‹ Dictionnaire de droit administratif et de droit public (volume 2)Chapitre 171 sur 184 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'esci.avagk dans l'antiquité.

L'esclavage était une msiiluiiowjuris gentium en vigueur chez tous les peuples de l'antiquité. Il a fallu, pour l'extirper, une lutte qui a duré, non pas des centaines, mais des milliers d'années.

La condition économique des sociétés anciennes exi^lique cette résistuice tenace, Les sciences et les arts industriels étaient dans l'enfance-; les forces de la nature n'obéissaient pas encore au génie de l'homme, et le travail manuel des esclaves était, pour ainsi dire, l'unique instrument de la production des richesses. On avait besoin du bras des esclaves pour exécuter les travaux les plus élémentaires, pour moudre le blé, par exemple.

Dans celte organisation industrielle rudimentaire, l'accumulation des capitaux était, à l'inverse de ce qu'on voit aujourd'hui, diffl-

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cile et lente. Il y avait beaucoup de bras et peu de capital. C'était la misère universelle. L'absence de capital, tel fut le malheur des sociétés antiques. Le commerce, l'industrie, l'agriculture même languissaient, parce que les capitalistes, trop peu nombreux, n'étaient pas en mesure de salarier les travailleurs libres. L'esclavage fut pendant longtemps un mal nécessaire, qui disparut insensiblement quand le capital s'éleva comme une marée bienfaisante (1).

On imposait aux esclaves les travaux les plus pénibles. La plupart des métiers étaient exercés par eux. Le Digeste parle, à chaque instant, d'esclaves boulangers, forgerons, cordonniers, ouvriers en laines, foulons, tisserands, polisseurs de parchemins, etc.

(Dig., lib. XXXII, tit. I, et XXXIII, tit. VII). Les hommes libres, absorbés par le soin des affaires publiques et par les travaux des camps, dédaignaient de s'adonner aux carrières industrielles et commerciales. Ce préjugé invétéré, qui n'est pas encore entièrement détruit chez les peuples de race latine, ne faisait pas moins obstacle que l'imperfection de l'outillage économique au développement de la richesse publique et privée.

Les philosophes anciens considéraient l'esclavage comme une institution mauvaise en soi, mais utile et même nécessaire. Il est clair, dit Platon, que l'homme ne se prête qu'avec une peine infinie à cette distinction de libre et d'esclave, de maître et de serviteur, introduite par la nécessité (2).

De tous les philosophes de l'antiquité, Aristote est le seul qui ait ouvertement défendu l'esclavage. Cette institution est fondée, suivant lui, sur la nécessité de pourvoir à la subsistance des hommes libres par des instruments vivants, instruments sans lesquels les propriétés seraient stériles.

Aristote ne se contente pas d'établir la nécessité de l'esclavage. Il essaye de démontrer que cette institution a une base rationnelle, et que la nature elle-même a créé une classe d'hommes pour cette condition. Il y a, suivant lui, des hommes qui n'ont que juste ce qu'il faut de raison pour comprendre la raison des autres. Ce sont ceux dont le travail corporel est le seul emploi utile.

(1) Mesdach de ter KiEiE, Propriété individuelle et collectivisme, § VIII.

(2) Vander Rest, Platon et Aristote, p. 258.

(3) Vasper Rest, oji. cit., p. 375.

Quand on est, dit-il, inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l'âme, la brute à l'homme (et c'est la condition de tous ceux chez qui l'emploi des forces cor- j

porelles est le seul et le meilleur parti à | tirer de leur être), on est esclave par 1 nature.

