DISTILLATION FRACTIONNÉE
Les lois qui régissent la distillation d’un mélange de deux substances miscibles sont beaucoup plus complexes. L’attraction que les molécules exercent, dans ce cas, les unes sur les autres, fait que la tension de vapeur de mélange, loin d’être égale à la somme des tensions des composants, est souvent plus faible que celle du corps le plus volatil, et comme conséquence immédiate que l’ébullition de celui-ci est retardéo (voy. t. I, p. 1216, les expériences de Ilegnault et d’Alluard et dans Ann. Phys. Chem. (2), t. XIV, p. 3* et 210, les recherches récentes de Konnwalow.J
11 est très probable qu’ici encore le nombre de molécules qui se vaporisent est proportionnel a la tension de vapeur effective que les composants
possèdent dans le mélange ; mais comme, en vertu dÏÏaction dissolvante que le liquide de l’un ues corps exerce sur la vapeur de l’auire, ces tensions dépendent des proportions des corps en présence, les quantités qui passent doivent varier, en general àchaqueinslantdanslecoursd unedistillaiion. f’est ce ii u i arrive dans la distillation fractionnée.
Théoriquement, l’on conçoit, et l’expérience démontre l’existence de mélanges qui, sous
Fig. 44 — Appareil distillatoire employé au xvitr siècle pour l'extraction de l'alcool des liquides fermentés.
pression constante, passent intégralement à la distillation à une température fixe, comme c’est* le cas pour les corps non miscibles; mais on ne saurait rien dire de général sur ce point d’ébullition. De tels mélanges limites se présentent pour tous les liquides qui se dissolvent.
Ainsi, pour fixer les idées, un mélange de 97 °/0 d’alcool et de 3 % d’eau (en volumes] ne peut être décomposé par la distillation à la pression ordinaire. Supposons maintenant que l’on distille un alcool plus aqueux, dans un appareil suffisamment parfait (voir plus loin), il passera au début ce même mélange, tandis que l’eau se concentrera dans le résidu, et à la fin restera seule. De là on conclut que le corps le moins volatil, pourvu qu’il se trouve en proportion suffisante, pourra toujours être obtenu à l’état de pureté par la distillation.
Si, au contraire, on emploie un alcool contenant moins de 3 °/0 d’eau, le phénomène inverse se présente le mélange limite distille encore au début, mais cette fois l’alcool s’accumule dans le vase distillatoire (Le Bel). On en tire cette déduction que le mélange limite doit bouillir un
peu plus bas que l’alcool absolu, et il serait intéressant de confirmer cette conclusion par une expérience directe. Rappelons, à cet égard, que d'autres alcools présentent, des phénomènes analogues. Ce que l’on a décrit sous le nom impropre d’hydrates d’alcools propylique et allvlique, ne sont que de tels mélanges limites, bouillant plus bas que ces alcools. Mentionnons aussi le liquide bouillant à 85 38°, que l’on obtient dans la rectification des queues d’alcool ordinaire: ce liquide, formé en majeure partie d’alcool propylique et butyliqué, d'eau et d’une petite quantité d’alcool ordinaire, bout au-dessous de ses principaux composants, et la petite proportion d’alcool ne saurait produire cet abaissement, notable. Enfin, un mélange d’acide butyrique et d’eau, contenant 25 % d’acide, passe à la distillation sans décomposition à 99", d’après Konowalow, Après avoir ainsi rappelé les principes généraux et montré combien ils sont peu établis, nous allons aborder le côté pratique de la distillation fractionnée, qui heureusement est plusavancé.
appareils. — Dans la construction des appareils de laboratoire, on s’est efforcé d’imiter autant que possible les déphlegmcitcurs industriels pour la rectification des alcools, des benzines, etc., à l’invention desquels, on ne doit pas l’oublier, le nom du malheureux Edouard Adam (mort en 1807) est attaché. Ces déph législateurs reposent sur les deux principes suivants; la séparation des parties les moins volatiles est obtenue : 1° par une condensation partielle des vapeurs; 2° par des lavages méthodiques des vapeurs dans les liquides de condensation. De là deux parties distinctes dans ces appareils :
L’analyseur à condensation, sous forme de réfrigérants ascendants à température fixe, ne permettant pas le passage de valeurs condensables au-dessous de cette température.
