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LA RELIGION ROMAINE ET SES TRANSFORMATIONS

1, Avant la conquête du monde par les Romains, chaque peuple adorait ses dieux propres, qui l'entouraient d'une protection spéciale. Les religions avaient un caractère national et particulariste : Sua cuique civitati relligio, disait Gicéron, nostra nobis.

L'ancienne religion des Romains était une religion nationale, la religion des citoyens romains (civïlis relligio), comme disait le grand pontife Scaevola, contemporain de Marius.

Dieu était, pour les anciens Romains, une force vague et mystérieuse qu'ils entrevoyaient confusément dans les phénomènes de la nature et dont ils adoraient les manifestations (numina), en les considérant comme les actes variés d'une volonté unique (1).

(1) Celse s'indignait contre les chrétiens qui accusaient sos coreligionnaires d'adorer dos morceaux do marbre ou do bois. Ce n'ost pas, disait-il, les statues qu'ils adorent, c'est lo numen, dont la statue est la représentation (Ouigène c. Celse, VII, 62).

Les dieux multiples du paganisme représentaient, chacun, un attribut ou une fonction de la puissance divine.

Jupiter était le principe de la vie et se répandait dans tous les éléments, de manière que la parcelle divine que contenait chaque élément donnait naissance à un dieu différent : « La parcelle divine qui pénètre la « terre », dit Cicéron, « est adorée sous le « nom de Cérès; celle qui pénètre la mer, « sous le nom de Neptune, etc. (1). »

Les dieux romains n'étaient donc que les formes multiples de la Divinité en général ou du Père céleste, Divuspat&r.

On rendait aussi un culte aux génies ou démons, qui étaient des intermédiaires entre Dieu et les hommes et qui personnifiaient les puissances créatrices préposées au gouvernement de l'univers (2).

Dans cette catégorie rentraient les personnifications des vertus abstraites, telles que l'Honneur, la Vertu, la Liberté, la Piété, la Pudeur, la Clémence, etc.

On honorait enfin les héros et les grands hommes, et on leur décernait, quand ils étaient morts, l'apothéose, sorte de canonisation qui les mettait au rang des demidieux.

Le Génie qui présidait aux merveilleuses destinées de la ville de Rome était l'objet d'un culte particulier. On l'identifiait avec le Génie de l'empereur, dans la personne duquel s'incarnait le peuple romain.

Ce culte universel se superposa aux cultes locaux et fut, pendant trois siècles, sous le nom de religion augustale, le culte officiel de l'Empire.

2. L'Italie était une pépinière d'agriculteurs, de soldats, de juristes, d'administrateurs; mais le génie pratique de ces races utilitaires était absolument impropre aux conceptions métaphysiques. Aussi la religion nationale des vieux Romains se distinguaitelle par une absence complète de dogmes. Quant aux légendes poétiques qui racontaient l'origine et la naissance des Dieux, elles variaient à l'infini, et chacun était

(1) Cicéron, de Naturâ Deorum, II, 28.

(2) Chaque homme avait son génie, gardien invisible et vigilant qui ne s'éloignait pas de lui un seul instant jusqu'à l'heure de la mort, et qui était instruit de toutes ses actions et de toutes ses pensées (Apulée, de Deo Socrat., p. 156 et suiv.).

libre d'en penser et même d'en dire ce qu'il voulait (3).

Le culte national que tous les citoyens romains devaient respecter n'exigeait que l'accomplissement minutieux des cérémonies ordonnées par les rituels sacerdotaux.

Les dieux avaient droit à des honneurs qui leur étaient rendus dans une forme sacramentelle, et, en échange, ils étaient tenus de favoriser les entreprises du peuple romain. C'était une espèce de contrat imprégné d'un formalisme juridique. La Piété, disait Cicéron, n'est autre chose que la justice à l'égard des dieux (4).

Les pratiques du vieux culte romain étaient si nombreuses et si compliquées qu'il était difficile de ne pas commettre d'erreur en les accomplissant. Quand on ignorait ce qu'il fallait faire ou dire, on le demandait aux Pontifes, qui étaient des espèces de jurisconsultes sacrés. Ainsi la religion enseignait aux citoyens l'obéissance et la discipline et les enlaçait dans un réseau de pratiques rigoureuses, dont l'observation était élevéeà la hauteur d'un devoir civique.

