DE L*ETAT RELIGIEUX. U
gement qui s'opérait en France, et Ton vît dans tous les ordres un symptôme général de relâchement. Dès lors les écrivains audacieux, affublés oeu après du pseudonyme de philosophes, commencèrent k briser tout frein et a saper tout des coups de leur plume ironique. La Sorbonne, où couvait pour ainsi dire sous la cendre un certain feu de ré* volte, n*ayant plus à redouter cette barrière qui arrêtait ses membres les plus fougueux, renouvela dès lors cette résistance à Rome, qui ne s'affaiblit que quelques années après, et ne s'éteignit jamais. Les évoques opposants h la doctrine de TËglise, ainsi que les parlements, redoublèrent d*audace, et sous la funeste influence du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, nommé chef du conseil de conscience, des ecclésiastiques indignes, maïs qui avaient suivi et soutenu Son Eminence dans ses résistances h Rome, furent éle-* vés aàx honneurs de Tépiscopat, et de ce nombre était le neveu de Bossuet, nommé a» siège de Troyes. L'Assemblée du clergé flt, il est vrai, des réclamations, et même en fit souvent sur différents sujets; mais le relâchement de la discipline se fit bientôt sentir aussi, et d'une manière scandaleuse, dans les rangs du haut clergé. Il serait donc injuste de ne jeter la pierre qu'aux habitants des cloîtres, et de les mettre seuls en cause.
Après cette observation générale, rappelons cependant quMl n*est ici question que de Tétat religieux, et nous montrerons une partie de ses plaies provenant de l'épidémie mo« raie qui avait attaqué tous les rangs du corps social q
Il estloin de ma pensée de me ranger au nombre de ces frondeurs indiscrets, et même peu soumis, qui veulent déclamer contre les concordats passés entre les Papes et les princes, et qui voudraient, par an sentiment de presbytéranisme incompris ou dissimulé, ap* peler une discipline, impossible aujourd'hui sur quelques points, dangereuse peut-être sur d'autres. Les élections peuvent mieux, sans doute, exprimer le consentement général, et disposer au respect et è l'obéissance : elles peuvent en certains cas amener des inconvénients indicibles. Mais n'est-il pas à regretter qu'on les ait abolies dans les monastères 1
Les fondateurs s'étaient-ils montrés généreux pour donner au roi le moyen d'enrichir, sans sacrifices, tel enfant de famille, privé de fortune, et qui, sans aucun engagement religieux, jouissait, par nomination royale, du tiers des biens des religieux? Les abbés commendataires portaient rarement l'édification dans leur abbaye, et sMIs la connaissaient, ils y étalent souvent une occasion de dissipation, et qoelquefois de scandale. Ces nominations, toujours dangereuses et abusives, suivant moi, l'étaient surtout au temps funeste dont nous parlons. On spéculait sur une nomination mendiée; que dis-je, sur une! on ne craignait guère la pluralité des bénéfices (a), et les moines k qui on donnait un tel abbé, n'avaient à craindre de lui que des tracasseries relatives à la mense
abbatiale.