La colonne à plateaux multiples, située audessous, à travers laquelle refluent les liquides condensés dans le réfrigérant ascendant; ces liquides s’étalent sur chaque plateau et sont traversés par les vapeurs ascendantes.
Les perfectionnements que l’on a faits, au début, aux appareils à distillation fractionnée des laboratoires, reposaient sur le premier de ces principes; ils réalisaient déjà un progrès énorme sur le procédé de distillation dans le simple alambic ou dans la cornue. Des dispositifs de ce genre, employés par les alchimistes pour la rectification de l’eau-devie, se trouvent déjà décrits dans les auteurs du xvue siècle, peut-être plus tôt encore. Voici ce que dit Lemery dans son Traité de Chimie : « Mais parce que celte préparation (la préparation de l’alcool) est fort longue, et que, à peine en huit ou neuf fois qu’on a réitéré ces distillations, peut-on avoir un espritde-vin exempt de phlegme, quelque petit feu qu’on ait fait, les artistes ont inventé une haute machine qu’ils appellent, serpentin, à cause des circonvolutions anguleuses qu’elle fait. On l’adapte sur la cucurbite contenant l’eau-de-vie, et le haut, fait en entonnoir , reçoit un chapiteau, auquel ayant adapté un récipient, et lutè exactement les jointures, on met. le vaisseau sur un petit feu : les esprits montent par cette petite chaleur; mais le phlegme étant trop pesant ne peut être exalté si haut; ainsi on a un esprit-de-vin dépouillé do phlegme en la première fois. «
Cet appareil, dont la figure 44, empruntée à la Chimie de Glaser (1608), donnera une idée,, n’éiait du reste pas universellement répandu du temps de Lemery; tout en reconnaissant ses avantages on le trouvait trop compliqué. Un
siècle plus tard, Rouelle s’éleva contre son emploi, comme inutile, et le fit abandonner.
Tels sont encore le tube à boules de Wurtz et le serpentin à reflux plongeant dans un bain chauffé de Warren de La Rue, décrits t. I, p. 1184 et 1185, ou encore le serpentin à reflux entouré d’air de Schlœsing.
L appareil de Warren de La Rue a permis à Is. Pierre et Puchot de retirer et do purifier une grande quantité d’alcool propylique des produits de la fermentation alcoolique. Ce fait prouve la puissance de l'appareil, que nous avons eu l’occasion de constater aussi de notre côté. Malheureusement, lo maintien d’une température fixe dans le bain qui entoure le serpentin est indispensable et exige des régulateurs parfaits ou une surveillance suivie : autant de retards dans lè montage et dans l’emploi.
Nous lui préférons le serpentin de Schloesing, formé par un tube de verre ou de plomb de 8 à 9 mètres de développement et de 12 millimètres de diamètre intérieur. Ce serpentin ascendant, monté sur un support vertical, équivaut à une colonne' de 8 à 10 plateaux (voir plus loin) et peut servir pour tous les liquides bouillant jusqu’à 120° environ. Au-dessus de cette température, la quantité de liquide condensé devient tellement forte que le reflux ne s’opère plus bien ; l’appareil devient très sensible aux courants d’air et il faudra envelopper le tube de matières isolantes. Malgré cela, on ne peut guère distiller des liquides dont le point d’ébullition approche de 200°. Du reste, la puissance de l’appareil n’est pas telle qu’il y ait intérêt à en conserver l’usage. Il est surtout utile pour les corps bouillant très bas qui ne se condensent qu’en petite quantité sur les parois de l’appareil, et pour lesquels une grande surface est par conséquent favorable.
