LE JANSÉNISME
55. Depuis que les évêques ont cessé d'être élus par les chapitres cathédraux et qu'ils
(1) Laperrièbe, Cours de droit public, I, 224.
reçoivent directement leur juridiction du Pape, la souveraineté ecclésiastique appartient et ne peut appartenir qu'au Pape seul, et non pas à l'assemblée des évêques.
Cette conséquence n'a été admise et acceptée qu'à la longue, et la question de savoir si le Pape possède, à lui seul, la plénitude de la souveraineté est demeurée pendant des siècles l'objet d'une controverse opiniâtre.
Cette controverse s'est greffée sur la dispute théologique qui a pendant longtemps divisé les Molinistes et les Jansénistes et qui a obtenu, par suite de cette complication, une importance politique et un retentissement auxquels personne ne s'attendait lorsque éclata cette querelle d'école.
Louis Molina avait enseigné, dans son traité intitulé Concordia divinœ gratiœ et liberi arbitHi, publié en 1588, que la volonté humaine peut, par elle-même, produire des œuvres moralement bonnes, et qu'il dépend de l'homme de rendre efficace la grâce que Dieu accorde suffisante à tous.
Corneille Janssens, docteur de l'Université de Louvain et évêque d'Ypres, soutint, dans un traité appelé Angnstinus, que les hommes sont des êtres déchus, incapables de faire le bien par eux-mêmes et qu'ils sont voués, d'avance, à une damnation méritée et certaine, excepté ceux à qui Dieu dispense sa grâce par une faveur spéciale.
Cette dispute mit en feu le monde théologique et divisa les catholiques en deux camps. Les livres et les pamphlets se multiplièrent à Louvain, à Paris et à Rome.
L'Université de Louvain demeura, pendant longtemps, attachée aux doctrines jansénistes, dont elle avait été le berceau.
54. Une Bulle du pape Innocent X, en date du 31 mai 1653, condamna cinq* propositions qui avaient été extraites de YAugustinusj>a.Y Nicolas Cornet, syndic de la faculté de théologie de Paris.
Mais alors une question singulière fut soulevée : les cinq propositions existaientelles dans le livre de Jansénius et, en cas de négative, était-on tenu de se soumettre à la Bulle du Pape?
Les partisans de Jansénius soutenaient que leur maître n'avait pas réellement enseigné les propositions condamnées. Or, disaient-ils, si l'Église décide les points de foi avec une autorité divine, elle peut errer dans les questions de fait et, par conséquent,
il suffît, pour être orthodoxe, de condamner le sens hérétique qu'un Pape a supposé dans un écrit : on n'est pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit en le prenant dans un sens que le Pape n'a pas condamné. Telle fut la thèse que Pascal développa dans sa dix-septième lettre provinciale.
La querelle théologique au sujet du libre arbitre et de la grâce se compliquait ainsi d'une question bien autrement brûlante, celle de savoir si le Pape était personnellement infaillible lorsqu'il statuait sur les dogmes et sur la foi et, en cas d'affirmative, s'il était sujet à errer lorsqu'il se prononçait sur les points de fait qui se rattachent aux questions de foi.
La Cour de Rome ne voulut pas admettre la distinction derrière laquelle s'abritaient les Jansénistes. Une Bulle du pape Alexandre VIII, en date du 16 octobre 1656, décida que les cinq propositions se trouvaient réellement dans le livre de Jansénius et les condamna dans le sens que cet auteur avait eu en vue.
Cette Bulle imposait aux Jansénistes l'obligation de confesser qu'en fait les cinq propositions émanaient véritablement de Jansénius. Le Pape se déclarait donc infaillible dans les questions de fait, aussi bien que dans les questions de doctrine, ce que les Jansénistes ne pouvaient admettre.
