LE CONCILE DE BALE
45. Martin V était le délégué du Concile de Constance. Il avait reçu le mandat d'exécuter la Constitution que cette assemblée avait votée, et spécialement le décret aux termes duquel le chef de l'Église était tenu de célébrer périodiquement des Conciles généraux.
En conséquence, il convoqua à Bâle un nouveau Synode, qui tint sa première session le 14 décembre 1431.
Il mourut peu de temps après, et Eugène IV, son successeur, fut élu par le collège des cardinaux.
Cette élection mettait en présence deux autorités adverses en qui s'incarnaient, d'une part, le système représentatif décrété par les pères de Constance, et, d'autre part, le régime autocratique dont les cardinaux étaient les zélés défenseurs.
L'antagonisme de ces deux autorités ne tarda pas à éclater avec une violence extrême.
Le 14 février 1432, le Concile, à qui le pape Eugène IV avait vainement intimé l'ordre de se transférer à Bologne, se déclara le continuateur du Synode de Constance, c'est-
(3) Héïélé, x, 110.
(4) Idem, X, 110.
à-dire un Concile œcuménique représentant l'Église universelle, tenant son pouvoir de Dieu même, placé au-dessus du Pape et ne pouvant être dissous que de sa libre volonté (1).
Conséquents avec leurs principes, les pères de Baie refusèrent, le 16 juin 1433, d'accepter comme présidents les légats du Pape. On leur demandait, disaient-ils, de sacrifier l'autorité du Concile de Constance, mais ils préféraient mourir plutôt que de commettre cette faute. C'est un article de foi (fidem concernit), ajoutaient-ils, que le Pape était au-dessous du Concile général ; aussi le pape Eugène était un véritable païen et un publicain, s'il n'écoutait pas l'Église, c'està-dire le Synode (2).
A ce moment la thèse de la supériorité du Concile, proclamée par trois synodes successifs, était devenue le mot de ralliement universel; empereurs et rois, prêtres et laïques, tous défendaient et propageaient cette opinion. Le cardinal Nicolas de Cusa la développa longuement dans un ouvrage intitulé Concordia catholica, qu'il soumit à l'assemblée de Bâle vers la fin de l'année 1433 et qui rallia tous les suffrages (3).
Le pape Eugène IV lui-même, entraîné par le mouvement général, reconnut, le 15 décembre 1453, l'autorité du Concile de Bâle, et son adhésion parut tellement sincère que ses légats furent admis, le 24 avril 1434, à présider l'assemblée, après avoir juré « que le Concile de Constance et tout « autre Concile œcuménique tient immédia- « tement ses pouvoirs du Christ et que tout « homme, même le Pape, doit lui obéir en <• tout ce qui concerne la foi, l'extirpation « du schisme et la réforme générale de « l'Église dans son chef et dans ses mem- « bres ».
Le Concile entreprit alors l'œuvre de la réformation de l'Église et il vota une série de résolutions où perçaient son antipathie contre la curie romaine et sa ferme volonté de la réduire à un rôle subalterne. Il réitéra notamment, le 26 juin 1434, le décret que le synode de Constance avait voté dans sa
(1) « Et primo déclarât quod ipsa synodus in Spiritu sancto légitime congregata, générale Concilium faciens et ecclesiam militantem repraesentans , potestatem a Christo habet immediatam : cui quilibet cujuscumque status, conditionis vel dignitatis, etiamsi papalis existât, obedire tenetur in his quae ad fidem et extirpationem
Ve session et qui subordonnait entièrement le Pape à l'autorité des Conciles.
La Cour de Rome ne se soumit pas de bonne grâce aux décrets réformateurs qui diminuaient son pouvoir. Un désaccord profond se produisit entre les deux autorités, qui prétendaient, l'une et l'autre, avoir reçu directement de Dieu lui-même la mission de gouverner l'Église.
Le 18 septembre 1437, Eugène IV ordonna au Concile de se transférer à Ferrare et il renouvela cette injonction le 1er janvier suivant, mais sans aucun succès.
La crise prit alors un caractère tout à fait aigu. Les pères de Bâle prononcèrent la suspension du Pape (24 janvier 1438), et celui-ci leur répondit par une excommunication formelle (15 février 1438).
Au mois de janvier 1439, le Pape ordonna le transfert du Concile à Florence et il excommunia de nouveau les évêques qui osaient lui résister.
Le Concile ne recula pas devant le défi du Pape.