Appareils a plateaix. — Une autre série d’appareils a ajouté, à la condensation partielle par les parois, le lavage des vapeurs dans le liquide de reflux, en arrêtant celui-ci sur des plateaux, et l’on trouvera plus loin une expérience qui montre péremptoirement combien on a rehaussé ainsi l’efficacité des appareils. Dans les laboratoires, on a dû supprimer le condenseur à température fixe, superposé aux colonnes industrielles, dont l’emploi, sur une petite échelle, est impraticable.
Appareil de Linnemann. — C’est le premier en date; il consiste en un tube cylindrique portant quelquefois une ou deux boules à la partie supérieure ou moyenne, dans lequel on a disposé, à 20 ou 25 millimètres de distance, des corbeilles en toile de platine qui se maintiennent suspendues par la seule élasticité du métal. On n’a ménagé aucun dispositif pour assurer un reflux régulier des liquides condensés, si bien qu’ils finissent par s’accumuler en telle quantité sur les plateaux que tout l’appareil se trouve rempli ; on est alors obligé d’interrompre la distillation pour faire retomber le liquide dans le ballon.
L’appareil donne d’assez bons résultats, mais l’inconvénient que nous venons de signaler est assez sérieux pour le faire abandonner [Ed. Linnemann, Ann. Chem. Pharm., t. CLX, p. 195].
Appareil de Le Bel et Henninger. — C’est un véritable appareil à colonne, formé, comme le tube de Wurtz, par une série de boules superposées; la partie inférieure de chaque boule est légèrement rétrécie et fermée par une corbeille de toile de platine ou un fil de platine roulé en spirale avec queue (voir fig. 45, a et b), dispositifs qui ont pour but de permettre aux vapeurs de s’élever dans la colonne, mais d’arrêter le courant descendant des liquides condensés. Reste à assurer un retour régulier aux liquides condensés,
lorsqu’ils forment au-dessus des plateaux une
r;,aHlne C.’Mrhe- A cet effet> nous avons essayé des dispositifs très divers, dont il est inutile de donner une description complète.
Après avoir abandonné les tubes à reflux à lintéincur des boules, qui se désamorcent trop facilement et qu’il est difficile de bien, poser, nous avons placé définitivement ces tubes à l’exteneur et nous leur avons donné la forme et la position indiquées par la figure 45. L’appareil do-
Fig. 45. — Détails de l’appareil Le Bel et Henninger
vient ainsi plus fragile et exige, pour sa confection, l’art d’un souffleur exercé; mais il est très facile à monter et à nettoyer et rend de bons et longs services lorsqu’il est manié avec précaution. Au bout de quelque temps d’usage, il est très utile de chauffer jusqu’à ramollissement les tubes latéraux; on détruit ainsi les tensions qui s’établissent spontanément, par le travail intérieur, dans tout verre nouvellement soufflé, et l’on en diminue par conséquent la fragilité.
Un tube à 5 boules, — c’est le modèle que nous préférons, — renferme 5 plateaux formés par des corbeilles de toile métallique ou des spirales de fil, places au-dessous de chaque boule, dans des rétrécissements dont le diamètre va en diminuant légèrement dû haut au bas de l’appareil, de sorte qu’il est facile d’introduire les plateaux par le haut. Au moment de la marche, le liquide condensé s’accumule au-dessus des pla- "teaux, jusqu’à ce qu’il atteigne l’ouverture supérieure des tubes à reflux latéraux, par lesquels l’excédent descend alors sur le plateau immédiatement inférieur, où il s’accumule et analyse les vapeurs ascendantes pour descendre encore d’un plateau, et ainsi de suite.
11 faut que les plateaux présentent aux vapeurs un passage suffisant ; si la résistance est trop grande, les vapeurs soulèvent la petite colonne liquide et se frayent un chemin par le tube à reflux; le liquide s’accumule alors dans la boule et le fonctionnement régulier de l’appareil est entravé. Il est toujours facile de remédier à cet inconvénient en desserrant la spirale de platine ou en employant une toile plus grossière pour les corbeilles. C’est dans le même ordre d’idées que nous n’employons jamais le môme genre de plateaux dans toute la hauteur d’un appareil. Le plateau en spirale offrant moins de résistance que la corbeille, sa place est indiquée au bas des appareils, où une plus grande quantité de vapeur doit franchir une ouverture plus étroite; cette remarque est surtout importante si l’on
monte plusieurs appareils en une seule colonne, comme nous allons le dire.