Le canoniste De Marca rédigea une formule que tous les prêtres français durent signer et dont voici la teneur : « Je me recon- « nais en conscience obligé d'obéir à la « Constitution d'Innocent X, du 31 mai 1653, « et je condamne de cœur et de bouche la « doctrine des cinq propositions de C. Jansé- « nius, contenue dans son Augustinus et « réprouvée par les Papes etpar les évêques, « laquelle n'est pas celle de saint Augustin, « que Jansénius a mal expliquée, et contraire « au véritable sens de ce docteur. »
Cette formule condamnait les Jansénistes en droit et en fait. On imposa à tous les ecclésiastiques, à tous les religieux l'obligation de la souscrire, et ceux qui s'y refusaient furent punis par la perte de leurs bénéfices.
Les Jansénistes, persécutés au nom du Pape, en vinrent à contester ouvertement le principe môme de la souveraineté papale. L'abbé de Saint-Cyran, condisciple de Jansénius et sorti, comme lui, de l'Université de Louvain, se concilia la faveur des évêques
gallicans en enseignant dans le Petrus Aurelius que l'Église est une aristocratie sous la direction des évêques, qu'il fallait réformer la discipline ecclésiastique et qu'il convenait de rendre aux prêtres l'élection des évêques.
Le seul énoncé de cette doctrine, qui était odieuse à la Cour de Rome, explique le nombre et la véhémence des anathèmes qu'elle fulmina contre les Jansénistes.
Le père Quesnel, de l'Oratoire, ayant publié un livre intitulé Réfections morales sur le Nouveau Testament, le Pape fit extraire de ce livre cent et une propositions qu'il condamna en 1713 par la Bulle Unigenitus.
Les Jansénistes appelèrent de sa décision au futur Concile. Clément XI anathématisa, en 1718, les appelants parla Bulle Pastoralis officii; mais cette Bulle fut supprimée par le Parlement de Paris comme contraire aux libertés de l'Église gallicane.
Les pères de l'Oratoire ayant refusé, dans leur assemblée générale de 1727, d'accepter la Bulle Unigenitus, leurs établissements d'instruction furent fermés, et les Jésuites triomphèrent.
Les Oratoriens se réfugièrent en Hollande et rallièrent à leur opinion l'archevêque d'Utrechtet ses deux suffragants, les évêques de Haarlem et de Deventer. Encore aujourd'hui ces trois prélats rejettent la Bulle Unigenitus, défendent l'ancien droit canonique, nient l'infaillibilité du Pape et soutiennent qu'il est subordonné aux Conciles œcuméniques. Cette Église vieille-catholique notifie cependant au Pape l'élection de ses évêques en lui demandant de les confirmer. Le Pape répond, chaque fois, par l'excommunication.
55. La doctrine de l'infaillibilité personnelle du Pape, sur laquelle le Concile de Trente avait eu la prudence de ne pas émettre son sentiment, mais qui était clairement affirmée dans les Bulles émanées de la chancellerie romaine, ne s'acclimata pas plus facilement en Belgique qu'en France.
Depuis l'année 1653, date de la Bulle d'Innocent X qui censurait Jansénius, jusqu'en 1714, époque à laquelle la Bulle Unigenitus fut publiée par les évêques dans les Pays-Bas autrichiens, les opinions jansénistes purent se manifester avec une entière liberté.
L'Université de Louvain, dans laquelle I Jansénius et l'abbé de Saint-Cyran avaient étudié la théologie, demeura pendant long- j temps attachée aux principes qui avaient \ inspiré les décrets de Constance et de Baie et dont les jansénistes avaient conservé la l tradition.
Elle eut l'occasion, vers la fin du xvn° siècle, de manifester à mots couverts son sentiment au sujet de la délicate question de l'infaillibilité. L'internonce du Pape ayant donné l'ordre à la Faculté de théologie de porter un jugement sur l'article de la Déclaration française de 1682 qui proclamait la supériorité des Conciles sur les Papes, la Faculté, composée à cette époque d'antiinfaillibilistes, se contenta de décider, le 3 novembre 1685, « que cette proposition « ne lui paraissait pas digne de censure ou « au moins d'aucune grave qualification, « parce qu'elle était enseignée' par divers « catholiques, quoique leur école eût tou- « jours soutenu le contraire. »
Cette appréciation était partagée par un grand nombre de curés, qui avaient pris à Louvain leurs degrés en théologie et, en général, par le bas clergé, qui demeurait attaché aux anciennes maximes.