3. Cette religion sans dogmes était une religion sans sacerdoce. Les fonctions ecclésiastiques n'étaient point séparées des magistratures civiles. On devenait augure ou pontife en même temps et de la même manière qu'on devenait édile, préteur ou consul. Il suffisait, pour obtenir ces charges, d'avoir servi son pays dans les assemblées délibérantes ou sur les champs de bataille.

Aucun conflit ne pouvait donc s'élever entre l'autorité religieuse et l'autorité civile, puisqu'elles étaient confondues dans les mêmes mains. « Nos aïeux », dit Cicéron, « n'ont jamais été plus sages ni mieux inspi- « rés des dieux que lorsqu'ils ont décidé que « la même personne présiderait à la religion « et gouvernerait la république. C'est par ce « moyen que magistrats et pontifes rem- « plissent leur charge avec sagesse, s'enten- « dant ensemble pour sauver l'État (5). »

— Dans le principe, les collèges de prêtres se recrutaient par voie de cooptation ou par l'élection populaire, Mais en 742 Auguste, s'étant fait élire Souverain Pontife par le peuple, obtint pour lui et ses successeurs le

(3) Boissier, la Religion romaine, I, 53.

(4) Cicéron, de Naturâ Deorum, I, 41.

(5) Cicéron, Pro domo, I.

droit de nommer à tous les sacerdoces.

Depuis ce moment jusqu'au règne de Gratien (382), le Souverain Pontificat fut lié inséparablement à la puissance souveraine, et pendant quatre siècles, tous les empereurs, y compris Constantin et ses premiers successeurs chrétiens, ont été revêtus de cette dignité.

Le cumul du pouvoir spirituel avec le temporel aurait sans doute rendu le Gouvernement théocratique et oppressif, si la religion romaine avait eu un caractère dogmatique ; mais comme elle se composait uniquement de pratiques et de cérémonies, celui qui en était le chef se bornait à surveiller les formes extérieures du culte et laissait les opinions entièrement libres.

4. A mesure que Rome agrandissait le cercle de ses conquêtes, elle s'assimilait peu à peu les idées, les coutumes et même les conceptions religieuses des nations vaincues.

Les peuples d'origine aryenne, italiens, grecs, gaulois, qu'elle soumit d'abord, avaient eu en Orient, avant l'époque de leur séparation, un fonds commun d'opinions religieuses.

Ces ressemblances étaient si frappantes que les Romains accueillirent dans leur Panthéon les dieux des nations vaincues et leur bâtirent des temples.

Grâce au caractère flottant des théogonies antiques, qui ne reposaient sur aucun dogme précis, ni sur aucun livre sacré, les dieux se fusionnèrent et s'amalgamèrent en même temps que les peuples. Les religions locales ou particularistes se firent des concessions mutuelles, et le paganisme prit un caractère éclectique. Le syncrétisme religieux fut la conséquence de la centralisation administrative. Rome devint la capitale religieuse du monde, par la raison qu'elle en était la capitale politique, et mérita de bonne heure le nom de ville sainte, sacrosancta civitas (1).

Ce paganisme syncrétique était absolument contraire à la notion juive d'un Dieu jaloux des hommages adressés à d'autres dieux. Les dieux innombrables qui affluaient

(1) Apulée, Métam., XI, 26 ; Boissier, la Religion romaine, I, 399.

(2) Jean Réville, la Religion à Rome sous les Sévères, p. 161.

(3) Sénèque, Fragm., 26.

(4) Cicéron, de Naturd Deorum, II, 28.

à Rome de tous les points de l'empire, étaient considérés comme les formes différentes d'une même Divinité, et vivaient en bons termes les uns avec les autres (2).

Seuls, les chrétiens s'enfermaient dans leur intransigeance et refusaient de s'associer à cette tolérance générale.

Le contact des religions qui affluaient à Rome, la facilité avec laquelle les dieux locaux se mêlaient les uns avec les autres, eurent un double effet : on cessa de croire aux dieux particuliers, et l'on reconnut de mieux en mieux l'unité de l'essence divine.

Du temps de Cicéron, on ne croyait plus guère aux dieux. Un des personnages mis en scène par Ennius dans ses tragédies s'exprimait ainsi : « Je crois qu'il y a des dieux « dans le Ciel, et je le soutiendrai toujours ; « mais j'affirme qu'ils ne s'occupent pas des « choses humaines. S'ils en avaient souci, les « bons seraient heureux et les méchants « malheureux : or, c'est le contraire qui « arrive. »

Cicéron rapporte que ces maximes destructives de toute religion étaient accueillies au théâtre par des applaudissements unanimes.