Ff.4(6— Colonne de 15 plateaux, formée de trois partie! jointes par des rodages (1/12' de grandeur naturelle)
On construit couramment des appareils à 5 ou même 6 plateaux sur le même tube; mais, toutes les fois que la nature du liquide à distiller le permet, il y a grand avantagea employer le plus de plateaux possibles.
Le résultat obtenu par ces appareils est, en effet, une fonction exponentielle du nombre de plateaux.
On arrive facilement à multiplier les plateaux en superposant plusieurs appareils les uns aux autres, soit à l’aide d’ouvertures rodées si les liquides sont corrosifs, soit à l’aide d’un joint très simple au papier et au caoutchouc que l’on fait de la manière suivante : les tubes étant tels que l’extrémité inférieure de l’un entre dans la partie supérieure de l’autre, on passe un tube de caoutchouc sur celle-ci, puis l’on entoure la partie inférieure du tube d’en haut de plusieurs tours d’une bande de papier, de manière qu’il entre à frottement dans le haut de l’autre. En remontant alors le caoutchouc par-dessus le papier, on couvre complètement le joint, et, après avoir mouillé les bords do sirop de glucose ou de suif, suivant la nature du liquide à distiller, on ficelle le tout. La bande de papier peut être remplacée, dans certains cas, avec avantage par une bande ou un tube de caoutchouc. Ce joint, qui conserve à l’appareil une certaine flexibilité, tient parfaitement le vide; il va sans dire que les joints rodés sont plus commodes et moins altérables, mais l’appareil devient plus cher et plus fragile [J.-A. Le Bel et A. Henninger, Compt. rend., t. LXXIX p. 480].
On trouve aujourd’hui cet appareil dans le commerce, à Paris, et notamment chez MM. Alver* gniat frères. La figure 40 représente une colonne de 15 plateaux avec joints rodés, à 1/12° de grandeur naturelle.
Avant d’aller plus loin, mentionnons encorej pour ne rien oublier, l 'appareil de Glinsky, qui ressemble à celui de Linnemann, auquel l’auteur a ajouté un seul tube à reflux, analogue au dispositif adopté par Le Bel et Henninger, tube qui part du plateau supérieur et conduit les liquides condensés au-dessous du dernier plateau. Cette disposition est peu logique, attendu que l’accumulation peut se faire et a lieu sur les plateaux intermédiaires [Glinsky, Ann. Chem. Pharm., t. CLXXV, p. 381],
Résultats obtenus avec l'appareil de Le Bel et Henninger. — Depuis plus de sept ans que cet appareil est en usage au laboratoire de M. Wurtz, nous avons été à même d’éprouver maintes fois son efficacité; nous citerons ici, à titre de documents, les résultats de quelques expériences instituées spécialement à cette intention, et qui n’ont pas encore été publiées :
1° Fractionnement de l'alcool butylique commercial. — Extraction de l’alcool propylique (Le Bel). — C’est un très bon exemple pour montrer la puissance de l’appareil et l’avantage qu’il y a à multiplier le nombre de plateaux. Rappelons que l’alcool butylique bout à 108°, l’alcool propylique à 98° et l’alcool amylique vers 127- 13U°. En employant concurremment un serpentin de Schloesiag de 9 mètres de long et une colonne de 8 plateaux, Le Bel a pu obtenir très facilement la séparation des alcools butylique et amylique; quant à l’alcool propylique, malgré une dessiccation parfaite des produits, on n’avait pas encore, au bout de quatre fractionnements successifs, amené les produits aux environs de 98°, mais les fractions s’étageaient entre 90 et 108°. En employant, au contraire, un appareil à 12 plateaux on est arrivé, dès le troisième fractionnement, à concentrer l’alcool propylique entre les limites 96 à 100°.