Il n'en était pas de même des évêques qui, depuis l'abolition des élections capitulaires, recevaient directement leur juridiction du Pape et qui lui étaient absolument dévoués.
Leur adhésion à la Bulle Unigenitus ne fut pas un instant douteuse. Dès l'année 1714, ils la publièrent dans leurs diocèses respectifs.
5 G. Cette publication troubla et alarma beaucoup de consciences. On se passionna pour ou contre la Bulle, et l'esprit de controverse se répandit dans tout le pays.
Le gouvernement autrichien, qui cherchait à préserver la Belgique des désordres dont la Bulle avait été l'occasion en France, affecta d'abord une complète neutralité. Le prince Eugène de Savoie, gouverneur général, adressa, le 3 février 1720, au Recteur de l'Université de Louvain, une lettre dans laquelle il lui disait : « Il convient au bien « du service de S. M. I. et au repos de ses « provinces, de n'entrer en aucune manière « dans les matières qui causent tant d'in- « quiétudes et maux aux voisins, et de tenir « à cet égard dans les disputes publiques et
« leçons particulières une entière et parfaite « indifférence (1). h
Le 9 mars suivant, il réitéra ces prudentes recommandations en déclarant, dans une nouvelle lettre, « que l'intention du gouver- « nement impérial était de garder une «• exacte indifférence sur tout ce qui con- « cerne la Constitution, pour prévenir par « ce moyen les maux qui affligent les voi- « sins(2) ».
On se départit bientôt de cette réserve. L'empereur, cédant aux instances de la Cour de Rome, rendit, le 5 février 1723, un décret portant que la Bulle avait été régulièrement publiée dans les Pays-Bas, et que sa volonté royale était que cette publication sortît ses pleins et entiers effets ; il ordonnait, en conséquence, que tous ceux qui s'y opposeraient publiquement et avec scandale fussent poursuivis comme perturbateurs du repos et de la tranquillité publique. Il fit, toutefois, dé* fense aux évêques d'exiger ou de permettre que l'on exigeât des souscriptions à la Bulle (3).
La défense d'exiger des souscriptions à la Bulle avait pour objet, dans la pensée du Gouvernement, de mettre à l'abri des poursuites disciplinaires et des censures ecclésiastiques cette nombreuse fraction du clergé qui demeurait secrètement attachée aux maximes jansénistes.
L'empereur crut devoir y insister dans une circulaire qu'il adressa aux évêques et qui se terminait ainsi : « Ma volonté royale « est que l'on procède, à cet égard, avec « toute la modération convenable à la con- « servation de la tranquillité publique, sans « exiger ni permettre que l'on exige des « souscriptions à la Bulle en question (4). »
Il accentua encore davantage sa volonté dans une dépêche qu'il adressa, le 22 novembre 1727, à la Gouvernante, et qui était ainsi conçue :
« Pour ce qui concerne les difficultés qui, « pour l'avenir, pourraient naître au sujet « de la question si les curés, avant d'admi- « nistrer les sacrements aux moribonds, « peuvent leur faire des interrogations sur
(1) Mémoires historiques sur la Bulle Unigenitus, par l'abbé Du Parc de Bellegarde, 1, 263, Bibliotbèque royale, fonds Van Hulthem, no 25315.
(2) Idem, ibid., 1,278.
(3) Idem, ibid., II, 13.
(4) Idem, ibid., II, 17.
