ART
fidèles disciples de saint Bernard, soutenir que dans la nature il existe une substance particulière du beau (1)? Cette thèse, dans l'état actuel des sciences, ne peut supporter la discussion. Le beau est-il la splendeur du vrai ? Nous ne pouvons non plus admettre cette théorie, car souvent le vrai n'est pas la beauté ; dans la nature certains côtés naturels sont fort laids. Est-ce l'utile ? Pas davantage ; car souvent l'utile est la négation de l'art, du beau. L'art, par son essence, est avant tout une jouissance du luxe, on n'en éprouve le besoin que lorsque les nécessités, les besoins primordiaux de la vie sont satisfaits ; en effet, avant de songer à se vêtir richement, à se meubler somptueusement, l'homme éprouve simplement la nécessité de se vêtir pour se mettre à l'abri du froid ou de la chaleur, des intempéries de l'air en un mot, et pour les mêmes motifs il ressent la nécessité d'abriter son corps dans une demeure quelconque. Donc l'art est avant tout une jouissance de luxe, et le beau n'est pas l'utile. Nous ne pouvons donc que reproduire ici ce que nous avons dit au mot Art dans notre Dictionnaire d' architecture : ce Il n'existe certainement pas de mot qui par sa définition ait fourni plus de matière à la discussion ; en effet, des hommes plus subtils que profonds ont écrit peut-être des milliers de volumes pour définir ce mot. Aussi nous nous garderons bien de nous engager dans une discussion sans issue, pour essayer de renfermer ce mot si expressif dans une formule banale. Nous renverrons donc le lecteur désireux de connaître une définition de ce mot au Dictionnaire de l'Académie ou à celui de Littré. — Cet illustre savant prétend que l'art n'est qu'une manière de faire une chose selon certaines méthodes, certains procédés. » Cette définition ne peut s'appliquer qu'aux arts mécaniques, et il est bien évident que, quand nous écrivions les lignes qui précèdent, nous n'approuvions pas l'explication fournie par le savant linguiste, puisque nous la mettions même en italique, après avoir eu
(1) Nous avons entendu soutenir cette thèse au congrès international des sciences de Gand en 1803 (3e section, Question de la moralité dans l'art).
soin de dire, « prétend que l'art n'est qu'une manière, etc. » Et cependant un éminent critique d'ait, en rendant compte du 1er volume de notre ouvrage dans une revue d'art (1), nous adresse ce reproche : « Renvoyer aux dictionnaires de l'usage, quand on fait un livre d'enseignement spécial ou si l'on veut de référence, c'est élnder les questions que l'on doit résoudre ; » et plus loin M. Charles Blanc ajoute : « Si l'auteur eût donné en l'expliquant la définition de Bacon : homo additus naturœ, ce qui revient à la définition plus moderne : l'ait est l'interprétation de la nature, c'est-à-dire une manière d'exprimer l'àme humaine au moyen de la nature imitée , il eût satisfait le lecteur bien autrement qu'en le renvoyant au Dictionnaire usuel de la langue française où il est dit que l'art est une manière de faire une chose selon certaines méthodes, selon certains procédés, définition applicable à l'industrie, qui s'attache à l'utile, mais insuffisante à donner une idée de l'ail, qui recherche le beau et le manifeste. Une fois établi que l'art est la manifestation du beau, il eût été facile de se rabattre, du haut de cette généralité, sur cette question particulière : qu'est-ce que l'architecture ? » Et avec la bienveillance qui le caractérise , M. Charles Blanc écrit, quelques lignes plus bas : « Mais pour être juste, il faut dire qu'un dictionnaire n'est pas un traité. » C'est précisément là notre excuse, et nous pensons qu'il existe tant de traités sur cette question que nous n'éprouvions aucun besoin d'écrire sur un sujet qui pour nous ne comporte pas un travail même de quelques pages. En effet, une fois que l'on a dit que l'art est la recherche dit beau, ou la manifestation du beau, ou l'interprétation de la nature, ou un mode d'exprimer les émotions de Tâme, nous pensons qu'il n'y a plus rien à ajouter, et que toutes les explications qui viendraient à la suite de ces définitions ne pourraient que les amoindrir. En effet, l'art est un et ses manifestations sont multiples ; c'est pour cela qu'on ne peut enclore dans une formule une explication satisfaisante qui réponde à la fois à l'art lui-même et à ses manifes-
(1) Gazette des Beaux-arts, pages 2-16-258. année 1877.