2° Fractionnement d’un mélange d'acétone et d’alcool méthylique purs (Henninger). — L’alcool
DISTILLATION
méthylique bout à 66°,2; l’acétone à 56°, 4, et leur séparation présente de très grandes difficultés. On a employé un mélange de 181 grammes d’acétone (1/3) et de 362 grammes d’alcool méthodique (2/3) et on lésa soumis à trois fractionnements méthodiques à l’aide d’un appareil à 15 plateaux, sous la pression 759-7G0n,m. Voici les résultats numériques obtenus dans chacune des opérations :
1»' distillation. . .
2' distillation.. . .
3e distillation. . . .
Température
d'ébullition.
Quantités
distillées.
gr.
gr-
100Gr )
gr-
On le voit, la séparation était assez parfaite déjà au bout de la deuxième distillation.
3° Fractionnement d'un mélange de benzine et de toluène purs (Ilenninger). — Parmi un grand nombre d’expériences, qui toutes ont permis d’obtenir de la benzine cristallisable en une seule distillation à l’aide de 15 plateaux, nous citerons les deux distillations suivantes, faites, la première, dans un appareil auquel tous les plateaux étaient enlevés et fonctionnant comme analyseur à condensation; la seconde, avec le même appareil garni de ses plateaux fonctionnant par conséquent à la fois par condensation et par lavage des vapeurs. Rappelons que la benzine bout à 80°,5; le toluène a 110", 2.
Mélange de 550 grammes de benzine et de 550 gr. de toluène :
Appareil 1 80-85°
1° sans plateaux < 85-105° (P = ■763“"’). ( 105-110°
600 j 1084 gr.
La fraction 80-85° se solidifiait par le froid et fondait à — 0,4 à — 0°, 5.
Appareil ( 80-85° 42l8r 1
2° avec plateaux < 85-105°’ 172 > 1072 gr.
(P = 762'nni). ( 105-110° 476 J
La fraction 80-85° fondait à -j- 2°, 3.
Cette dernière expérience de Henninger montre nettement combien le lavage des vapeurs ascendantes dans les liquides de condensation ajoute à l’efficacité des déphlegmateurs à simple condensation, et explique pourquoi, malgré sa faible surface, un appareil Le Bel et Henninger de 8 à 10 plateaux équivaut à un serpentin de Schloesing de 9 mètres de long.
L’essai suivant a été fait avec un benzol brut du commerce, dit à 50 % ; l’appareil avait 15 plateaux, et chaque boule mesurait 5 centimètres de haut et 4 de large.
Benzol employé, 1430 grammes.
l»c distillation (P = 768'*‘n>).
2m° distillation
Résidu. .
Résidu..
La benzine obtenue (80-83°) fondait vers -f 4,3 à 4°, 4.
Cette distillation est particulièrement intéressante; elle nous permet de comparer la puissance de notre appareil avec celle de la colonne
DISTILLATION
industrielle. En effet, ce même benzol à 50 °/0 a fourni par une seule distillation avec les appareils de la Société anonyme de produits chimiquts de Saint-Denis (anciennes maisons l’oirrier et Dalsace) une benzine fusible vers -f- 5,1 à 5°, 2, résultat dont nous avons approché par deux rectifications successives. La séparation était alors assez parfaite, et l’on voit que les appareils à plateaux pourront servir avantageusement à l’essai des benzines commerciales.
Appareils pour la distillation fractionnée dans le vide. — Faisons précéder la description de cçs appareils de quelques remarques générales. La distillation sous pression réduite présente un double avantage. Premièrement, la diminution de la pression amène un notable abaissement du point d’ébullition, qui tombe environ de 80 à 100° lorsque la pression descend à 10-15 millimètres; c’est surtout lorsqu’on approche des basses pressions que cette chute du point d’ébullition est remarquable; si l’on examine la courbe qui représente les points d’ébullition en fonction des pressions, on la voit chuter d’abord rapidement vers l’axe des x, puis montrer une tendance à devenir parallèle, sinon tangente, à cet axe. Ce phénomène, que Régnault a si complètement étudié pour la vapeur d’eau, semble être général ; nous avons eu l’occasion de l’observer dans un grand nombre de cas.