« leur sentiment à l'égard de la Bulle Uni- « genitus, Votre Altesse, avec sa prudence « ordinaire, fera connaître au cardinal- « archevêque et aux évêques du pays que « ma volonté royale est que les dits curés, « après avoir appris du malade qu'il s'est « confessé et qu'il a reçu l'absolution, seront « obligés de lui administrer les derniers « sacrements, sans lui faire autre interroga- » tion au sujet de la dite bulle (1). »
Les évêques ne se soumirent pas à cette injonction, qui était à leurs yeux une invasion dans le domaine de la discipline ecclésiastique. On continua d'imposer aux personnes qui réclamaient les derniers sacrements l'obligation de donner par écrit leur adhésion à la Bulle. La sépulture ecclésiastique était refusée à celles qui ne consentaient pas à signer.
Les Cours de justice, et notamment le Conseil de Brabant, auxquels on adressa de nombreux recours contre ces refus de sacrements, étaient très disposés à suivre l'exemple des Parlements français. Us auraient volontiers, si le Gouvernement l'eût permis, rendu, comme ces derniers, des arrêts valant absolution et contraint le clergé à donner les derniers sacrements aux Jansénistes. Mais l'attitude prise par l'archiduchesse Elisabeth, gouvernante des Pays- Bas, les empêcha d'entrer dans cette voie dangereuse, et ils durent se contenter de rédiger en faveur des opposants divers avis ou consultes, dont le texte se trouve dans les mémoires de l'abbé de Bellegarde touchant l'affaire de la Bulle Unigenitus*
La résistance que le bas clergé avait pendant longtemps opposée à la théorie de l'infaillibilité personnelle du Pape s'usa peu à peu, et les évêques en vinrent complètement à bout en faisant signer la Bulle Unigenitus à tous les ecclésiastiques qui demandaient les ordres.
Cette coutume était en pleine vigueur dans l'évêché de Tournai, en 1758, et bien qu'elle se fût établie en contravention aux ordonnances du souverain, le gouvernement autrichien refusa de la réformer, pour ne pas manquer à la loi du silence qu'il imposait à tout le monde.
Mais il décida que si on entreprenait, dans
(1) Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, Ille sér., IV, p. XVIII.
(2) Lettre du comte de Kaunitz au comte de Cobenzel, du
quelque autre évêché d'introduire le même usage, il faudrait s'y opposer, toujours d'après le même principe que l'imposition du silence ne souffrait point pareille innovation (2).
i>7. Rappelons quelques-unes des disgrâces dont furent frappés, au siècle dernier, ceux qui refusaient d'adhérer à la doctrine infaillibiliste.
Le 17 octobre 1718, l'archevêque de Malines publia une lettre pastorale dans laquelle, s'expliquant au sujet de la Bulle Unigenitus, il disait : « Nous protestons et « nous déclarons ouvertement à tous ceux « qui se glorifient du nom de catholiques, » dans quelque lieu du monde qu'ils soient, « que nous regardons quiconque n'a point « encore rendu ou qui refuserait de rendre « dans la suite à la dite Constitution l'obéis- « sance pleine et entière qui lui est due, « que nous les regardons comme n'étant « plus enfants de la Sainte Église romaine, « ni, quelque chose qu'ils disent, comme « unis et adhérents au Souverain Pontife et « à la chaire de Pierre, mais, au contraire, « comme des rebelles manifestes et des * réfractaires notoirement contumaces (3). »
L'archevêque, voulant donner à sa lettre pastorale une solennité capable de faire impression sur les esprits, la fit signer par tous les chanoines de son chapitre métropolitain.
Le chanoine Van Roost, pléban de l'église de Saint-Rombaut, à Malines, ayant refusé de signer, sous le prétexte que la Bulle Unigenitus n'avait pas été visée ou placetée par le Gouvernement, fut destitué par une sentence archiépiscopale du 20 août 1728, qui le priva de son canonicat et de sa cure, le déclara hérétique et le frappa d'excommunication majeure.
L'archevêque soumit ensuite à la signature des prêtres et des religieux de son diocèse un formulaire dont nous croyons utile de reproduire le texte, parce qu'il indique d'une manière très précise la portée du débat qui passionnait les esprits à cette époque.
« Nous soussignés, persuadés par une foi « ferme, et ne rougissant point de le profes-
10 janvier 1758, dans les Analectes belgiques, de Gachard, p. 466.
