CEAP. IV. — LES FONCTIONS DE LA STATISTIQUE. SON UTILITÉ
28. La statistique appliquée aux phénomènes sociaux remplit une quadruple fonction :
29 (i Elle concourt à la constitution et au développement des sciences dont ces phénomènes sont P objet, Tout le monde admet aujourd'hui que les phénomènes sociaux sont soumis à des Uns et que ces lois peuvent être découvertes, ce qui est précisément le but, la lin de la science. On peut discuter sur le degré d'avancement de la science sociale et des diverses branches que Ton peut distinguer en elle, la science de la morale, la science politique, ou même l'économie politique. Mais on ne peut plus contester leur existence. Et personne parmi ceux qui les cultivent n'ose se réclamer des conceptions absolues et a priori dont l'ancienne métaphysique avait habitué les esprits a se contenter1. Personne ne refuse à l'observation patiente et scrupuleuse des faits la place éminente qui lui appartient dans l'élaboration de la science sociale, qu'il s'agisse de fournir a l'esprit comme la matière première de toute généralisation, ou qu'il s'agisse de lui permettre le eoutrôle des premières conclusions obtenues ou des hypothèses provisoirement acceptées. Or, l'un des modes les plus efficaces de l'observation des faits est leur dénombrement, c'est-à-dire la statistique. Et c'est pourquoi la statistique est devenue depuis longtemps pour les économistes et tend tous les jours à devenir de plus en plus, pour les sociologues, pour les moralistes, pour les juristes eux-mêmes, l'auxiliahe indispensable de leurs recherches scientifiques.
30. b) A côté des études qui tendent à découvrir les rapports constants ou les lois des faits, à constater ce qui est, il y a celles qui tendent à découvrir les moyens à l'aide desquels on peut modifier les faits en vue d'obtenir tel ou tel résultat conçu à l'avance. A côté de la science il y a l'art2. La statistique n'est pas plus indispensable et elle n'est pas plus utile dans les études d'art que dans les études proprement scientifiques. Mais elle l'est autant. Et on peut ajouter que dans l'art encore plus que dans la science, il faut procéder à son application avec une attention et une vigilance extrêmes. Car. si, dans la recherche scientifique, une erreur reste longtemps purement doctrinale, dans la recherche des meil-
1. StuartMill est un do ceux qui ont définitivement condamné la méthode a priori. « La pensée, écrit-il (Système de logique, t. II, liv. 6, p. 408 et sq.), que lis vérités extérieures à l'esprit peuvent être acquis s par l'intuition, indépendamment de l'observation et de l'expérience, est, en ce toinps-ci, le grand auxiliaire des fausses doctrines et dfs mauvaises institutions. »
1. .Nous croyons devoir renvoyer ceux qui voudraient être j leini ruent éclairés sur cette distinction très importante aux ouvrages suivants : Système d logique de Stuart Mill, t. II, p. 54! - ■ j 7 1 ; Traité d'économie politique de Gocrcelle-Seneuil, '■'>- édition, t. I, p. 1-24 ; Nouveau Dictionnaire d'économie politique d'- Léon S a y, v° Science et art.
leurs moyens à employer pour atteindre un but déterminé, elle cause toujours et à bref délai un dommage plus ou moins grave.
31 . c) La statistique est l'un des instruments nécessaires du fonctionnement de l'État et de tous les services publics qui le constituent. Si les Grecs et les Romains ont connu et pratiqué la statistique, si les barbares du Moyen Age et les monarchies absolues des temps modernes n'ont pu s'en [tasser, c'est parce qu'elle s'imposait à eux comme une nécessité de gouvernement. Et cette nécessité, loin de disparaître ou de s'amoindrir, devient tous les jours plus impérieuse à mesure que les sociétés grandissent, que leurs besoins se développent, que leurs richesses s'accroissent et que les rapports entre les individus se multiplient et se compliquent. Qu'il s'agisse de gouverner et- d'administrer, au sens restreint du mot, en assurant l'application des lois existantes ; qu'il s'agisse de modifier ces lois, d'en préparer de nouvelles, il faut connaître les faits au milieu desquels on vit et dont on poursuit la transformation.
Or, pour bien les connaître, pour en mesurer l'importance, pour suivre les mouvements auxquels ils obéissent, il faut les observer par la statistique. Sans le secours de la statistique, la tâche du législateur comme celle de l'administrateur serait littéralement impossible. « La statistique n'est possible que dans un pays bien administré », dit le Dr Jacques Bertillon 1 . Gela est vrai à coup sûr. Mais il nous paraît encore plus vrai de dire : une bonne administration n'est possible qu'avec le secours de la statistique. Plus la tâche des pouvoirs publics va s'élargissant et se compliquant, plus s'étend et grandit, pour eux, le rôle de la statistique. Et, à cet égard, il n'existe aucune différence entre les pays, suivant la nature de leurs institutions politiques. La statistique n'est pas moins nécessaire à un pays vivant sous un régime despotique qu'à un pays qui jouit d'un régime de liberté politique. Tout ce que l'on peut dire c'est que. sous un régime de liberté politique, il ne suffit pas que les données de la statistique soient mises à la disposition de ceux qui sont chargés de faire les lois et de les appliquer, il faut aussi qu'elles servent à éclairer l'ensemble des citoyens, de manière à leur permettre de contrôler et de juger leurs représentants et leurs mandataires ; il faut qu'elles soient aussi largement distribuées que possible aux électeurs et aux élus, aux gouvernants. Michel Chevalier avait raison de dire : « La statistique est un organe essentiel du régime représentatif. »
32. d) La statistique est presque aussi indispensable, à notre époque et dans le milieu social où nous vivons, aux particuliers qu'à l'État. Ce n'est pas seulement le progrès politique, c'est aussi le progrès économique qui a contribué à rendre la statistique de plus en plus nécessaire. Ce sont, notamment, les merveilleux développements qu'a reçus la division du travail sur la surface entière du globe qui sont venus accroître dans d'incalculables proportions le nombre et la complexité des rapports dans lesquels chacun de nous est engagé, et qui nous obligent à être reu-
1. y'oy. Conférences sur la statistique et sur la géographie économiques fait' s en 1880-1890, p. 101.
soignés non seulement sur les faits qui s'accomplissent près de nous, mais encore sur tous ceux qui s'accomplissent dans les régions les plus éloignées et dont nous subissons l'influence. L'ouvrier ou l'employé qui cherche un emploi, le patron qui cherche des ouvriers ou des employés, le capitaliste en quête d'un placement fructueux et sûr pour ses capitaux, l'industriel qui manque des capitaux nécessaires à son entreprise, tous peuvent être utilement éclairés et guidés par la statistique. C'est grâce à la statistique que le fabricant et le commerçant peuvent prévoir les besoins des consommateurs, qu'ils peuvent étendre le champ de leurs opérations et réduire au minimum l'aléa qui pèse sur elles.