Cet abaissement particulièrement notable du point d’ébullilion est très précieux pour le chimiste. Depuis qu’il est si facile de maintenir un bon vide dans les appareils à l’aide des trompes à eau, rien de plus simple que de purifier, par distillation dans le vide, certains corps qui s’altèrent en bouillant sous la pression ordinaire; on ne saurait trop recommander ce mode de distillation, non seulement dans les cas que l’on vient d’indiquer, mais aussi pour l’extraction de matières parfaitement volatiles, à l’état de pureté, mais qui s’altèrent lorsqu’elles sont mélangées d’impuretés décomposables par la chaleur. L’utilité de la distillation dans le vide ne se borne pas là : elle permet aussi de rendre plus parfaite la purification par la distillation fractionnée. Les rapports des tensions de vapeur de deux liquides varient très- notablement avec la température; en général, la tension du liquide le moins volatil décroît proportionnellement, beaucoup plus vite avec la température que celle du corps le plug volatil. Voici un exemple :
Températures.
Tension
de
l'alcool.
Tension
de
l'éther.
Rapport
entre
ces tensions.
103ram
760mm
D’après ce qui a été dit plus haut sur la tension des vapeurs mixtes, ces chiffres ne peuvent être appliqués directement pour calculer les proportions des deux liquides qui passeraient à la distillation aux températures inscrites dans le tableau; ils permettent néanmoins de montrer la marche du phénomène, et de fait l’expérience a confirmé que l’éther entraîne d’autant moin d’alcool que la distillation aura été effectuée à une plus basse température. On voit tout le parti que l’on pourrait tirer des distillations sous pression réduite, lorsqu’il s’agit d’achever la séparation des corps volatils, surtout pour la décomposition des mélanges limites oui distillent intégralement sous 760 millimètres. Le Bel, en combinant les distillations sous la pression ordinaire et dans le vide, est arrivé à extraire de l’huile de pomme de terre un alcool amylique agissant très activement sur la lumière polarisée, et l’on sait que ce résultat ne peut être atteint
distillation.
DISTILLATION
car les rectifications très souvent répétées à la près ion ordinaire. R. Pictet a même fait Sm application industrielle des phénomènes oui nous occupent; en distillant l’alcool ou les ligueurs fermentées sous une très basse pression, partant à basse température, il obtient du premier coup de l’alcool éthylique bon goût. Les alcools supérieurs et les principes odorants qui infectent l’alcool brut possèdent, a basse température une tension de vapeur tellement faible, par rapport à celle de l’alcool vimque, qu ils ne passent à la distillation qu’en quantité minime, i Les appareils employés dans les laboratoires pour distiller sous faible pression sont en général très simples. Pour distiller de petites quantités
de matières, on emploie des ballons soufflés portant un tube soudé latéralement, sous un angle un peu aigu, l’un des ballons servant de vase distillatoiro et l’autre de récipient, comme l’indique la figure 47. On peut, du reste, sans crainte de rupture, distiller des quantités beaucoup plus grandes de matières dans des ballons (non des fioles) de 5 à 6 litres de capacité, et alors on emploie un réfrigérant pour condenser les vapeurs. (Voir Suppl., p. 70, fig. 3, le dessin d’un appareil de ce genre.)