Aristote pousse si loin son désir de justifier l'institution servile, qu'il va jusqu'à prétendre que la nature a fait le corps des hommes libres différent de celui des esclaves, donnant à ces derniers la vigueur nécessaire pour les labeurs grossiers, rendant, au contraire, les premiers incapables de courber leur droite stature sous l'effort du travail, et les destinant seulement aux fonctions de la î vie civile (3). I

L'humanité était donc divisée en deux races : l'une était vouée aux travaux du corps, l'autre avait le loisir de s'occuper des tra- -t

vaux de l'esprit, î

Aristote, qui avait le profond sentiment ;

des nécessités auxquelles obéissaient les démocraties antiques, pensait que sans l'esclavage elles n'auraient pu subsister (4). Mais déjà, de son temps, cette opinion rencontrait des détracteurs : « Il en est », dit-il, " qui « prétendent que le pouvoir du maître est " contre nature; que la loi seule fait des « hommes libres et des esclaves, mais que " la nature ne met aucune différence entre « eux et que, par conséquent, l'esclavage " est inique, puisque la violence l'a pro- « duit(5). «

Ainsi le problème de l'esclavage était posé quatre cents ans avant l'ère chrétienne, et l'institution était attaquée dans sa base.

— Le développement immodéré de l'esclavage dans l'empire romain et la concurrence désastreuse que les esclaves faisaient aux travailleurs libres eurent, à la longue, pour effet de réduire ceux-ci à la condition la plus misérable. C'est à peine si un labeur obstiné leur permettait de soutenir leur triste existence : « Leur couche» , dit Sénèque, « formée " d'herbes de marais s'échappant à travers " les trous d'une mauvaise toile, rapproche " de très près leur situation matérielle de " celle des esclaves (6). »

Les hommes libres devinrent de moins en

(4) Polit., liv. 1er, II, 1253 b. 20. Édition de Berlin, de Becker et Brandis.

(5) Janet, op. cit., I, 210.

(6) Sénèque, De vita beata, cliap. 25.

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luoiiis nombreux, parce ({u'iU nVUuiuiit pas iMi mesura do soutenir lu coiifurreiice que leur faisiiil subir le travail des esclaves :

- Les liommes puissants ", dit Appien, •• s'enrichissaient outre mesure et les champs " se n^mplissaient d'esclaves. La race ita- •• lienne usée et appauvrie pr^rissait sous le

- poids de la misùrc et des im])Ats. Si parfois " l'homme libre échappait à ces niaux, il se " perdait dans l'oisiveté, parce (pi'il ne pos- « sédait rien en propre dans un territoire " envahi tout entier par les riches, et ([u'il •• n'y avait pas de travail pour lui sur la terre

- d'autrui au milieu d'un si ;,'rand nombre

- d'esclaves (1). "

Tour subvenir aux besoins llscaux de l'empire ([ui se dépeuplait p<ni à peu, leOouvernoinenl fut forcé d'écraser d'impôts la classe des i»aysans libres.

Plus les impôts devenaient lourds, plus la dépopulation étendait ses ravages. Les hommes libres se réfugiaient dans la servitude iHHir échapper aux charges de la liberté, cl la loi fut obligée de punir ceux qui se vendaient comme t>sclaves.

— Les Germains ne s'entourai(Mit pas d'esclaves, comme les Romains; ils mettaient leur gloire à n'être servis que par des hommes libres.

Les esclaves germains étaient relégués à la campagne, loin des yeux du maître : •• Là ", dit Tacite, •• chacun d'eux a son inté- •• rieur, ses pénates à part, et se gouverne à •• sa guise. Le maître leur ordonne de four- •• nir une quantité déterminée de blé, de •• bétail ou d'effets d'habillement, comme à « un colon ; et à cela se bornent les obliga- « lions de l'esclave. »

L'institution que décrit Tacite a été copiée l^ar les Romains. Pour porter remède aux maux économiques que l'esclavage avait engendrés, les empereurs imaginèrent d'incorporer à la terre les esclaves et ce qui restait d'hommes libres. Ce fut le colonat. Le colon était rivé au sol. Il ne fut plus permis de le vendre sans la terre qu'il cultivait, et la terre ne put plus être vendue sans le colon qui y était attaché.

La personnalité du colon n'était pas aussi complètement anéantie que celle de l'esclave. Il était assujetti à payer au propriétaire une redevance fixe, mais il retenait la propriété

(1) Waelbroeck, Cours de droit indmtriel, 1, 177.

du surplusdc son i)6cule. Par là sa condition se rapi)rochait, dans une certaine mesure, de colle de l'homme libre.

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