(3) Mémoires sur la Bulle Unigenitus, 1, 103.
« ser, que nous sommes obligés de recevoir « avec un très humble respect et une obéis- « sance absolue, aussi bien que tous les « fidèles chrétiens, tous les décrets, constitu- « tions et décisions des pontifes romains, qui « sont juges souverains et infaillibles dans i. les questions de la foi et des mœurs, lors- « qu'ils prononcent ex cathedra et qu'ils « adressent leurs décisions à l'Église univeru selle, déclarons que nous recevons avec le « même respect et la même obéissance la - Constitution apostolique de N. S. P. le pape « Clément XI, qui commence par ces mots : « Unigenitus Dei filins, donnée le 8 sep- « tembre de l'an 1713. Nous condamnons, « rejetons, anathématisons toutes les propo- « sitions extraites du livre français intitulé « Nouveau Testament avec des réflexions, etc., « condamnées par la dite Constitution, et « nous les condamnons dans le même sens « qu'elle les condamne, reconnaissant avec « un respect et une frayeur mêlée de joie « que Pierre a parlé par Clément dans cette « Constitution, comme dans les autres Cons- « titutions apostoliques. C'est ainsi que nous « le jurons et que nous en faisons saintement « profession. Ainsi Dieu nous aide et ses « Saints Évangiles.
« De plus, nous nous conformons aux « lettres du même N. S. P. le pape Clé- « ment XI, qui commencent par ces mots : « Pastoralis officii, données le 28 du mois « d'août dernier, et nous les acceptons avec * toute sorte de vénération, aussi bien que « la lettre pastorale de son excellentissime « et révérendissime seigneur Thomas-Phi- « lippe d'Alface, archevêque de Malines, du « 17 octobre dernier. En foi de quoi nous « avons tous signé les présentes de notre « propre main (1). »
Tous les membres des ordres religieux, Jésuites, Dominicains, Carmes, Capucins, etc., qui étaient sous la dépendance directe du Pape, signèrent cette formule sans hésiter.
Le bas clergé séculier, qui avait sucé le lait des principes jansénistes sur les bancs de l'Université de Louvain, se montra, au contraire, assez rétif. Quarante et un curés du diocèse de Malines, que n'effrayait pas le sort malheureux du pléban Van Roost, osèrent même implorer la protection du gou-
(1) Mémoires sur la Bulle Unigenitus, 1, 147.
(2) Ibid., III, 133.
vernement autrichien par une protestation qui fut rendue publique et qui eut un grand retentissement dans tous les Pays-Bas.
En 1729, l'archevêque de Malines chargea les curés de Bruxelles d'interroger tous les ecclésiastiques qu'on supposait hostiles à la Bulle. Quelques-uns firent acte de soumission ; d'autres persistèrent dans leur attachement au jansénisme.
L'official de Malines procéda judiciairement contre ces derniers, et au mois de juillet 1729, des sentences d'excommunication furent fulminées et affichées contre le père De Swert, ancien supérieur général de l'Oratoire; contre MM. De Visch et Coppens, oratoriens ; De Kinder, vice-pasteur de Vlierbeek; Verschueren, vice-pasteur de l'église de Sainte-Catherine, à Bruxelles; Wynants, chanoine de Sainte-Gudule ; contre les curés de Waelhem, de Bonheyden, etc. (2).
08. Le docteur Van Espen, professeur de droit canon à l'Université de Louvain, fut la plus illustre des victimes de cette guerre théologique.
Voici dans quelles circonstances il. fut amené à se mettre, vers la fin de sa carrière, en conflit avec l'archevêque de Malines et avec la Cour de Rome :
Le chapitre cathédral d'Utrecht était, de temps immémorial, en possession du droit d'élire l'évêque de cette ville. Son droit d'élection avait été reconnu, en 1145, par un diplôme impérial, que le Saint-Siège avait confirmé l'année suivante (3).