Si de pareilles nominations avaient toujours des inconvénients, combien en présentaientelles dans un siècle où la retenue ne fut plus une bienséance nécessaire! Quelquefois ces bénéfices lucratifs furent donnés, il est vrai, au mérite et au travail, dont ils furent une honnête récompense, mais presque chaque semaine, la Gazette^ ou le Mercure de Francft annonçaient une nomination en faveur d'un jeune homme, qui n'avait pour titre h ce bienfait que le nom de son père et le besoin de sa position, et, de là, jugez de ce que durent
gagner les monastères 1
Une autre cause de démoralisation, un agent plus actif de relâchement et d'insubordination fut l'esprit janséniste, de tout temps ennemi des vœux monastiques, et si facilement
(fl) Toot le monde sait qu'on voyait quelquefois plosieurs nominations accumulées sur une seule tèie qui n*avaii pu rendre aucun s<:rvice à TËglise, et qui, plus lard, n*en rendait jamais. Je citerai un exemple , des plus forts il est vrai , mais il est eu rieoi : — Henri de Lorraine , duc de Guise , étant encote enfant, possédait les abbayes de Celles, de Saint-Denys-en-Fraiice , de Saint-Remî de Reims , de Saint- Niçoise, de Saint-Pierre de Corbie , de
Fécamp, du Mont«Saint-Mîchel, de Saînt-Marlin-oe- Pontoise, d*Orcamp, de Ghamiion et de Montiiaudé* A rage de quatorze ans, ce révérend Père fut nommé par le roi à l'archevêché de Reims ! !... U prit ensuite répée et sa vie ne fut plus qu'un tissu d'aventures qui ressemblent à un roman. Il obtint plus lard la diarge de grand chambellan, et mourut il Paris, le 2 uiin 1664.
âiliable avec Tesprit dominant de Tépoque» qui lui devait, en partie, son existence ou son audace .
Quelques exemples, entre dix mille, suffiront pour prouver ce que j*avance avec une conviction profonde; je les prends au hasard dans quelques congrégations religieuses. U 5*en trouve un très-frappant dans Tabbaye d*Orval, qui avait été pendant quelque temps, avec SeptfoQS et La Trappe, une des gloires de Clteaux. Située dans le Luxembourg, cette célèbre abbaye attirait, par sa bonne odeur, des visiteurs édiCés, non-seulement du Brabant, des contrées voisines, mais de France et des provinces allemandes. Malheureusement, elle donna un asile trop libre successivement à deux solitaires de Port-Royal, qui, par leurs communications avec les religieux, y implantèrent Tesprit de la maison qui les avait égarés. L*égarement y monta au point que le maître des novices, dom Hoffreument, au lieu de disposer uniquement ses élèves aux qualités qui font nn bon moine, leur inspirait la non-acceptation de la bulle Unigenitus; la division se mit dans la maison, et lors de la visite faite au nom de M. Spinelli, nonce du Pape à Bruxelles, nombre de religieux refusèrent de souscrire même le formulaire d'Alexandre VU; préférèrent voir Texcommunication lancée contre eux, que de manquer à ce qu'ils croyaient de leur devoir, suivant la proposition dangereuse, si justement condamnée dans les Réflexions morales de Quesnel. Les choses en vinrent au point qu'une partie de la communauté s*enfuit en Hollande, à l'exemple des Chartreux réfugiés, pour y vivre à Taise, près de l'archevêque schismaiique dTJtrecht, Barchmann, qui applaudit à leurs folies. Orval, victime de ces innovations, dépérit ^u point que, vers le milieu du dernier siècle, c'était une maison méconnaissable, on peut .ajouter scandaleuse.
Je viens de dire : à l'exemple des Chartreux; cet ordre admirable fut aussi ravagé par l'esprit novateur, qui fit surtout des dupes dans un grand nombre de maisons de religieusest trompées par des directeurs aveugles et fanatiques. L'expression n'est pas trop forte; car que devait-on penser en voyant des hommes tels que les Chartreux de Paris, violer toutes les règles, en s'introduisent la nuit par le clocher de Téglise des Carmélites, pour endurcir les pauvres religieuses dans leur opposition à la bulle, et à la volonté des supérieurs ecclésiastiques 1 Plusieurs se sauvèrent aussi en Hollande, élevant autel contre autel, et nommèrent dom Aspais pour supérieur, et élurent d'autres officiers. Sur celte terre d'exil, oii les conduisait l'apostasie, ils se fortifièrent dans leur révolte, l'inspirèrent dans les correspondances qu'ils entretenaient en France, et plusieurs de leurs confrères, qui ne les avaient pas suivis dans leur désertion, continuèrent de les suivre dans leurs erreurs, malgré les menaces, les ordres du Père général, et des supérieurs de fOrdre, car la grande majorité de l'Ordre se montra respectueuse envers les décisions de l'Eglise.
