissant une grande partie du liquide initial. Ainsi, dans cet exemple, la fibre décompose l’indigotate de chaux, en précipitant l’indigo blanc dans ses pores, où il reste retenu mécaniquement après son oxydation. Il est difficile d’attribuer cette précipitation, cette dissociation d’un composé défini à une action chimique proprement dite exercée par la fibre. Elle rentre dans la classo des attractions physiques dont ia précipitation des matières colorantes par le charbon animal ou les corps poreux nous offre un exemple si remarquable et que M. Chevreul a désignées sous le nom d'affinité capillaire.

b. Si l’affinité du dissolvant, par rapport à la matière colorante, l’emporte sur celle de la fibre, il devient nécessaire d’opérer le déplacement du composé insoluble par un artifice convenable, et en présence de la fibre. Le résultat final sera le même; car le principe coloré insoluble, une fois précipité soit par attraction de porosité, soit par une réaction chimique proprement dite, est retenu mécaniquement dans et sur la libre. Exemple : Il s’agit de fixer du peroxyde de fer sur un tissu pour produire les couleurs rouille, nankin, aventurine, qui ont eu tant de succès à une certaine époque. L’oxyde ferrique n’est pas soluble par lui-même, mais il forme avec beaucoup d’acides (acétique, sulfurique, nitrique, chlorhydrique) des sels solubles. Plongeons la fibre ou le tissu dans une solution de l’un de ces sels , elle s’en imprégnera uniformément et dans toute sa masse; mais la quantité de sel qui aura pénétré sera proportionnelle à la concentration du bain ou à peu près, et le tissu retiré perdra par un lavage suffisamment prolongé la totalité de l'oxyde ferrique qu’il avait emprunté au bain. Pour arriver à la fixation, il faudra soit soumettre la fibre à l’action d’une chaleur humide, si le sel employé est, comme l’acétate ferrique, susceptible de se dissocier dans ces conditions en acide acétique qui se volatilise et en oxyde ferrique adhérent, soit la plonger dans un bain alcalin qui, saturant l’acide du sel ferrique, déterminera la précipitation de l’oxyde.

Dans quelques cas particuliers qui se rattachent à ce genre spécial de fixation, on complète la teinture ou le développement de la nuance par une oxydation consécutive, comme pour le bistre au manganèse, où l’oxyde hydraté blanc de protoxyde de manganèse précipité dans la fibre par un alcali passe au brun sous l’influence de l'oxygène de l’air ou d'agents oxydants convenables.

Ces couleurs insolubles, une fois précipitées, ne peuvent plus sortir, par la même raison qui s’opposait à leur pénétration sous forme solide.

Ce que nous venons de dire ne s’applique qu’aux matières colorantes ou autres substances insolubles, telles que l’indigotine, l’oxyde forrique, l’oxydechromique, l’oxyde aluminique, etc.; il est peu probable que ces corps doués d’affinités

chimiques si faibles puissentformer avec les fibres textiles de véritables combinaisons chimiques.

Du reste l’examen microscopique des fibres dé coton teintes par ces procédés nous montre la substance localisée dans les pores et les cavités de la fibre. C’est ce que prouvent les dessins coloriés publiés par Walter Crum, qui font voir comment la matièro colorante se trouve répartie 1 dans l’intérieur de la fibre. Prenons comme exemples l’oxyde de fer et l’oxyde d’aluminium, 1 que nous rendrons plus visibles en passant lo ' tissu sur lequel nous aurons fixé ces oxydes dans j un bain de garance. On sait que la matière colorante de la garance n’a aucune tendance à s’unir au coton, mais qu’elle forme avec les deux oxydes 3 précédents des laques ou combinaisons colorées il soit en rouge, soit en violet. La formation de ces laques sur la fibre permettra de juger où se g trouve l’oxyde précédemment fixé.