Ce droit avait été de nouveau consacré par le Concordat d'Asschafenbourg en 1448, ainsi qu'on l'a vu plus haut (voy. n° 49).
Le 27 avril 1723, le chapitre cathédral procéda à l'élection d'un archevêque, et son choix tomba sur Corneille Steenoven.
Le pape Benoît XIII, qui considérait le siège d'Utrecht comme un simple vicariat apostolique situé en pays protestanl, annula l'élection par un bref en date du 21 février
Le chapitre, imbu des traditions jansénistes, ne voulut pas renoncer à son antique prérogative et maintint l'élection de Steenoven.
Van Espen, consulté par les chanoines,
(3) Poullet, Histoire politique interne de la Belgique,
publia, le 4 juin 1725, sous le nom de Réponse épistolaire, une dissertation pour établir que cette élection était régulière et conforme aux canons de l'Église. Ce fut l'origine de sa disgrâce.
L'archiduchesse gouvernante lit lacérer la Réponse épistolaire, comme attentatoire à l'honneur du Saint-Siège.
Van Espen prit aussitôt son recours vers l'empereur et lui adressa un mémoire dans* lequel il soutenait :
« Que le Pape n'a pas un pouvoir arbi- « traire, absolu et sans bornes, une puis- « sance despotique, mais une autorité ou « juridiction qui est réglée par les saints * canons et qui est bornée par les lois, pri- « vilèges, coutumes, statuts et observances « anciens;
« D'où il suit que le Pape ne peut pas « anéantir les évêchés, les chapitres, les « églises, les bénéfices ecclésiastiques; qu'il «• ne peut pas déposer à son gré les évoques « et autres supérieurs ecclésiastiques ou « révoquer leur juridiction ordinaire;
« Qu'il ne dépend pas non plus de sa « volonté d'accorder ou refuser aux évêchés « vacants des évêques pour les remplir, mais « qu'il doit, au contraire, confirmer ceux « qui ont été élus ou nommés, à moins qu'il » n'allègue une cause canonique de son « refus;
« C'est dans ces maximes », ajoutait-il, « que consistent principalement les libertés « et franchises des églises et des peuples de « ce pays ; ce sont de très précieux restes de " l'ancienne liberté de l'Église universelle, « c'est-à-dire de l'ancien droit commun, que « nous avons soigneusement conservés, ainsi « que d'autres églises, pour ne pas nous « assujettir à la domination servile de la « Cour de Rome (1). »
Ces propositions devaient naturellement déplaire au haut clergé, qui travaillait de tout son pouvoir à consolider l'hégémonie papale. Mais il n'était guère possible de les taxer ouvertement d'hérésie. On eut recours, pour accabler le docteur Van Espen, à un moyen détourné. L'archevêque de Malines le fit sommer brusquement de recevoir purement et simplement la Bulle Unigenitus et de condamner par écrit toutes et chacune des propositions qu'elle censurait.
(1) Mémoires sur la Bulle Unigenitus, II, 511.
Cette sommation plaçait Van Espen dans la plus embarrassante des alternatives. S'il se soumettait à la Bulle, il reconnaissait implicitement la souveraineté et l'infaillibilité personnelles du Pape et donnait ainsi un démenti à tout ce qu'il avait écrit et professé précédemment. S'il refusait d'adhérer à la Bulle, il se rendait solidaire de l'hérésie janséniste relative à la grâce et au libre arbitre. C'était un dilemme auquel il n'y avait pas moyen d'échapper.
Van Espen répondit à l'archevêque en lui faisant signifier, le 15 mai 1727, qu'il ne pouvait ni recevoir la Bulle, ni condamner les cent et une propositions qu'elle censurait (Mémoires cités, II, p. 603).
