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CHAP. I. — HISTOIRE DE LA STATISTIQUE

1. Tandis que le mot statistique paraît avoir été employé pour la première fois, dans la première moitié du xvme siècle, par deux ou trois savants allemands, notamment par Schmeitzel et par Achenwall, la chose remonte à la plus haute antiquité. Nous savons que les Chinois l'ont pratiquée, il y a plus de quarante siècles. Elle fut, de

bonne Lcure, chez les Grecs et chez les Romains, la condition même du fonctionnement de leurs institutions politiques. Les Romains, en particulier, ces maîtres incomparables dans l'art de l'administration et du gouvernement, ont toujours été, sous la République comme sous l'Empire, d'admirables statisticiens. Il est probable que la statistique a été, chez eux, beaucoup plus développée qu'elle ne le fut en Europe pendant tout le Moyen Age et jusqu'à la tin du xvme siècle.

2. Cependant, même après que le choc des Barbares eut brisé tous les puissants rouages de l'administration impériale et rendu impossibles les grands dénombrements périodiques, la statistique ne disparaît pas tout à fait. Sa nécessité s'impose à l'administration simplifiée et grossière de la société féodale. Les registres connus sous le nom de Polyptique, d'un si fréquent usage à partir de la fin du vme siècle, sont des documents de statistique d'un très grand intérêt.

3. C'est peut-être dans les temps modernes, c'est du xve à la fin du xvme siècle, que la statistique est restée, en France du moins, dans le plus misérable état. Même à l'époque où la monarchie exerçait sur toute la surface du royaume un pouvoir incontesté, elle ne parvint jamais à se donner l'instrument nécessaire d'une bonne administration, des statistiques bien faites sur les éléments principaux de la vie nationale. Elle ne connaissait pas la surface du pays, et le chiffre de ses habitants lui échappait entièrement, faute de recensements généraux de la population et en l'absence de registres bien tenus des naissances et des décès1. Sa gestion financière était pleine de défauts. Mais le plus grave de tous peut-être était l'absence à peu près complète de tout ce qui aurait constitué une statistique de nature à fournir soit aux contribuables, soit aux chambres des comptes, soit au roi lui-même et à ses ministres des indications exactes sur les charges et les ressources de l'État. La statistique financière, si nécessaire pourtant et relativement si facile, était aussi insuffisante que la statistique des industries ou que celle de la population.

4. De grands ministres tels' que Sully 2, Colbert3, Louvois au xvne siècle, Turgot etNecker4 au xviii0, désireux de tenter quelques réformes indispensables, essayèrent plus d'une fois de s'éclairer par des enquêtes sérieuses et par de véritables dénombrements. Leurs efforts restèrent vains. Les célèbres mémoires des intendants (1 GO 7- 1700) ne constituent pas du tout des do-

1. Ou sait qu'un recensement par feux fut exécuté dans toute la France de 1304 à 1328. Le nombre présumé des habitants par feux était de 41/., ou 5. (Voy. Levasskur, La Population française, t. I, p. 152 et sq.) Mais ce recensement, aux résultais si incertains, est le seul qui ait été fait jusqu'en 1801. On ne peut pas donner ce nom aux relevés des intendants pour les années lb(J8, 1699 et 1700. Tous les chiffres assignés à la population française entre le xiv et le xix' siècle sont le produit d'évaluations souvent fantaisistes et de conjectures plus ou moins arbitraires.

2. Sully avait créé'uu Cabinet complet de politique et de finance qui devait être, dans la mesure possible à l'époque, un véritable bureau de statistique.

3. Le premier, en 1670, Colberl essaya de faire dresser et publier, d'après les registres imposés aux curés des paroisses par l'ordonnance de Villers-Cotteret (1539), un relevé des naissances, mariages et décès pour la ville de Paris.

4. On trouve dans le tome III de Y Administration des finances de la France (1785) un chapitre dans lequel Neckeh expose un véritable programme de statistique.

cuments de statistique. Ce sont de simples descriptions ou monographies administratives sans précision et sans uniformité.

5. Personne n'a mieux que Vauban dans sa Dîme royale (1707) et l'abbé de Saint-Pierre, dans son Mémoire sur Futilité des dénombrement1 (1720), aperçu et démontré la nécessité d'appuyer sur des statistiques étendues et fréquentes soit l'action du Gouvernement, soit les spéculations des théoriciens politiques. « De tous ceux à qui le dénombrement des peuples peut être utile, dit Vauban2, il n'y en a point à qui il le soit davantage qu'au roi même, puisque... sou premier et principal intérêt est celui de la conservation de ses peuples et de leur accroissement et que le moyen d'empêcher leur dépérissement est de les connaître et d'en savoir le nombre..., de savoir comme ils se conduisent, les nouveautés qui s'introduisent parmi eux ; ce qui fait leur pauvreté et leur richesse, de quoi ils subsistent et font commerce, les sciences, arts et métiers qu'on professe parmi eux et ceux qui leur manquent. Tout cela ne se peut savoir que par des revues souvent répétées..., du moins tous les ans une fois. » Les observations si justes de cet esprit clairvoyant et généreux furent aussi sans effet. Par incapacité et par faiblesse autant que par crainte du contrôle et de la critique, la monarchie préféra, jusqu'au bout, aux clartés de la statistique l'obscurité et le mystère qui convenaient à son administration arbitraire et incohérente.

