IV. Intoxication par le sulfure de carbone
Cette intoxication est due à la pénétration dans l'organisme , par les voies respiratoires, des vapeurs du sulfure de carbone, qui est employé dans l'industrie à dissoudre le caoutchouc, et qui est extrêmement volatil, puisqu'il bout à -}- 45°. Duchenne (de Boulogne) asignalé la paralysie due à la vulcanisation du caoutchouc , et Bouchardat la maladie des ouvriers qui travaillent cette substance; mais c'est à Delpech , qui a lu en 185G, à l'Académie de médecine, le résultat de recherches plus approfondies, que l'on doit les connaissances les plus complètes que l'on possède sur cette intoxication. C'est donc à son Mémoire que j'emprunterai les matériaux de cet article , en exposant à part les accidents aigus passagers, et les accidents chroniques de l'intoxication (Delpech, Annales d'hygiène et de mêd. légale).
1° Éléments du diagnostic. — Tantôt les accidents, produits plus ou moins rapidement, sont passagers et constituent une sorte d'ivresse analogue à l'ivresse alcoolique : vertiges , vague dans les idées , trouble de la vue , titubation avec faiblesse, céphalalgie, nausées, sueurs froides et même délire; et tantôt les troubles, plus durables, sont ceux d'une véritable intoxication. Il y a alors de la céphalalgie y des vertiges, perte de la mémoire, paresse intellectuelle, irritabilité de caractère , de Yinsomnie ou un sommeil interrompu, des douleurs dans les membres, des fourmillements, de Yanesthésie aux bras et aux mains (Bouchardat), de V analgésie, et quelquefois au contraire de Yhypcresthêsie; la vue s'affaiblit, ainsi que l'ouïe quelquefois; et Yodorat comme le goût sont impressionnés par l'odeur du sulfure quand les malades mangent ou fument. — La myotilité, dans le principe, est quelquefois excitée (crampes, contractions locales involontaires, contracture des extenseurs des doigts), mais le plus souvent, soit plus tard, soit d'emblée, elle est affaiblie au niveau des membres, surtout aux membres inférieurs; il y survient des contractions fibrillaires , et fréquemment une atrophie musculaire générale ou partielle. — La contractilité électrique des muscles est conservée. — Les fonctions génératrices sont toujours influencées de la manière la plus fâcheuse (Delpech), le plus souvent amoindries ou annihilées chez la femme comme chez l'homme; elles sont très-rarement surexcitées.
Du côté des organes digestifs, il y a ordinairement dès le début : anorexie, dégoût prononcé des aliments, nausées, vomissemoits verdatres ou bilieux, parfois alimentaires , et accompagnés en général de malaise extrême et de sueurs froides ; coliques sans diarrhée ni constipation, sauf d'une manière accidentelle; matières fécales et gaz intestinaux exhalant l'odeur très-prononcée du sulfure de carbone, de même que Yhaleine et Y urine des malades. — La respiration est ordinairement courte ; plus rarement il y a des palpitations et des accès de fièvre irréguliers, surtout la nuit.
Lorsqu'il s'est produit une cachexie plus ou moins profonde, la peau est pâle,
INTOXICATIONS. — par l'opium.
mate, un peu terreuse, et il existe une anémie manifeste, à laquelle se joint la persistance complète ou partielle des accidents de l'intoxication dont elle est la suite.
2° Inductions diagnostiques. — Parmi ces nombreux éléments du diagnostic , il y a une donnée qui par elle-même fait immédiatement soupçonner la nature des accidents observés : c'est l'odeur caractéristique du sulfure de carbone exhalée par les malades.
La connaissance de la profession dans laquelle on emploie le caoutchouc dissous vient corroborer cette première impression , et l'étude attentive des symptômes actuels que j'ai rappelés ne permet plus de douter que l'on ait affaire à une intoxication par le sulfure de carbone. J. Bergeron et P. Léviont indiqué un signe particulier d'anesthésie due à cette intoxication : c'est Xinsensibilité de la cornée , chez un malade de Lariboisière , qui n'éprouvait aucun trouble de la vue. Il résulte de leurs expériences que cette insensibilité apparaît chez les animaux avant l'anesthésie cutanée (Soc. de biol., 1864).
Les antécédents confirment le diagnostic de cette intoxication, si les accidents se sont montrés brusquement (ivresse) ou graduellement (intoxication), après un travail plus ou moins prolongé dans les vapeurs de cette substance.
Depuis que l'on a étudié cette affection, il n'est plus guère possible de confondre ses symptômes dominants avec les symptômes analogues qui se rencontrent dans d'autres maladies, comme dans X intoxication mercurielle , la paralysie générale commençante, X atrophie musculaire progressive. L't/itoxication alcoolique a cependant de grandes analogies avec celle qui m'occupe; il est d'autant plus possible d'en confondre les manifestations que les malades par le sulfure de carbone s'adonnent habituellement aux excès alcooliques, et que les accidents épilepliformes et les hallucinations, donnés par Delpech comme caractères distinctifs de l'alcoolisme, peuvent faire défaut. Néanmoins l'ivresse par le sulfure cesse par l'exposition de l'individu au grand air, cè qui n'a pas lieu pour l'ivresse alcoolique.
3° Pronostic. — L'intoxication par le sulfure de carbone se termine ordinairement pas la guéiison lorsque les malades cessent de s'exposer aux inhalations de cette substance. Cette guérison est plus ou moins lente, suivant le degré de l'intoxication, sa durée, et suivant le retour plus ou moins répété des accidents. On n'a pas encore vu la mort survenir. Mais les troubles intellectuels, les paralysies, l'impuissance, l'atrophie musculaire , qui n'a pourtant pas ici la gravité de l'atrophie primitive, et enfin la cachexie, lorsqu'elle survient , ne laissent pas que d'être très-fàcheux.