Vers le commencement de l'empire, les légendes polythéistes étaient considérées comme des inepties poétiques (3) {ineptiœ poetarum) et comme des contes de vieilles femmes (4) (superstitiones pœne anïles).

On négligeait l'accomplissement des anciens rites, qui ne parlaient plus à l'esprit ni au cœur. Le droit pontifical se perdait (5). On ne célébrait plus les anciennes fêtes. Des sacerdoces importants étaient abandonnés.

Les temples tombaient en ruines (6), et Varron déclarait, en tête de ses Antiquités divines, que la religion périrait bientôt, « non « par l'attaque de quelques ennemis, mais « par la négligence des fidèles (7) ».

5. Pendant que les religions locales s'éteignaient, la conception d'une religion universelle, commune à tous les habitants de l'empire, pénétrait dans les esprits et gagnait chaque jour du terrain. De la fusion de tous

(5) Cicéron, de 0)atore, III, 33.

(6) L'araignée, disait Properce, tisse sa toile et les mauvaises herbes croissent dans la demeuro solitaire des dieux (liv. Il, élégie VI, 35).'

(7) August., de Civitate Dei, VI, 2; Boissier, la Religion romaine, I, 63.

les dieux et de toutes les pratiques religieuses se dégageait de plus en plus clairement la notion d'un Dieu unique. Les divinités polythéistes s'évanouissaient comme des ombres vaines, et dans le ciel dépeuplé apparaissait le Dieu suprême, celui que Platon, dans son Timée, plaçait au-dessus de tout, « le Dieu unique et solitaire, qui est tout « esprit, qui vit hors du monde, le père et « l'architecte de ce divin univers (1) ».

C'est le Dieu qu'adorait Cicéron, celui qui, disait-il, a créé l'homme et l'a composé d'un corps périssable et d'une âme immortelle (2).

C'est aussi le Dieu qu'adorait Plutarque : « Il n'y a pas », disait-il, « divers dieux pour « divers peuples ; il n'y a pas des dieux bar- « bares et des dieux grecs, des dieux du Nord « et des dieux du Sud. Mais de même que le « soleil et la lune éclairent tous les hommes, « de même que le ciel, la terre et la mer sont « pour tous, malgré la grande diversité des ■ noms par lesquels on les désigne, de même ». il y a une seule Intelligence qui règne dans « le monde, une seule Providence qui le * gouverne (3). »

Quand les légendes polythéistes, qui s'étaient ruinées l'une l'autre, eurent fait place à la notion abstraite d'un Dieu unique, il se produisit un grand vide dans la conscience publique, et l'on demanda à la philosophie une direction morale que la religion était impuissante à donner : tout le monde, dit Lucrèce, cherchait à tâtons le chemin de la vie.

On s'efforçait de trouver des consolations dans l'étude de la philosophie, en dehors des formules religieuses. Rome devint le centre de la pensée libre et d'un enseignement moral qui illustra la fin de la république et le commencement de l'empire.

Cet enseignement avait pour sanction la doctrine de l'évolution des âmes. La vie terrestre était considérée comme un chaînon de l'existence éternelle. L'école néo-platonicienne, dont Plotin était le chef et qui unissait les traditions philosophiques de la Grèce à la doctrine orientale de la métempsycose, enseignait que le sort futur de chaque homme dépend de sa conduite en ce bas monde, de même que son sort actuel est la consé-

(1) Aitlkk, de Dogm. Plat., 1, 11.

(2) ClCÈRt», de Legibus, I, 9; de Rep., VI, 17.

(3) Puji&bqub, de la. et Os., 67.

quence de sa conduite dans une vie antérieure (4).

Telles étaient les opinions qui avaient cours dans les classes éclairées et qui, mises en action sous une forme théâtrale, devaient bientôt constituer l'élément essentiel des mystères qui furent célébrés par toutes les religions venues de l'Orient.

6. La conception abstraite d'un Dieu inaccessible aux regards et à l'imagination des mortels pouvait contenter les philosophes et les lettrés, mais elle ne disait rien à l'esprit ni au cœur des masses populaires en quête de croyances précises et certaines.