On imbibe la fibre du coton d’une solution jj d’acétate ferreux ou d’acétate d’alumine; ces deux 1 sels pénètrent avec le liquide dans les pores de la fibre par simple attraction capillaire hydrosta- ! tique. La fibre étant ensuite exposée dans un jt endroit chaud et humide, l’acétate ferreux s’oxyde J) et se dissocie en laissant de l’oxyde ferrique ) hydraté; il en est de même de l’acétate d’alumine, i qui n’a pas besoin de s’oxyder préalablement pour se décomposer; les deux oxydes devenus 1 insolubles dans les pores et les cavités de la fibre y sont emprisonnés et retenus mécani- I quement; le frottement ne peut plus les détacher.

Les figures de la planche coloriée montrent le profil de la fibre du coton traitée au pyrolignite de ; fer, puis teinte en garance, et savonnée. On y voit la laque si uniformément distribuée dans le tissu tl cellulaire, que c’est à peine si l’on peut découvrir une partie de la fibre qui n’en soit pas entièrement pénétrée. Cependant en examinant les sections transversales de ces fibres on observe nettement une accumulation de laque violette de fer et de garance dans le centre. Avec l’acétate d’alumine, la seule différence observée est une substitution du rouge au violet. On est ainsi conduit à admettre que chaque cavité, quelque petite qu’elle soit, de la fibre ayant admis une certaine quantité de liquide se trouve contenir à la fin plus ou moins de laque rouge ou violette. La cavité centrale étant plus spacieuse, il est naturel d’y observer une accumulation plus grande de particules colorées, semblables à celles qui se trouvent uniformément répandues dans toute la fibre. Les fibres soumises à l’action de la soude offrant un canal central plus spacieux doivent y admettre uno plus forte proportion de laque. C’est ce que montre l’examen d’une coupe de tissu mercérisé et teint en garance.

2° Les fibres animales, laine et soie, possèdent la remarquable propriété de précipiter de leurs dissolutions et de retenir énergiquement un grand , nombre de couleurs solubles, telles que l’acide sulfindigotique, les dérivés colorés de l’aniline, l’acide picrique, l’éosine. La cause de ce phénomène intéressant pour la pratique ne réside pas uniquement dans la porosité de la fibre. En effet, si à la rigueur on pouvait invoquer cette raison pour la laine, ello ne conviendrait plus pour les filaments de la soie, les poils de divers animaux et la plupart dos substances azotées de l’organisme animal, qui toutes possèdent à des degrés plus ou moins prononcés la faculté de se teind”' en enlevant certaines matièros colorantes à leur dissolvant. Ainsi, l’albumine coagulée se teint comme la laine dans un bain de fuchsine. Il est nécessaire d’admettre que la fibre animale formo avec la matière colorante une véritable combinaison chimique, d’un ordre particulier, et c’est eu

fibres de coton teintes

frnp. Fmiü et y Zhrts

A. Fibre de coton mordancée en fer et teinte en garance B. Meme fibre, section transversale.

C.Même fibre mercerisée A’ Fibre decoton mordancée en alumine, et teinte en garance B.’Mème

fibre, section transversale C’ Même fibre mercerisée.

TEINTURE

TEINTURE

raison de cette affinité respective que le pigment est enlevé au dissolvant.

Ainsi, en résumé, la teinture des fibres textiles peut être ramenée à deux types principaux.

1° La couleur insoluble par elle-même (couleur proprement dite ou laque) n’a aucune affinité propre pour la fibre, mais par imprégnation en solution et déplacement en présence de la fibre on arrive à l’emprisonner dans les pores et à l’incorporer d’une manière stable et intime ;

2° La matière colorante soluble est susceptible de former avec la fibre une combinaison colorée insoluble plus ou moins stable. C’est la forme la plus simple de la teinture. Elle ne fait intervenir que deux éléments : la fibre et la matière colorante.

