I. Morve aiguë
1° Éléments du diagnostic. — Envisagés sous le rapport du diagnostic, les symptômes de la morve aiguë présentent le plus souvent des phénomènes d'invasion, puis trois périodes successives, mais dont les éléments s'enchaînent parfois irrégulièrement pour constituer la maladie.
Ce sont d'abord des phénomènes fébriles intenses, avec frissons prolongés ou répétés, céphalalgie violente, courbature et prostration considérable, parfois èpistaxis dès le premier jour, anorexie complète, quelquefois de la diarrhée, des nausées, des vomissements. Ces accidents fébriles peuvent être précédés ou accompagnés de symptômes locaux, lorsqu'il y a eu inoculation accidentelle de la maladie : le point où s'est faite Y inoculation se tuméfie, devient rouge, douloureux, tendu, se couvre de phlyctènes, ou, s'il y a plaie, celle-ci prend un aspect blafard, fongueux, et se complique de lymphangite ou de phlébite.
650 MORVE ET FARCIN. — morve ajgue.
Dans une première période, qui débute parfois avec les phénomènes précédents, il survient des douleurs arthritiques et musculaires qui sont presque constantes i les premières occupant une ou plusieurs des grandes articulations, et s'accompagnant de fièvre intense, de phénomènes nerveux: plus ou moins graves, d'angine, de dyspnée, et bientôt de collections purulentes en différents points du corps. — - A une deuxième période (dite tpyhoïde) ge rapportent une prostration extrême, des hèmorrhagies, la gangrène. — Enfin on a classé dans une troisième période les accidents les plus caractéristiques de la maladie. Ils se montrent avec les phénomènes cérébraux les plus graves (coma alternant avec le délire) vers la peau, les muqueuses nasale et bucco-pharyngienne, et vers le tissu cellulaire sous-cutané ou sous-muqueux. Ce sont des inflammations érysipélateuses, dont la plus remarquable occupe la face, des inflammations pustuleuses avec pustules de grosseur variable, agglomérées ou isolées, rouges ou violacées, occupant la peau, les muqueuses et même la langue, mélangées de phlyctènes contenant une sérosité sanguinolente, ou de tubercules cutanés rougeâtres dont l'épidémie se détache facilement.
Les ulcérations de celte dernière période sont surtout remarquables au niveau des muqueuses et surtout de la piluilaire. Un coryza, d'abord avec douleur légère, chaleur, et surtout sentiment d'obstruction des cavités nasales, s'accompagne bientôt de l'écoulement ou jetage d'un liquide muqueux, strié de sang, et qui devient rapidement purulent. On peut quelquefois voir des ulcérations dans les fosses nasales et même la destruction et la perforation de la cloison. De pareilles ulcérations, avec sécrétion d'un liquide analogue à celui des fosses nasales et engorgement des ganglions sous-maxillaires, s'observent dans la bouche, dans le pharynx, et peuvent s'étendre également à Yépiglolte et îiu larynx, d'où résulte une aphonie plus ou moins complète. Des eschares gangreneuses se forment également au niveau des parties enflammées, au niveau des muqueuses aussi bien que vers la peau.
A ces symptômes bien caractéristiques de la morve aiguë, dénommée farcin aigu lorsque le coryza spécial ulcéro-gangréneux vient à manquer, se joignent : des hèmorrhagies nasales, intestinales, musculaires; une fièvre de plus en plus intense, avec pouls à cent vingt, cent cinquante pulsations, faible et dépressible dans la plupart des cas; une prostration de plus en plus profonde, de Yanxiétè, un sommeil agité, des rêvasseries, du délire continu ou alternant avec le coma; une haleine fétide, une respiration devenant de plus en plus difficile et accélérée avec un peu de raie sibilant ou sous-crépitant; une toux sèche ou suivie d'expectoration muqueuse ou de crachats rouilles et sales. La langue est parfois noire et sèche, l'appétit complètement nul, la soif très-vive; les vomissements sont rares, il se développe un météorisme douloureux. Vers la fin, aux approches de la mort, qui a été presque constante dans les faits observés, le pouls devient irrégulier, intermittent, misérable, le coma continu, les selles diarrhéiques et fétides.
2° Inductions diagnostiques. — La période de la maladie à laquelle on voit le malade pour la première fois influe beaucoup sur le diagnostic, et l'on peut établir, d'une manière générale, qu'il est d'autant moins difficile que l'affection est plus avancée.