Entre elles et le Dieu innomé des philosophes, il n'y avait aucun contact ; rien ne comblait l'abîme qui séparait la terre du ciel.

« Le lien qui unit toute la nature », disait Apulée, « est brisé. D'un côté l'homme; de « l'autre, Dieu, et entre les deux un abîme !... « Que deviendront les hommes si les dieux « immortels les repoussent, s'ils les tiennent « en exil dans cet enfer de la terre, s'ils leur « refusent tout accès auprès d'eux?... C'en « est donc fait ! il ne faut plus espérer qu'un « Dieu s'occupe des affaires humaines ! Vers « qui désormais s'élèveront mes prières? « A qui adresser mes vœux? Pour qui sacri- « fier mes victimes? Qui sera mon secours « dans mes souffrances, mon confident dans « mes prospérités? Qui appellerai-je à mon « aide dans mes infortunes (5)? »

A ces esprits désenchantés des légendes polythéistes et incapables de s'élever aux conceptions de la raison pure, à ces âmes avides d'émotions religieuses, il fallait un Dieu concret, personnel et vivant, un médiateur entre l'homme et le Dieu unique et universel que prêchaient les philosophes.

Les religions orientales donnèrent satisfaction à ces aspirations mystiques. Elles pénétrèrent jusqu'à Rome, où elles furent accueillies avec enthousiasme, et, au ine siècle, le sentiment religieux, que le scepticisme des lettrés semblait avoir tué, se réveilla plus intense que jamais.

La légende sacrée qui servait de base aux religions venues de l'Orient était partout la

(4) Plotin, Ennéades, IV, 3, 24; Réville, la Religion à Rome sous les Sévères, p. 149.

(5) Apulée, de Deo Socrat., 5; Boissieb, la Religion romaine, t. II, p. 140.

même. Il s'agissait toujours de la mort et de la résurrection d'un Dieu qui servait de médiateur entre le ciel et la terre. En Egypte c'était Isis qui cherchait Osiris, tué par un frère jaloux. En Phénicie, c'était Vénus qui pleurait la mort d'Adonis. Sur les bords de l'Euxin, c'était Gybèle qui voyait mourir le bel Attis dans ses bras.

Quand le Dieu mourait, les fidèles s'associaient par leurs larmes à la douleur du prêtre, et, quand il ressuscitait, leurs gémissements faisaient place aux explosions d'une joie bruyante.

Nous avons dit précédemment que, dans l'ancienne Rome, il n'y avait pas de clergé proprement dit. Le sacerdoce était assimilé, sous tous les rapports, aux magistratures laïques.

Les prêtres des religions orientales affectaient, au contraire, de former une caste à part, qui renonçait aux occupations et aux affections mondaines, pour s'occuper uniquement des choses divines et pour pratiquer des abstinences sévères (1).

Ils se plaisaient à surexiter la sensibilité des gens dévots par des expiations, des purifications, ainsi que par des mystères, dont le brillant symbolisme laissait dans l'âme une trace profonde et qui rendaient sensibles, par la méthode intuitive et sous forme de révélation, les vérités que la philosophie était impuissante à démontrer.

Les mystères étaient des drames sacrés, dans lesquels on représentait en action la naissance, la mort et la résurrection du Dieu.

On se faisait initier aux mystères pour purifier son âme ici-bas et pour assurer son salut dans l'autre monde. C'est là que les assoifés de la vie future venaient puiser des consolations et des espérances en communiant mystiquement avec la Divinité.

On les faisait passer par une série d'épreuves avant de leur révéler les arcanes d'outre-tombe. On leur infligeait des pénitences qui effaçaient les souillures contractées dans la vie terrestre et qui leur ouvraient l'accès de la vie éternelle (2).

(1) Les papyrus égyptiens ont révélé l'existence d'une vôritablo communauté de moines, qui s'intitulaient les serviteurs do Sérapis et qui vivaient en reclus dans le Sérapeum de Memphis (Boissier, la Religion romaine, I, 358).

(2) Voy. Servius, in Georg., I, 166; Réville, la Religion romaine sous les Sévères, p. 177.

Les prêtres des cultes orientaux remplissaient ainsi le rôle d'intermédiaires entre la Divinité et les fidèles. Ils vendaient aux dévots des prières et des formules j>our désarmer les puissances infernales qui auraient pu s'opposer à leur ascension vers les voûtes célestes (3).