Il fut aussitôt traduit, comme hérétique, devant la Conservatorie apostolique de Louvain, dont le Recteur de l'Université était l'organe. Se sentant perdu, il se retira à Maestricht, ville dont la cosouveraineté appartenait aux Provinces-Unies de Hollande. Mais, comme l'évêque y exerçait seul la juridiction spirituelle, il ne s'y crut pas en sûreté, et il se réfugia au séminaire d'Amersfoort, près d'Utrecht, où il mourut, le 2 octobre 1728, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
89. Le sort malheureux du docteur Van Espen intimida tous ses collègues de l'Université de Louvain. Ceux d'entre eux qui inclinaient vers le jansénisme s'abstinrent désormais d'étaler des opinions dont la manifestation était si dangereuse.
Le 28 novembre 1730, les cinq Facultés se réunirent en assemblée générale et adoptèrent un formulaire dont voici la teneur : « Je soussigné me soumets aux constitutions « apostoliques des Souverains Pontifes Inno- « cent X, du 31 mai 1653, d'Alexandre VII, « du 16 octobre 1656, de Clément X, du « 16 juillet 1705, qui commence par ces « mots : Vineam Domitii, et je déclare que « je rejette et condamne de tout mon cœur « les cinq propositions extraites du livre de « Cornélius Jansenius, qui porte le titre « d'Augustinus, et cela dans le sens que « l'auteur a eu en vue, tel qu'il a été con- « damné par les susdites constitutions; c'est « ce que j'atteste par serment. Je déclare, « de plus, que je me soumets et que je reçois « purement et simplement la Bulle de Clé- « ment XI qui commence par les mots « Unigenitus Dei filius; en foi de quoi j'ai « signé le présent formulaire. »
Ce formulaire fut publié le 30 décembre 1730 et imprimé avec l'approbation de l'archiduchesse Marie-Elisabeth, gouvernante des Pays-Bas.
Quiconque le souscrivait adhérait à la thèse de l'infaillibilité papale etreconnaissait que cette infaillibilité s'étendait aux questions de fait aussi bien qu'aux questions de droit. C'est dans ce sens qu'il avait été conçu et rédigé (1).
A partir de 1730, on imposa l'obligation de signer le formulaire àtous ceux qui entraient dans le Conseil de l'Université, ou qui étaient pourvus de quelque bénéfice en vertu des privilèges de l'Université, ou qui aspiraient à prendre le degré de bachelier en théologie, ou de licencié en droit ou en médecine, ainsi qu'à tous les maîtres-ès-arts (2).
C'est ainsi que l'opposition janséniste, dont l'Université de Louvain avait été pendant longtemps l'un des foyers principaux, fut étouffée dans les Pays-Bas autrichiens.
GO. Les théories anti-infaillibilistes auxquelles le nom de Jansénius avait pendant si longtemps servi de drapeau reprirent une nouvelle vogue, pendant la seconde moitié du xvme siècle, sous le nom de Fébronianisme et de Joséphisme.
En 1763, Nicolas de Hontheim, évêque suffragant de Trêves, publia, sous le pseudonyme de Febronius, un volume intitulé : De Statu Ecclesiœ et légitima potestate Romani Pontifias, dans lequel il soutenait que la souveraineté ecclésiastique n'appartient pas à un seul personnage infaillible, mais à l'Église entière représentée par les évêques. Sa conclusion était qu'il fallait réprimer les abus et les excès de la puissance pontificale, afin de ramener les protestants et les incrédules dans le sein de l'Église catholique.
Les doctrines de Febronius eurent en
(1) L'université de Louvain avait adopté antérieurement un autre formulaire dont les termes, beaucoup moins absolus, permettaient a ceux qui le juraient d'observer un silence respectueux sur la question de savoir si en fait les cinq fameuses propositions se trouvaient dans Jansénius.
Ce formulaire, qui avait été arrêté le 5 octobre 1660, époque à laquelle les anti-infaillibilistes avaient encore la majorité dans la Faculté de théologie, était ainsi conçu: « Vous « jurez que vous condamnez les cinq articles censurés par « les constitutions des Souverains Pontifes Innocent X et « Alexandre VII, et que vous rendez aux mêmes constitu- « tions une observance religieuse, n
\2) Mémoires sur la Bulle Unigenitus, III, 117.