Lorsque l'on est en présence du premier groupe de symptômes que j'ai signalés plus haut, symptômes fébriles avec ou sans symptômes locaux de lymphangite ou de phlébite, on peut parfaitement méconnaître la maladie. — L'invasion fébrile, lorsqu'elle est constatée seule, peut donner lieu à bien des suppositions, parmi lesquelles celle de la morve ne viendra pas facilement à l'esprit, vu la rareté de
MORVE ET FARCIN. — morvk aiguë.
cette maladie, et l'on sera naturellement plus porté à croire à l'existence d'une fièvre grave, en ne trouvant pas dans l'exploration des organes une cause suffisante pour expliquer l'intensité des symptômes généraux. — Marchant a vu la maladie débuter par plusieurs accès de fièvre intermittente tierce, qui ne pouvaient certainement que détourner du vrai diagnostic. — Si la fièvre s'accompagne de diarrhée, comme cela arrive dans certains cas, on croira à l'invasion d'une fièvre typhoïde, surtout en raison de la prostration très-grande du malade. — S'il y a un coryza commençant ou bien une angine, on pensera avoir affaire h une rougeole ou bien à une scarlatine à leur début.
Il faut avouer que, dans ces différentes circonstances, l'erreur est facile. Il en est de même lorsque, avec la fièvre, on découvre extérieurement une lymphangite ou une phlébite, résultant d'une inoculation ignorée du malade. On peut croire alors à une inoculation putride ou à une pustule maligne.
Lorsqu'on voit le malade à la période dite rhumatismale, et qu'il n'existe que les phénomènes fébriles et les douleurs, on croit aisément à un rhumatisme articulaire grave : l'erreur, en effet, a été maintes fois commise. Pour l'éviter, il faut que les progrès de la maladie fassent surgir d'autres symptômes, comme l'érysipèle de la face, le coryza spécial, les pustules, ou les abcès au niveau des articulai ions ou dans d'autres parties éloignées, pour que l'on attribue les douleurs à leur véritable cause. Cependant il ne faut pas oublier que, dans certains cas, on a vu de ces symptômes se montrer dès le début, avant ou en même temps que les douleurs rhumaloïdes, ce qui rend le diagnostic suffisamment clair.
L'ensemble des symptômes qui caractérisent la maladie confirmée ne peut laisser la moindre équivoque sur l'existence de la morve aiguë, et, en l'absence des phénomènes du coryza spécifique, sur l'existence du farcin; car il n'est aucune autre affection aiguë qui se caractérise à la fois par une fièvre intense, par des accidents nerveux graves, par l'érysipèle, par des pustules plus ou moins nombreuses, par des abcès multiples, la gangrène, des hémorrhagies.
Le diagnostic offre d'autant plus d'incertitude au début, que la marche de la maladie est alors plus lente. Cependant l'embarras peut aussi être très-grand si cette marche est tellement rapide que l'affection se termine en trois jours, comme on l'a observé. Habituellement l'évolution des phénomènes se prolonge davantage, sans qu'on l'ait vue dépasser vingt-neuf jours, sauf dans les cas où la morve aiguë passe à l'état chronique. L'enchaînement des trois périodes que j'ai signalées, lorsqu'il existe (car il n'est pas constant), est une particularité utile au diagnostic. Malgré la rapidité de l'évolution de la maladie, on peut mettre à profit 1 inoculation du pus des pustules de l'homme au cheval, pour confirmer le diagnostic. Mais aucune de ces données n'est aussi importante que celle, des antécédents qui se rapportent à la contagion subie dans le principe par le malade.
Cette contagion primitive une fois établie, en effet, soit par la déclaration du malade lui-même, soit par l'interrogatoire, le diagnostic s'élucide immédiatement. La contagion a lieu du cheval à l'homme ou de l'homme à l'homme, sans que l'on puisse toujours s'assurer si cette contagion a eu lieu par infection ou par inoculation. La profession du malade peut suggérer l'idée de la maladie, ce qui est important; car ici, comme dans une foule de circonstances analogues, c'est tenir le diagnostic que de penser à l'affection cherchée. On devra se méfier quelquefois des assertions des malades qui, par intérêt personnel vis-à-vis des règlements d'hygiène publique, dont la sévérité est connue, refusent d'avouer qu'ils ont des chevaux morveux.
652 MORVE ET FARCIN. — morve chronique.
L'inoculation du virus morveux est quelquefois difficile à découvrir, lorsque la maladie se déclare chez des individus occupés à manier des débris provenant des abattoirs, des crins, par exemple, ainsi que Duclos l'a signalé (Journ. de mêd., 1846). Quelquefois même la cause est impossible à trouver, comme dans un fait rapporté par Teissier (de Lyon), dans lequel on a été disposé à voir un cas de morve spontanée.
3" Pronostic. — La mort est presque constamment la terminaison de la morve aiguë, car on n'a jusqu'à présent cité que deux faits de guérison : l'un dû à Mackensie, l'autre à Carnevale-Arella (Giornale délie se. med. de Torino),