Auxiliaires et agents de la Divinité, ils avaient le pouvoir d'interrompre le cours ordinaire des lois de la nature : aussi opéraient-ils des miracles et, surtout, des guérisons surnaturelles (4).

7. Parmi les religions orientales qui se sont infiltrées dans la société romaine, il en est trois qui méritent d'être mentionnées spécialement : celle d'Isis, celle de Gybèle et celle de Mithra.

Le culte d'Isis et de Sérapis était répandu dans tous les ports de la Méditerranée. Il en est fait mention dès le temps des guerres puniques. Immédiatement après la mort de César les triumvirs bâtirent un temple, dans Rome même, à ces divinités égyptiennes.

Sous le nom d'Isis on désignait la Nature, mère des choses, divinité suprême, la première entre les habitants du ciel. Sa volonté gouvernait les voûtes du ciel, les souffles de l'Océan et le silence des enfers. Puissance unique, elle était par l'univers entier adorée sous des formes diverses, avec mille noms différents (5).

On l'appelait Notre-Dame (Domina), et ses fidèles affirmaient qu'elle était la seule, l'unique Déesse : una, quœ es omnia, Isis (6).

Cybèle ou la Grande Mère avait été admise parmi les dieux nationaux de Rome au temps des guerres puniques. La mort et la résurrection de son favori Attis, tel était le sujet de la grande fête qui, chaque année, se célébrait en son honneur vers la fin du mois de mars.

Les prêtres de Cybèle pratiquaient le taurobole, c'est-à-dire le baptême purificateur par le sang d'un taureau.

8. Les adorateurs de Mithra étaient plus nombreux encore que les sectateurs d'Isis et de Cybèle.

Le culte de Mithra, né sur les bords du

(3) Arnobe, Adv. gentes, II, 13, 33, 62.

(4) Lucien, Deorum Conc, 12.

(5) Apulée, Métamorphose, liv. XI.

(6) Orelli, Inscription, 1871.

Tigre et de l'Euphrate, plus de dix-huit siècles avant l'ère chrétienne, fut successivement importé chez les Perses, dans l'Arménie et dans l'Asie Mineure.

Les légions romaines qui, sous les ordres de Pompée, combattirent les pirates de la Cilicie, adoptèrent ce culte et le propagèrent dans tout l'empire (1).

Mithra, dont le nom z end est l'équivalent du mot grec lôyoç (le verbe ou la parole, c'est-à-dire la raison exprimée sous la forme du verbe), était une des divinités qui composaient la Trinité persane (Ormuzd, Anâhita et Mithra).

Ormuzd, le Dieu suprême, l'avait créé aussi adorable que lui-même (2).

D'après l'historien arménien Elisée, Mithra s'était incarné sous la forme humaine et était né d'une vierge (3).

Il était le médiateur entre Ormuzd et les humains, et pour cette raison les Perses l'appelaient •j.kjl-t^ (médiateur, intermédiaire) (4).

Il avait, d'après la théologie persane, racheté par un sacrifice expiatoire les péchés du premier couple humain (5).

L'existence d'un Dieu suprême, invisible, incompréhensible, sans commencement ni fin, l'immortalité de l'âme, la chute du premier homme, la descente et l'ascension des âmes, les récompenses et les peines dans une vie future, telles étaient les bases essentielles de la doctrine qu'on enseignait à ceux qui se faisaient initier aux mystères mithriaques (6).

La plus saisissante des pratiques observées dans le culte de Mithra était le taurobole ou

(1) Plctarqle, Pompée, 24.

(2) Réviile, la Religion à Rome, p. 80.

(3) Idem, ibid., p. 82.

(4) Pmjtarqce, de Is. et Os., 46.

(5) Lajard, Introduction à l'étude du culte public et des mystères de Mithra, Paris, 1847.

(13) Idem, ibid., p. 23.

(7) Lui aussi baptise ses fidèles, à l'exemple des croyants,

-'lire des chrétiens.

On pratiquait le baptême par immersion dans le culte de .Mithra. Voy. Lucien, Ménippe ou la Nécyomanie, chap. 7.

(8) Il confirme ses milites en leur faisant un signe sur le front.

Les milites formaient un des sept grades mithriaques : Corax, Gryphus, Miles, Léo, Perses, Heliodromus, Pater.