Ces opérations présentent plusieurs difficultés. Tout d’abord, l’ébullition dans le vide est en général très irrégulière, les liquides se surchauffent facilement et soubresautent avec une grande violence. On a proposé bien des moyens pour obvier à cet inconvénient, qui rendrait réellement la distillation impossible dans certains cas; le plus simple d’entre eux a été employé pour la première fois, à notre connaissance, dans le laboratoire de Wurtz, il y a une dizaine d’années, au début des travaux sur l’aldol. Il consiste en un simple tube de verre étiré en pointe capillaire à sa partie inférieure, qui plonge dans le liquide à distiller, la partie supérieure étant ouverte à l’air libre ou en communication avec un appareil producteur d’hydrogène ou de gaz carbonique. Le fonctionnement de ce dispositif est très facile à comprendre : il appelle au
sein du liquide même un très faible courant d’air ou de tout autre gaz, qui maintient, le liquide en mouvement et empêche ainsi la surchauffe. Le volume du gaz qui arrive dans 1 appareil est tout, à fait négligeable ; pour en donner une idée, on peut fermer le tube capillaire par un caoutchouc de 5 à G centimètres de long, fermé lui-même à l’aide d’un bout de baguette, et la quantité d’air qui traverse les pores du caoutchouc ou se glisse entre celui-ci et les parois du verre, suffit amplement.
Mais un inconvénient plus sérieux réside dans les difficultés qui s’opposent à l’emploi de déphlegmateurs, et qui proviennent en partie de l’irrégularité de l’ébullition. L’appareil Le Bel et Henninger peut servir avec avantage, mais il est. rare de réussir du premier coup dans la construction des plateaux. La violence avec laquelle montent, les vapeurs dans le vide est telle que les plateaux doivent être construits en fils métalliques très grossiers, de façon à leur opposer le moins de résistance possible, et quelquefois ils peuvent être complètement supprimés.
Terminons cet article par quelques règles pratiques sur la distillation fractionnée :
1° N’employer les appareils à colonne que pour les liquides qui distillent sans décomposition aucune.
2° Employer dès l’abord l’appareil le plus puissant possible.
3° Pour les liquides bouillant jusqu’à 120°, une colonne de 15 à 20 plateaux sera indiquée; de 120 à 150°, on se servira de 12 plateaux; de 150 à 200°, 0 à 8 plateaux suffiront; enfin, de 200 à 250°, il sera difficile de dépasser le nombre de 4 à 5 plateaux, et encore faudra-t-il employer un appareil de petites dimensions. Toutes les fois que le liquide ne sera volatil qu’au-dessus de 100°, il est bon d’empêcher une condensation trop forte en entourant l’appareil de manchons en papier, mais en ayant la précaution de laisser apparaître le tube à reflux le plus bas, c’est-à-dire celui qui correspond au plateau le plus étroit et dans lequel la colonne liquide court le plus risque d’être soulevée ; c’est en observant ce tune qu’on règle le feu sous l’appareil.
4° Les dimensions de l’appareil doivent être proportionnées à la quantité du produit à distiller, et, en général, d’autant plus grandes que le liquide est plus volatil. Si les liquides bouillent au-dessous de 40“, il faut même surmonter l’appareil d6 quelques grosses boules pour augmenter la surface de condensation. Dans ce cas, l’appareil de Schloesing, dont la surface est énorme, rend de réels services.
5" Éviter avec soin d'exposer l’appareil à des courants d’air et maintenir un feu parfaitement régulier.
6° No pas distiller trop vite; le courant qui reflue doit être un filet continu, celui qui distille doit tomber goutte à goutte.
7° Employer, quand la chose peut se faire, des vases distillatoires en métal; on diminue ainsi les chances de perte de matières souvent précieuses, et Ton peut de plus distiller jusqu’au bout sans s’embarrasser des résidus.
8° Si les points d’ébullition des liquides sont distants de plus de 20°, on doit obtenir un point d’ébullition constant à la troisième distillation avec 12 à 15 plateaux.