Il déclara itérativement, dans sa séance du 16 mai 1439, que les trois propositions suivantes sont de véritables dogmes {veritates fidei catholicœ), savoir :
a. Qu'un Concile général est au-dessus du Pape;
b. Que le Pape ne peut ni transférer, ni ajourner, ni dissoudre un Concile général;
c. Que quiconque contredit obstinément ces deux vérités doit être tenu pour hérétique (4).
Dans sa XLVe session (25 juin 1439), le Concile déclara qu'Eugène IV était rebelle à l'Église, simoniaque, parjure, schismatique, hérétique obstiné, perturbateur de la paix publique, etc., et, en conséquence, il le déclara déchu de la Papauté {amovet, deponit, privât et abjicit) (5). ê
Enfin, le 17 novembre 1439, il procéda à l'élection d'un nouveau Pape, et son choix tomba sur l'ex-duc de Savoie, Amédée VIII, qui prit le nom de Félix V.
Le Concile n'avait pas pour lui l'opinion publique, qui avait fait la force du synode
dicti scbismatis et generalem reformationem ecclesiae Dei in eapite et in membris. »
(2) Hépélé, Histoire des Conciles, XI, 244.
(3) Idem, ibid., XI, 278.
(4) Idem, ibid., XI, 500.
(5) Idem, ibid., XI, 501.
de Constance : on voulait en finir avec le schisme, qui s'éternisait, et avec les discussions théologiques qui rebutaient tout le monde.
La France refusa de reconnaître l'antipape Félix, et son exemple fut imité par l'Empire.
Le duc de Savoie, fatigué de la lutte, donna sa démission, et le Concile de Bâle se sépara le 7 mai 1449.
46. Le second décret de la XIIe session des pères de Bâle, décret qui fut renouvelé dans la XXIIIe session (25 mars 1436), avait pour but de restreindre à tout jamais la prédominance papale. Il rendait la liberté des élections aux chapitres et aux communautés conventuelles : à l'avenir, les évoques devaient être élus par les chanoines de la cathédrale et les abbés par les moines (1).
Le Concile ordonna que tout Pape devrait, lors de son installation, jurer qu'il observerait in violablement ce décret (juret hoc decretwm inviolabiliter observare).
Un autre décret, qui reproduisait une décision du Concile de Constance, disposait que tous les dix ans les évêques se réuniraient en Concile dans le lieu qui serait désigné par le Souverain Pontife pendant le courant du mois qui précéderait la fin de chaque Concile, et ce, avec l'approbation du Concile lui-môme.
Ces décrets, ainsi que vingt et une autre résolutions du Concile de Bâle, furent sanctionnés par une assemblée de prélats et de seigneurs que Charles VII, roi de France, avait convoquée à Bourges. Us furent publiés le 7 juillet 1438 et enregistrés par les Parlements français comme Pragmatique Sanction (2).
Le pape Pie II protesta contre la Pragmatique et, dans une Bulle qu'il publia à ce sujet, la qualifia d'exécrable et d'inouïe, eœecrabilis et inaudita.
— La diète des électeurs impériaux", qui se tint à Mayence en 1439, suivit une ligne de conduite analogue à celle qu'on avait suivie à Bourges. Elle accepta les décrets réformateurs de Bâle, avec certaines modifications appropriées à la législation allemande. Cette résolution fut consignée dans Yinstru-
(1) Hépélê, XI, 246.
(2) Isambekt, Recueil des lois françaises, t. IX, p. 3.
mentum acceptationis du 26 mars 1439 (HÉfélé, XI, p. 496).
— L'organisation de l'Église catholique, telle qu'elle était réglée par les Conciles de Pise, de Constance et de Bâle et par les assemblées de Bourges et de Mayence, reposait, en résumé, sur les deux principes suivants : les chapitres cathédraux élisaient librement les évêques, et ces évêques électifs se réunissaient tous les dix ans et formaient des Conciles à qui tout le monde, même le Pape, devait une obéissance entière.
Le corps des évêques retenait donc la plénitude de la souveraineté, mais il n'en usait que d'une manière intermittente et à des intervalles éloignés.
Pendant dix années consécutives, le Pape restait seul chargé du gouvernement de l'Église, sans contrôle et sans contrepoids. Ensuite, il devait rendre compte de ses actes à une assemblée tumultueuse et passionnée, dont les membres, à raison de leur origine élective, se considéraient comme ses égaux.
C'était l'organisation du désordre et de l'anarchie. Ce plan vicieux et incohérent n'aurait pas résisté à l'épreuve (3).
Il ne fut jamais exécuté.