Lorsqu’on se trouve en présence d’une matière colorante soluble n’ayant pour la fibre qu’une affinité faible ou nulle, on arrive à de bons résultats en imprégnant celle-ci d’après la première méthode d’une substance insoluble, faisant corps avec elle et jouissant de la propriété de se combiner avec la matière colorante. C’est ce que nous avons fait plus haut pour utiliser la garance ou ses pigments comme matières tinctoriales. La substance qui intervient en tiers pour servir de centre d’attraction et pour modifier l’inertie de la fibre, porte en pratique le nom de mordant. La fibre mordancée fonctionne vis-à-vis du pigment comme la laine et la soie vis-à-vis des couleurs d’aniline. Nous trouverons dans la suite de nombreux exemples de couleurs fixées par l’intervention des mordants, et nous aurons l’occasion de développer au long les diverses manières de faire intervenir ces produits.

Dans cet exposé rapide des principes chimiques présidant à la fixation des matières colorantes, nous avons négligé tous les détails. L’expérience prouve journellement aux coloristes et aux teinturiers que les résultats tinctoriaux varient d’une foule de manières sous l’influence de conditions physiques ou chimiques multiples. Les praticiens expérimentés savent par des essais multiples et

méthodiques se rendre compte des effets provoqués par les modifications introduites dans les conditions types. Les résultats obtenus sont traduits pour eux par les échantillons qui remplissent leurs livres d’essais; mais, faute d’un langage convenable ou plutôt d’une nomenclature dns couleurs, les résultats obtenus restent enfermés dans des cartons accessibles seulement à un petit nombre. En réalité, j’ai tort de dire faute d’une nomenclature des couleurs ; cette nomenclature existe depuis longtemps; elle est due à M. Chevreul, et si elle n’a pas encore rendu les services que son illustre auteur était en droit d’en attendre, la faute en est plutôt à ceux qui auraient dû s’en servir. Cependant, depuis quelques années, plusieurs savants, Paul Havrez, Rosenstiehl, ont suivi M. Chevreul dans la voie qu’il a frayée, et ont montré, par de remarquables travaux, tout lu parti que l’on peut tirer de la classification des nuances, « Jo ne fus pas plutôt engagé, dit ce dernier [ Mémoires de l’Académie des Sciences , t. XXXIII, p. 914, I861J, dans l’étude de la teinture, telle que je l’avais conçue dès mon entrée aux Gobelins, que je sentis la nécessité de définir les couleurs autrement qu’on ne le faisait alors, 3t qu’on ne le fait même généralement aujourd’hui. » M. Chevreul a réussi à classer toutes les nuances en distinguant dans chacune d’elles trois principes de modification :

1° L’espèce de couleur (rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet-rouge), formant 72 types; 2° le ton, le degré d’intensité (couleur pâle, tendre, faible, délicate ou vive, vigoureuse, sombre), formant 21 tons; 3° le degré de pureté ou de mélange au gris et au noir (couleur franche, fraîche, fine, pure ou éteinte, terno, rabattue, brune), formant 10 degrés. « Supposons, dit-il, 72 couleurs disposées circulairement sur une table ronde, de manière qu'il y ait 23 couleurs entre le rouge et le jaune, 23 entre le jaune et le bleu, 32 entre le bleu et le rouge; supposons, en outre, que chaque couleur soit à égale distance de ses deux voisines. Vous aurez les 72 types suivants *

JVnm usuel.

(Cerise) rouge

Rouge d'Andrinople, oreille d'ours, mordoré . Feu, nacarat

R„, valeur — rouge.

Écarlate, iuteD&ité il; ponceau, intensité 9..

Et en continuant d’après les mêmes principes

Rouge-orange O R0

Alizarine sublimée OR,

Bichromate OR,

Capucine OR,

- or;

Abricot-carotto OR,

Orange 0„

Orange type o3

Sulfure de cadmium ot

Orange-jaune jO

Aurore jo°

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