Il n'en fut pas de même dans la congrégation de l'Oratoire de Jésus, dont la majeure partie se ressentit de la mauvaise administration de son régime, qui n'établissait qu'une subordination imparfaite, et des erreurs janséniennes, dont elle fut imbue des premières. -Cai Jansénius fréquenta la société naissante et y reçut des encouragements h la composition de son fameux et funeste Atêgustinus. Il faudrait un volume |X>ur montrer, même rapidement, tout ce qua fait )a désobéissance dans ce corps jusqu'à sa destruction, et presque tous les Oratoriens étaient appelants, suivant l'auteur de S'excellent ouvrage intitulé : Lettres à Vauteur du thomisme triomphant. Les supérieurs donnaient bien quelques satisfactions, et, en conséquence, quelques ordres de répression, ensuite des prescriptions de Rome, et surtout de l'autorité civile, mais la répression était molle, la sujétion 4)ulle, et l'esprit religieux était k peu près banni de cette congrégagion, qui donna ensuite du scandale par l'adhésion d'un si grand nombre des siens aux innovations qui perdirent la France h la fln du siècle.
On vit bien quelques symptômes des ravages du temps dans l'ordre des Cordeliers, par exemple à Castelnaudari, h Reims, è Saint-Quentin, etc.; mais en général les religieux de Saint-François se montrèrent comme toujours, plus respectueux envers l'Eglise, plus rem* plis de Tesprit véritable de leur saint Ordre. Il n'en fut pas de même, en France, chex les
il DE L*£TAT RELIGIEUX. tt
DomintcaîDs, et leur institat donna, généralement parlant, l'exempile de la révolte contre les décisions du Pape, et même des supérieurs locaux. Le couvent delà rue Saint Jacques, à Paris, le premfer de Tordre parmi nous, et celui duquel ils tenaient leur nom de Jacobins, appela unanimement, en 1718, de la bulle au futur concile. L'année suivante, les religieux étudiants du collège de Tordre, établi dans cette maison, rejetèrent aussi la constitution à la pluralité des voix. Sur tous les points du royaume, des religieux de diverses communautés, faisaient, en nombre plus ou moins grand, cette scandaleuse résistance; ce funeste exemple faisait sentir ses résultats à Montpellier, à Poitiers, à Ntmes, où les coti- Yents entiers furent quelque temps privés des pouvoirs du ministère ecclésiastique; ceux de Rhodez passèrent six ans entiers dans la même privation, et pour le même motif* Les chapitres pour les élections étaient des champs de lutte, dans lesquels il fallait souYent faire intervenir Tautorité du roi pour rétablir la paix et obtenir un résultat heureux.
Cette conduite des Dominicains français doit paraître d'autant moins comprftensible qu'ils auraient dû, ce semble, se montrer alors plus dévoués à l'Eglise de Rome, où venait de prendre te premier siège un membre de leur ordre, le Pape Benoit XIlI, qui condamnait leur folie, et que son successeur, Clément XII, généreux à Tégard de leur institut, accordait, par un bref, à leurs collèges ou écoles, les privilèges et prérogatives des universi* tés. Il ne faut pas conclure de ce que je viens de rapporter, que parmi nous, tous les enfants de Saint-Dominique eussent ainsi prévariqué. La majorité fut toujours, au moins extérieurement, et je n'ai point le droit de juger les intentions, soumise aux décisions romaines; la plupart des supérieurs luttèrent en ce sens contre des subordonnés indociles^ et si Ton vît alors dans les provinces de France des réfractaires enthousiastes, tels que^ les PP. Gautier, Maîgnant, Laurent, Lesage, Attique, Crozet, Vion, etc., etc. : on vit aussi avec édification le zèle que de bons religieux, tels que les PP. Boissière, Marcilier. Desvignes, Amicio, Vallet, Roux, etc., etc., etc., mirent à ramejier les esprits h la soumission h l'Eglise et aux prescriptions de leur général, car le général de Tordre fut toujours dans les dispositions d*obéissance que la foi lui prescrivait, et dont il donna toutes les preuves dans son administration. Les préventions et la résistance allèrent toujours diminuant dans cette corporation respectable, mais néanmoins ne disparurent jamais entièrement.