(9) Saint Justin rapporte également que l'oblation du pain et du vin était en usage chez les Mithriastes. Il s'exprime comme suit : « Ev rotç tov MiGpa uixr- « Tijptot; aoro: xat ttotïjoiov v&xto; -zlÙîtoci « w taiç rov ixuo^evov TS/e-ai; » (Apol. I, 66).

bain de sang purificateur, qui ouvrait aux fidèles les portes de la vie éternelle.

Les sectateurs de Mithra pratiquaient des rites analogues à ceux des chrétiens, tels que le baptême ou la purification par l'eau, la confirmation des initiés, l'oblation du pain eucharistique. Us croyaient à la résurrection des morts. Il y avait parmi eux des femmes vouées à la virginité et des hommes voués à la continence.

C'est ce que nous apprend Tertullien en traitant la question de savoir par qui sont inspirées les hérésies. Voici comment il la résout :

« A diabolo scilicet, cujus sunt partes « intervertendi veritatem, qui ipsas quoque « res sacramentorum divinorum idolorum « mysteriis semulatur . Tingit et ipse quosdam « utique credentes et fidèles suos (7), expia- « tionem delictorum de lavacro repromittit, « et, si adhuc memini, Mithra signât illic in « frontibus milites suos (8), célébrât et panis « oblationem (9), et imaginem resurrec- « tionis inducit (10), et sub gladio redimit « coronam(ll). Quid quod et summum ponti- « ficem unis nuptiis statuit? Habet et virgi- «« nés, habet et continentes » (Tertull., de Prœscrip. adv. hœret., cap. 40).

La fête principale des mithriastes était celle du soleil renaissant à l'époque du solstice d'hiver, le prototype païen de notre fête de Noël (12).

Desservi par un clergé nombreux, le culte de Mithra se propagea rapidement dans la Grèce asiatique et ensuite en Occident. On reçut le nouveau Dieu avec le double caractère de Médiateur et de Sauveur qu'on lui

Yoici la traduction de ce texte : « Lorsqu'on célèbre les mys- « tères de Mithra, on place devant le néophyte, pendant la ■ cérémonie de l'initiation, un pain et une coupe pleine « d'eau. «

(10) Cette image est probablement la représentation bien connue de Mithra tauroctone.

(11) Allusion à la cérémonie de l'initiation au grade de miles.

Tertullien (De Corond) décrit ainsi cette cérémonie : « Miles cum initiatur in spelunca coronam interposito gla- « dio sibi oblatam, quasi mimum martyrii, dehinc capite suo « accomodatam, monetur obvia manu a capite pellere. »

Dans l'expression redimit coronam, le mot redimit est la troisième personne du verbe redimio, redimire, qui signifie ceindre ou couronner.

Il faut donc traduire ainsi la phrase de Tertullien : il ceint ses fidèles d'une couronne, emblème du martyre.

(12) Voy. l'article Mith ta, dans l' Encyclopédie des sciences religieuses, de Lichtesbeeger.

voit dans les lois sacrées des Persans, et la religion mithriaque acquit, sous le règne des Antonins, une importance considérable qui est attestée par des découvertes récentes (1).

Mithra était devenu, au temps d'Aurélien et de Dioclétien, le Dieu par excellence de l'empire romain.

Après l'échec de la restauration païenne entreprise par Julien et le triomphe des chrétiens, son culte fut sévèrement proscrit. En 377, Gracchus, préfet de Rome, fit détruire toutes les grottes où les sectateurs du dieu persan accomplissaient leurs rites. Il fit en même temps arracher et briser tous les emblèmes et les simulacres qui servaient aux initiations et qui marquaient les grades des initiés (2). La destruction fut si radicale que le souvenir même de la religion mithriaque fut effacé de la mémoire des hommes. De récentes découvertes archéologiques ont permis d'en reconstituer les linéaments principaux.

9. La religion cosmopolite et internationale qui était destinée à remplacer les cultes particularistes et locaux trouva enfin sa formule dans le christianisme.

Une administration habile et savante avait assoupli au joug les populations innombrables que Rome avait écrasées sous le poids de ses armes. Partout la greffe latine s'était profondément implantée. Partout, en Bretagne, en Gaule, en Italie, en Grèce, en Afrique, en Asie, on trouvait les mêmes lois, la même administration, les mêmes mœurs, le même style d'architecture publique et privée, la même langue, la même littérature. L'établissement d'une religion unitaire était le terme nécessaire de cette énergique centralisation.