6. C'est aux grandes assemblées de la Révolution que revient l'honneur d'avoir compris la nécessité de la statistique. C'est à elles que nous devons les recensements généraux et périodiques de la population, l'établissement des registres de l'état civil, et les premières tentatives d'évaluation sérieuse du revenu agricole de la France. Comment en eût-il été autrement ? Aucune des réformes votées ou préparées par elles touchant notre organisation financière, administrative, judiciaire, ne pouvait s'opérer ni même se concevoir sans le secours de la statistique. La création du premier bureau de statistique3 qui ait existé en France remonte à 1795 et fut l'œuvre de François de Neufchâteau, alors ministre de l'intérieur.

7. Renforcé en 1801 par Chaptal, ce bureau fut chargé de diriger l'opération du recensement général de la population 4 et il reçut la mission de dresser, sur un plan très détaillé préparé par

1. Voy. Œuvres complètes, édition de Rotterdam et Paris (1733). T. IV, p. 235-246.

2. La Dime royale, petite édition, Guillaumin. Chap. X, p. 175-189. « C'était vu statisticien merveilleux pour son époque, dit Léon Say, en parlaut de Vauban, car les renseignements étaient alors difficiles à recueillir. Un très grand nombre des données statistiques de Vauban peuvent résister à la critique qu'on a pu en faire de nos jours. » (Voy. Les Solutions démocratiques de la question des impôts, t. I, p. 81.)

3. Il convient toutefois de citer le « Bureau des subsistances » remontant à une ordonnance du 4 janvier 1716, avec la double mission de s'occuper des approvisionnements du roi et de dresser les états des prix des denrées. Ce bureau, dont le rôle fut très important sous la Révolution et sous le régime de l'échelle mobile, était, dans la mesure très limitée de son objet spécial, un véritable bureau de statistique.

4. Le premier recensement général de la population avait été ordonné par la loi du 22 juillet 1791 ; mais il n'avait pu être exécuté. Le second fut fait en 1801. Le troisième eu 1806. Mais c'est seulement à partir de 1831 que l'opératiou devint régulièrement périodique et quinquennale.

Peuehet, la statistique de la Franco par département, H publiait, des 1803. le premier volume de la Statistique générale ae ta France et de 1 j eotonies Napoléon ne pouvait manquer de comprendre a merveille lagrande utilité administrative île la statistique. On connaît son propos a Beugnot : « La statistique est le budget des choses, et sans budget point de salut. » Mais si

inie organisateur le portait à la développer pour son usage personnel, son tempérament autoritaire lui taisait craindre que les chiffres ne devinssent trop aisément « séditieux » en four-

1 a ses adversaires des instruments de contrôle et de critique C'est pourquoi, durant tout son règne, elle jouit d'une faveur assez médiocre et ne lit aucun progrès.

8. Il en lut autrement sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet. De 1818 date la statistique du recrutement au ministère de la guerre. Au ministère des finances, en 1819, le bureau charge de la statistique du commerce extérieur lut solidement organisé. L'année 1825 vit créer au ministère de la justice le bureau de la statistique judiciaire. En 1833 fut institué, au ministère du commerce, le bureau de la statistique gem rale a l'exemple de celui qui avait été créé au lioard of (rade de Londres en 1832. Ce bureau tient une grande place dans Lhistoire de la statistique en France1. De 1S35 à 1891, il n'a cessé de fonctionner de la façon la plus active et de produire de très intéressants documents, sans toutefois mériter absolument son titre de bureau de la statistique générale. En 1891. il a été fondu dans l'Office du travail et celui-ci à son tour esl devenu la Direction du travail en 1899. ( -■lie direction est aujourd'hui le service de statistique le plus important de France. Nous en parlerons plus loin. En 1840 et 1846 on avait crée au ministère des travaux publics le bureau de statistique des mines et celui des chemins de fer.

9. .Nous terminerons ce trop bref aperçu historique en mentionnant la création, en 1876, au ministère de l'instruction publique, d'une commission de statistique de l'enseignement; la création, en 1877, du bureau de statistique et de législation comparée, au ministère des finances; la création, par le décret du 19 février 1885, du conseil supérieur de statistique; enfin la réorganisation de la statistique agricole par le décret du 27 août 1902. Nous reviendrons sur quelques-unes de ces institutions en faisant connaître l'organisation actuelle de la statistique dans notre pays.

CHAP. II. — DÉFINITION. OBJET

10. On a donné de très nombreuses di finitions de la statistique. Leur énumération complète serait trop longue et dénuée d'intérêt2. Il suffit d'indiquer les trois conceptions différentes auxquelles toutes peuvent se ramener.

Suivanl les uns3, la statistique serait une

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