FABRICATION DE L'ANILINE
La fabrication industrielle de l’aniline, malgré le grand nombre de procédés qui ont successivement été proposés, se fait toujours d’après le mode opératoire indiqué par M. Béchamp, c’est-àdire par la réduction de la nitrobenzine au moyen de la tournure de fer et de l’acide acétique; toutefois, depuis 1804, on a généralement remplacé l’acide acétique par l’acide chlorhydrique.
La forme des appareils a peu changé ; certaines dispositions spéciales permettent d’opérer sur des quantités beaucoup plus considérables, la réduction et la distillation se faisant dans le mèmeappareil, qui a déjà été décrit. On n’emploie, pour 100 kilos de nitrobenzine, que 5 à 10 kilos d’acide chlorhydrique dilué de plusieurs fois son volume d’eau; on pourrait également employer l’acide sulfurique. La limaille de fonte est ajoutée petit à petit au mélange en quantité déterminée dans un état de finesse de plus en plus grand à des intervalles de temps réglés ; pendant toute la durée de l’opération la masse est agitée mécaniquement. Lorsque la réaction est trop vive et poussée trop loin, il peut se former de la benzine et de l’ammoniaque, ainsi que l’a observé M.Scheurer- Kestner. La réduction terminée, on ajoute de la chaux jusqu’à réaction fortement alcaline. L’aniline qui vient surnager est décantée le lendemain ; les eaux mères restant dans l’appareil sont distillées dans un courant de vapeur d’eau à quatre atmosphères. L’aniline obtenue dans cette opération est réunie à la première; et le tout est fractionné dans des cylindres chauffés à feu nu. Il reste dans la cornue de réduction un mélange de fer et de sesquioxyde de fer, que l’on peut laver sur des tables à minerais ou dans une turbine, de manière à n’entralner que le sesquioxyde de fer, qui est vendu aux fabricants de rouge anglais; le fer métallique restant sert à réduire une nouvelle portion de nitrobenzine. D’ordinaire le résidu est jeté ou sert à préparer du sulfate de fer en le dissolvant dans les acides résidus de la fabrication de la nitrobenzine.
La distillation à la vapeur d’eau occasionnant de fortes pertes et une dépense de temps considérable, on a essayé d’extraire l’aniline de la masse pâteuse, soit par distillation à feu nu, soit au moyen de lavages dans des turbines , soit au moyen de filtres-presses. Ce dernier moyen semble avoir conduit à de bons résultats.
On a également proposé de traiter le produit brut, après saturation, par la benzine, et de décanter la couche benzénique au moyen de deux robinets superposés. Le produit qui reste dans la cornue renfermant encore un peu d’aniline, on entraîne mécaniquement celle-ci par un courant de vapeur d’eau, ou bien on distille directement à feu nu dans des cornues en fer. La solution d’aniline dans la benzine est distillée ou bien traitée par un courant de gaz chlorhydrique. Le chlorhydrate d’aniline se précipite, étant insoluble dans la benzine; dans cet état, on le recueille et on le soumet à la presse ; il peut directement servir à la fabrication du noir. La benzine rentre dans la fabrication.
Anilines commerciales. — Il existe dans le commerce quatre variétés d’anilines, de composition différente :
1° De l’ aniline pure, qui passe tout entière à la distillation dans un intervalle de 1,5 à 2 degrés et qui possède à 15° une densité de 1,0245;° elle ne contient qu’une petite quantité de toluidine, environ 1 %. Elle sert à la préparation du bleu,’ de la mèthylaniline, de la diphénylamine, du noir d’aniline en teinture et en impression.
2° L’aniline pour rouge est un mélange d’aniline et des deux toluidines avec très peu de xylidine. Elle distille de 100° à 200° ot possède une densité de 1,001 à 1,000. Elle renferme 10-20 % d’aniline, 25-40 % de paratoluiduine et 30-40 % d’orthotoluidine, c’est-à-dire les proportions des matières premières qui, d’après les travaux de M. Ilofmann, sont théoriquement nécessaires à la production du rouge.
L’aniline pour rouge s’obtient, ou bien par le mélange de l’aniline pure avec des toluidines pures, ou bien par la transformation d’un mélange de benzine et de toluène (de la benzine à 50 %) en dérivés nitrés et amidés.
3° L 'aniline pour safranine contient une proportion plus grande d’aniline que l’aniline pour rouge. Elle renferme 35% d’aniline, possède une densité de 1,016 et distille de 185 à 100°. Elle offre une composition assez analogue à celle des échappées de la fabrication de la fuchsine dont elle provient très souvent.