9° Quelle que soit la perfection d’une rectification et. la constance du point d’ébullition, on ne doit pas admettre la pureté absolue des matières ; dans certains cas, le liquide le moins volatil peut seul être obtenu parfaitement pur. L’expè-
DISULFODICARBOTHIONIQUE (AC.) — 668 — DUDLEYITE
rience montre néanmoins que les points d’ébullition de ces liquides sont ordinairement exacts, los densités, par contre, peuvent être entachées d’erreurs approchant de 1 °/0. En combinant des rectifications dans le vide avec d’autres, sous la pression ordinaire, on peut approcher davantage d’une séparation complète des produits.
10° Un chimiste, muni d’un bon outillage et sachant le manier, sera toujours tenté de trop demander à la distillation et de négliger les autres moyens de séparation fondés sur la différence de solubilité, la cristallisation ou l’action de certains réactifs. Si la nature des substances est connue, on possède les éléments pour juger la question; dans l’autre cas, il faudra préalablement séparer les alcalis, les acides, des substances neutres, saponifier les éthers, les nitriles, etc. L’analyse de l’huile animale de Dippel, et surtout le traitement industriel du goudron de bouille, sont des modèles pour cette étude.
A. Henninger et J. -A. Le Bel.
DISULFODICAUBOTIIIONIQUE (ACIDE).— Son éther éthylique est décrit, Suppl., p. 428.
DITAÏNE. — Voyez Échitamine.
DIT AMINE, C,6H19Az02. — Cet alcaloïde est contenu en très faible quantité dans l’écorce d’un arbre delà famille des Apocinées, 1 ’Echiles scholaris ou Alstonia scholaris , connu aux Philippines sous le nom de Dita. L’écorce de dita est réputée fébrifuge; elle perd 12 % d’eau et laisse à la calcination 10 % de cendres, en grande partie composées de chaux provenant de l’oxalate calcaire que l’écorce renferme en abondance. En outre, l’écorce de dita renferme des alcaloïdes et des corps neutres. J. Jobst et O. Hesse en ont séparé la ditamine, Véchicaoutchine, Véclücérine, Vechirétine, Véchitamine, Véchitéïne, Véchitéhine et Véchitine. Pour préparer la ditamine, on épuise l’écorce pulvérisée de dita par le pétrole léger, oui dissout environ 3 °/0 du poids de l’écorce (corps neutres); le résidu de cette opération est repris par l’alcool bouillant dans un appareil à déplacement ; l’extrait alcoolique renfermant les alcaloïdes est évaporé, dissous dans l’acide acétique, étendu et filtré. La solution limpide des acétates ainsi obtenue est sursaturée par la soude et agitée avec de l’éther qui s’empare de la ditamine. 10 kilogrammes de dita n’ont pas donné plus de 0sr,400 de cette base.
La ditamine est une poudre blanche, d’une saveur légèrement amère ; elle est soluble dans l’éther, le chloroforme, la benzine et l’alcool, mais ne cristallise pas dans ces dissolvants ; elle parait pouvoir cristalliser dans le pétrole bouillant. Avec l’acide sulfurique concentré, la ditamine donne une coloration rougeâtre devenant violette à chaud. La ditamine fond à 75° en un liquide jaune devenant rouge à 130°; sa réaction est alcaline et elle forme des sels très amers précipitables par l’ammoniaque. Les sels de ditamine sont amorphes, excepté le chlorhydrate, qui cristallise dans des circonstances encore mal définies.
Le chloroplatinate de ditamine a été analysé; c’est un précipité jaune amorphe.
Le chloraurate est un précipité jaune très fusible.
Le chloromercurate est un précipité amorphe, soluble à l’ébullition et se déposant par refroidissement à l’état cristallin.
La solution alcaline d’où l’on a enlevé la ditamine renferme encore deux bases en solution : l’échitamine C22II28Az204 + 4 H20, et l’échitenine C20H2lAzO4 [J. Jobst et O. Messe, Liebig’s Ann. Chem., t. CLXXVIII, p. 49; — O. Hesse, ' ibid, t. CCIJI, p. 144]. A. Etard.
DITI1IONIQITE (ACIDE). [Syn. Ilyposulfurique (acide)]. — Voyez Soufre, t. II, p. 1621.
DITHYMOLETHANE,