L'unification politique, qui a donné la paix au monde et qui a été le prélude de l'unification religieuse, était célébrée par les poètes latins comme l'œuvre romaine par excellence : « Rome seule », dit Claudien, « a reçu les vaincus dans son sein et a donné « au genre humain la douceur d'un même « nom. De ceux qu'elle a domptés elle a « fait des citoyens. Grâce à la paix romaine « nous sommes une seule nation : Cuncti « gens una sumus ».

(1) Lajard, p. 27.

(2) <« Gracchus nonno specum Mithrœ et omnia portcntosa simulacra, quibus corax, nymphus, miles, persos,

Aux religions nationales qu'un syncrétisme dissolvant avait ruinées devait succéder une religion qui, tout en étant catholique, c'est-à-dire universelle, fût en même temps romaine, parce qu'elle était le couronnement nécessaire de l'immense travail civilisateur opéré depuis les temps les plus reculés par Rome et par les peuples qu'elle s'était assimilés.

Le christianisme, dont la naissance avait coïncidé avec la formation du Principat romain, réunissait ces caractères à un degré plus éminent que les autres religions orientales. Il combinait, dans une synthèse supérieure, le pur monothéisme des pays sémitiques où s'était déroulé le drame sacré qui lui servait de base, avec l'antique conception aryenne de la Trinité divine. C'était le type de la religion universelle à laquelle aspirait le monde unifié par les armes romaines. Il se répandit de proche en proche dans toutes les régions qui avaient reçu l'empreinte du génie latin.

Le christianisme devint ainsi l'expression de la pensée religieuse de cette vaste agglomération d'hommes qui entouraient la Méditerranée.

Mais son aire d'expansion s'arrêta aux frontières de l'empire, ce qui faisait dire à saint Optât : « La république n'est pas dans « l'Église, mais l'Église est dans la répu- « blique, c'est-à-dire dans l'empire romain, « où se trouvent les droits sacrés du sacer- « doce, la pudeur et la virginité, qui n'exis- « tent pas au sein des nations barbares et « qui, s'ils y existaient, n'y seraient pas en « sûreté (3). »

1 0. L'Évangile racontait la naissance, la mort et la résurrection de l'Homme-Dieu, dont le nom servait de symbole aux chrétiens, et il résumait sa prédication morale. L'explication de la nature et des attributs de la Divinité ne s'y trouvait qu'en germe. Il fallait édifier sur cette base un système de théologie qui fût la conclusion de toutes les doctrines et de toutes les croyances antérieures.

Le génie spéculatif de la Grèce se prêtait admirablement à cette œuvre scientifique. Constantinople, héritière d'Athènes, appli-

« helios, leo, bromius, pater initiantur, subvortit, fregit, « cxcussit ? » (Saint Jérôme, Ep. ad Lact., I, 672.) (3) Optât, de Schism. Donat., lib. 111.

qua les habitudes et les procédés de la culture antique à l'étude des problèmes religieux et devint un véritable atelier théologique. Les Pères de l'Église grecque répandirent sur la doctrine nouvelle tous les trésors philosophiques que Platon et ses disciples avaient accumulés, et préparèrent les solutions dogmatiques qui furent délibérées et arrêtées par des Conciles d'évêques orientaux à Nicée, à Constantinople et à Chalcédoine.

Les Occidentaux, dont l'imagination n'avait pas l'abondance et l'éclat qui distinguaient les Grecs, et qui répugnaient aux abstractions et aux subtilités métaphysiques, ne prirent qu'une part insignifiante à cet immense travail théologique.

Une seule étude, laborieuse et ardue autant que délicate et raffinée, était capable de. les passionner. En Afrique, en Espagne, en Gaule, en Italie surtout, la science du droit remplaçait pour les esprits cultivés la poésie, l'histoire et la philosophie.

Les Italiens étaient une race de juristes et d'administrateurs qui s'était, de tout temps, distinguée par l'amour de l'ordre, de la discipline et de la hiérarchie.

Ils appliquèrent ces qualités, qui avaient été les instruments de la prodigieuse fortune de l'État romain, à la fondation d'un empire théocratique qui devait, en s'appuyant sur l'autorité des textes évangéliques, soumettre tous les chrétiens à des lois uniformes, sous l'autorité d'un chef suprême.