Il restait peu de monastères de Bénédictins exempts. Ceux de Tabbaje de Saint-Cyran (ou plutôt Saint-Siran}, du prieuré de Perrecy, etc., étaient à peu près inconnus, etTonneserappelait guère les exemples de jansénisme qu'ils avaient pu donner pendant quelque temps. Presque tous les monastères de cet ordre étaient, dans nos contrées, affiliés ou à la congrégation de Cluni ou à celle de Saint-Vannes, ou à celle de Saint-Maur, la plus nom- ^use et la plus remarquée.
Les Bénédictins de Cluni , divisés en deux branches, qui n'avaient de commun que la dépendance du même abbé général, ne cédèrent guère à l'esprit de nouveauté, «t Ton pourrait peut-être dire qu'il n'y eut, chez eux, que les PP. Triperet et Parent et quelques autres, qui montrèrent de l'entêtement dans leur résistance à refuser les signatures exigées par l'Eglise. Il n'en fut pas tout à fait de même dans la congrégation de Saint-Vannes,, quoique le savant P. dom Calmet, président de cette congrégation, eût employé, pour amener à l'obéissance, ce qu'il pouvait tirer de son zèle, de sa sagesse et de son autorité. Les religieux de Tabbaye de Mouzon avaient rédigé une protestation contre tout ce qui pourrait être fait en faveur de la bulle; mais cette protestation envoyée k la Diète (Assemblée des députés de Tordre) y avait reçu l'accueil qu'elle méritait et fut jetéeaufeu. Néanmoins, malgré tout ce que put faire Tévêque de Toul, commissaire du roi, et les mesures qui furent arrêtées au Chapitre général, la paix ne fut pas rétablie, et les opposants, qui recevaient mal les visiteurs nommés alors, protestèrent en grand nombre contre ce Cbanitre, qu'ils qualifièrent, même par écrit, du sobriquet de brigandage de Toul. M. Bogou, évêque de Toul, se vit forcé à s'établir comme général de la congrégation, à sévir contre les Dévoltés, dont le nombre diminua successivement, et peut-être, à l'époque de la sug^
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A côté do ce tableau, pla(;ons du moins celui d'un autre religieux de la même congrégation, qui suivit, grâces à Dieu, une roule toute différente, mais qui, malheureusement, n'eut f»as assez d'imitateurs parmi ses frères! Dom Vincent Thuillier avait eu la faiblesse d'irilerjetnr appel de la bulle, h Saint-Germain des Prés. Mais il se releva bientôt, et joignant Taction h ses sentiments orthodoxes, il mit tout son zèle à obtenir une rétractation de SCS confrères do Saint-Germain, el à répandre partout la bonne doctrine. 11 composa, dans ce dessein, plusieurs bons ouvrages, qui lui méritèrent l'estime de Tournely, de Hngrjel, et celle du clergé, cl il eut, sur ce corps, une pension de quinze cents livres. Personne nn'euxquo lui cl plus fortement que lui ne caractérisa Quesnel elson livre des Reflexinm moralen. L'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas l'appelait l'apôtre des Bénédictins. C(Mix-ci, ccpendanl, ne respectèrent pas tous l'apôtre, car plus de huit cents do «os confrères dénoncèrent les lettres qu'il avait publiées en faveur de la vérité. Sa carrièri» inérilnnto no fut pas sans contradictions, mais il eut le bonheur de faire des disci- DJos, («lont le P. do Laruc ne fut pas le seul), de soutenir ceux qui pensaient et agissaient 'jn duns la congrégation, qui perdit ce membre honorable el utile en 1736.