4° Sous le nom de toluidine, on vend un mélange des toluidines isomères. Ce produit distille entre des limites de 3 à 3,5 degrés et possède une densité de 1,00. (Voir Toldidlnes, Industrie, t. III, p. 491.)
Les anilines commerciales renferment 98-98,5% d’amines aromatiques. Les impuretés consistent, en eau, benzine, nitrobenzine, ammoniaque et quelquefois en corps sulfurés qui n’ont pas encore été étudiés, qui possèdent une odeur repoussante, mais dont la proportion ne s’élève qu’à 0,5 %. On n’obtient plus aujourd’hui ce qu’on appelait les queues d'aniline, qui ont été étudiées par M. A.-VV. Ilofmann ; elles provenaient de la dinitrobenzine, ainsi que des carbures supérieurs contenus dans les benzines traitées.
Ainsi qu’il ressort des beaux travaux de M. Rosenstiehl, la toluidine liquide, pseudo ou orthotoluidine, contenue toujours en plus ou moins grande quantité dans l’aniline pour rouge, contribue principalement à donner un bon rendement en rosaniline. Ainsi 2 p. de toluidine cristallisée et 1 p. d’orihotoluidine doivent donner, par l’oxydation avec l’acide arsénique, 39 % de rouge ; avec 2 p. d’orthotoluidine et I p. d’aniline on obtient jusqu’à 50 % de rosaniline.
M. Rosenstiehl a montré que la toluidine liquide, traitée par l’acide arsénique, fournit une rosaniline en assez grande quantité, tandis que l’aniline et la toluidine cristallisée traitées isolément ne fournissent pas cette matière colorante; en effet, l’orthotoluidine se transforme, pendant l’opération, en aniline et en paratoluidine solide.
MM. Monnet et Reverdin ont complété les travaux de M. Rosenstiehl : voici les résultats auxquels ils sont arrivés. La toluidine commerciale renferme, outre l’ortho et la paratoluidine, de la métatoluidine, mais en proportion bien moindre. En oxyxlant ces différentes bases ou des mélanges de deux d’entre elles, on obtient des nuances très diverses, ainsi que le prouvent les exemples suivants:
L’aniline produit du violet.
L’ortliotoluidine produit du rouge.
La paratoluidine, produit du jaune brun.
La métatoluidine produit du brun.
L'aniline et l’orthotoluidine produisent du rouge. L'aniline et la paratoluidine produisent du. rouge. L'aniline et la métatoluidine produisent du violet.
Essai des anilines. — D’après ce qui précède, il est très important pour le fabricant de matières colorantes de pouvoir contrôler la teneur de son huile en homologues de l’aniline.
M. Reimann a décrit un mode d’essai des anilines dont on a déjà parlé à l’article Aniline du Dictionnaire ; nous nous contentons de donner les tables suivantes, extraites de son travail :
Point
d'ébullition
dos
benzines.
Point
d'ébullition
des
nitro-
benzines.
Poids
spécifiques
dos
nitro-
benzines.
Point
d'ébullition
des
anilines.
Poids
spécifiques
des
anilines.
Pour essayer l’aniline, on prend sa densité qui doit être comprise entre 1,001 et 1,010, et on fractionne l’huile, en ayant soin de recueillir le produit distillé dans un cylindre gradué, de façon à pouvoir noter les quantités de bases qui distillent à chaque degré. De plus, on dissout l’aniline dans un grand excès d’acide chlorhy-
d’ortho et de paratoluidine dans l’alcool. On prend le point d’ébullition du mélange à essayer, et on trouve, dans une table dressée d’après des essais préalables, faits sur des mélanges déterminés, la proportion d’aniline et celle des deux , toluidines. Pour doser l’orthotoluidine, on fait bouillir 10 grammes du mélange à essayer au cobobateur avec 200 grammes d’alcool et 23 gr. d’acide picrique; lorsque tout s’est dissous, on laisse refroidir, il se forme un précipité de picrate d’ortbotoluidine; on filtre, on lave le précipité avec 50 grammes d’alcool; on sèche le précipité et on le pèse. On procède de même avec un mélange fait avec une quantité égale d’aniline et des deux toluidines en proportions connues. Une règle de trois donne la teneur du mélange en orthotoluidine. On peut encore doser la paratoluidine par filtrage au moyen d’une solution éthérée d’acide oxalique. (Voyez Toluidines.)