Donner à cet organisme à la fois politique et religieux une constitution calquée sur les cadres de l'empire romain, le doter d'un système de lois qui était destiné à subsister en dehors et au-dessus des lois civiles, établir dans le sein du clergé une puissante hiérarchie, soumettre les âmes des fidèles au joug d'une discipline sévère, et réaliser ainsi dans l'ordre spirituel l'unité que la conquête romaine avait réalisée dans l'ordre matériel, telle fut la part que prit l'Italie dans l'établissement de cet édifice grandiose qui s'appelle l'Église catholique romaine et dont un Concile récent a posé la dernière pierre.

11. La ville de Jérusalem, où le Messie était mort sur la croix, fut considérée, dans les premiers temps, comme la capitale de la chrétienté. L'évêque gallo-romain Avitus, écrivant au « Pape de Jérusalem », lui

disait en propres termes « qu'en vertu d'une « primauté concédée par Dieu, il occupait la « première place dans l'Église (1) ».

La diffusion du christianisme ayant été la conséquence de l'unification des peuples soumis par les Romains, le centre religienx de la chrétienté devait fatalement se déplacer et se transporter là où était le centre politique de l'empire. #

C'est ce qui arriva, en effet.

Mais, précisément à l'époque où le christianisme devenait la religion officielle de l'État romain, Constantin transféra à Byzance le siège de son gouvernement, et vers la fin du ive siècle, l'empire romain se divisa en deux empires distincts, l'empire d'Occident et l'empire d'Orient.

Il y eut, désormais, deux capitales : Rome et Constantinople.

L'Église chrétienne, obéissant à ce mouvement de dislocation, se partagea, comme l'empire, en deux parties presque égales, dont les limites géographiques correspondaient exactement aux frontières des deux États rivaux.

Rome et Constantinople se disputèrent la primauté religieuse que Jérusalem avait perdue.

L'évêque de Rome tirait avantage des paroles célèbres adressées par Jésus-Christ à l'apôtre Pierre : « Tu es Pierre, et sur « cette pierre je bâtirai mon Église, et les « portes de l'enfer ne prévaudront pas contre « elle. »

Or, l'apôtre Pierre, après avoir résidé à Jérusalem et avoir été, pendant sept ans, ôvêque d'Antioche, était venu se fixer à Rome pendant la deuxième année du règne de l'empereur Claude, y avait fondé une chaire épiscopale et l'avait occupée pendant vingt-cinq ans.

Cette tradition, rapportée par l'historien Eusèbe et par saint Jérôme, s'accrédita insensiblement, et, grâce à elle, le siège de Rome hérita de la primauté qui avait appartenu à Jérusalem.

Cette primauté s'était transmise aux successeurs de saint Pierre, par le motif que Pierre était censé présent à perpétuité sur le siège épiscopal de la ville où il avait terminé sa carrière terrestre.

(1) Lavisse, Etudes sut l'histoire d'Allemagne ; V Entrée en scène de la Papauté.

Les Orientaux ne se sont, à aucune époque, inclinés devant la suprématie que revendiquait le siège romain.

Suivant eux, le rang de chaque siège épiscopal devait se mesurer d'après l'importance politique de la ville où il était établi. A ce compte, l'évêque de Constantinople était l'égal de celui de Rome et avait droit aux mêmes honneurs. C'est ce qui fut expressément décidé en 451 par le XXVIIIe canon du Concile œcuménique de Chalcédoine (voy. ci-après, n° 24).

L'union dogmatique a fini par s'établir, non sans luttes et sans peine, dans toute l'étendue de l'empire romain.

Mais l'unité disciplinaire ne s'est jamais réalisée à cause du conflit de préséance qui divisait les évêques des deux capitales. Les Orientaux, qui étaient imbus de l'esprit décentralisateur de la Grèce, ont toujours repoussé la suprématie du Pontife romain, et leur résistance a déterminé, vers la fin du IXe siècle, l'explosion violente d'un schisme qui dure encore.

Les Latins et les peuples qui avaient reçu l'empreinte du génie latin ont, au contraire, accepté l'hégémonie de la papauté, et ainsi s'est formé un véritable empire ecclésiastique, qui n'est, en définitive, que la transformation suprême de l'empire romain d'Occident, dont il s'est assimilé les cadres administratifs, les divisions territoriales, la législation, la langue, et surtout l'esprit autoritaire et centralisateur.

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