47. Pendant que l'assemblée de Bâle vaquait à la réformation de l'Église et rédigeait la Constitution de la république chrétienne, les évêques italiens, réunis à Florence sous la présidence d'Eugène IV, travaillaient à défaire son œuvre et à consolider la monarchie pontificale, dont Grégoire VII avait jeté les fondements, mais que les décisions des trois derniers conciles avaient profondément ébranlée.
Le 4 septembre 1439, ils rendirent un décret portant réfutation des trois veritates fidei catholicœ proclamées à Bâle, et après avoir qualifié la déposition du Pape d'ineccpiabile scelus, ils prononcèrent l'excommunication et la déposition de tous ceux qui faisaient partie de l'assemblée de Bâle (4).
Le même jour, le synode de Florence éri-
(8) u Les Conciles étant des pouvoirs intermittents dans « l'Eglise, et non seulement Intermittents, mais de plus « extrêmement rares et accidentels, sans aucun retour f périodique et légal, le gouvernement do l'Église ne sauu rait leur appartenir » (De Maistee, du Pape, liv. 1er, chap. II).
(4) Hêfélé, op. cit., XI, 604.
Siège
gea à la hauteur d'un dogme la théorie de la souveraineté personnelle du Pape. Son décret était ainsi conçu :
« Nous définissons que le Saint « apostolique et le Pontife romain a la pri- « mauté sur l'Univers entier; que ce même « Pontife romain est le successeur du bien- « heureux Pierre, prince des Apôtres; qu'il « est le vicaire de Jésus-Christ et le chef de « toute l'Église, le Père et le Docteur de « tous les chrétiens, et qu'il a reçu de Notre- « Seigneur, dans la personne du bienheureux « Pierre, le plein pouvoir de paître, régir et « gouverner l'Église universelle, ainsi qu'il m est exprimé dans les actes des Conciles « œcuméniques (1). »
Cette formule autocratique était la résultante logique et nécessaire du mouvement centralisateur auquel l'Église romaine avait obéi depuis son origine.
Elle fut saluée par les acclamations de tous ceux qui considéraient la stabilité des institutions ecclésiastiques comme incompatible avec le régime oligarchique dont le Concile de Constance avait médité la restauration.
Son résultat immédiat fut de désagréger la ligue que les prélats français, anglais, espagnols et allemands (2) avaient formée pour tenir en échec la puissance papale et qui dictait la loi à cette puissance depuis près d'un demi-siècle.
Mais, d'un autre côté, le décret du Concile de Florence, en donnant la sanction législative au régime autocratique inauguré par Grégoire VII et consolidé par Innocent III et Boniface VIII, porta au plus haut point le mécontentement et l'irritation des esprits indépendants qui étaient demeurés attachés à la discipline primitive de l'Église chrétienne.
Leur opposition, longtemps contenue, éclata avec violence à la voix de Luther et de Calvin, et, en peu d'années, le mouvementprotestant embrasa, comme une traînée de poudre, l'Allemagne, la Suisse, les Pays-
(1) Labbe, Collection des Conciles, XIII, col. 1167.
(2) Il fut résolu au Concile de Constance que l'on opinerait, non pas par têtes, mais par mitions (l'Italie, l'Allemagne, la Franco, l'Angletere et l'Espagne). Chaque nation délibérait à part {nationalité) ), et quand elles avaient convenu de quelque article, on faisait une assemblée générale des nations et on le faisait approuver parle Concile {conciliariter) (voy. l'Histoire du Concile de Constance, de Lenfa>t, t. I», p. 71).
Bas, la Suède, l'Angleterre et l'Ecosse.
La France ne rompit pas ouvertement sa communion avec Rome, mais le clergé gallican demeura fermement attaché aux maximes qui avaient inspiré les pères de Constance et de Bâle. Sa résistance s'est prolongée, sous le couvert du jansénisme, ■pendant toute la durée du xvne et du xvme siècle, et n'a cessé que depuis la célébration du récent Concile du Vatican.
— La lutte engagée à Bâle entre le Pape et les évêques devait fatalement se terminer par la défaite de ces derniers, qui ne pouvaient rester indéfiniment assemblés et qui, une fois séparés, se trouvaient désarmes en face d'un adversaire infatigable et toujours en ac'ion.
Le Concile de Bâle se sépara après avoir siégé pendant dix-huit années. La Curie romaine s'abstint désormais de convoquer des Conciles périodiques, et triompha ainsi de la résistance des évêques en leur opposant la force d'inertie.