ACHAB
En faisant grâce de la vie au vaincu, le roi d'Israël semble avoir contrevenu à un ordre formel de Dieu, cf. III Reg., xx, 42; car un prophète dont la Bible ne nous a pas conservé le nom, mais que Josèphe, Antiq. jud., VIT, x1v, croit être Michée, fils de Jemla, mentionné plus loin, IT Reg., xx, 8, vint blämer Achab de sa générosité mal entendue pour Bénadad et du traité d'alliance qu'il avait également conclu avec lui. Le prophète, en terminant, signifia au roi qu'il payerait un jour de sa vie la faute qu'il avait commise. Loin de s’humilier devant le Dieu, qui deux fois l'avait délivré, lui et son peuple, de son redoutable voisin, Achab, sans doute enflé de sa victoire, ne montra qu'irritation, et s’en retourna à Samarie mécontent jusqu'à la fureur des avertissements et des menaces du Seigneur. ΠῚ Reg., xx, 35-45.
La paix avec le roi de Syrie devait durer trois ans. Dans l'intervalle se passa le célébre épisode de Ia vigne de Naboth, à Jezrahel, le Zérain actuel, où Achab avait un palais. Pour agrandir ses jardins, le roi demanda à Naboth, son voisin, de lui céder sa vigne. Celui-ci s'y refusa, comme c'était son droit, Achab en éprouva un dépit d'enfant, qu'il manifesta en boudant son entourage. Il n'était pas sans savoir apparemment que Jézabel était capable de le consoler de ses chagrins, en mettant à son service une audace qui ne reculait devant rien, pas même devant le crime, À quelques jours de là, en effet, Jézabel avait tout arrangé: Naboth n'était plus. Achab fut prévenu; 1] se rendit aussitôt à la vigne de Naboth pour en prendre possession, quand soudain Élie parut de nouveau comme le Justicier de Dieu, et prédit à Achab qu'en punition du meurtre de l'innocent, les chiens lécheraient son sang au même lieu où ils avaient léché le sang de Naboth, dévoreraient Jézabel, la principale actrice de ce drame sanglant, et qu'enfin la postérité d’Achab serait un jour détruite. Cette fois Achab reconnut sa faute, en fit pénitence, et Dieu, pour montrer qu'il agrée le repentir même des plus coupables, révéla à son prophète Élie que, le roi s'étant humilié, les malheurs prédits contre sa postérité n’arriveraient pas de son vivant.
C'est à cette époque, selon toute probabilité, qu'il faut placer encore la campagne que fit Achab, comme allié de Bénadad, contre Salmanasar IT, roi d'Assyrie. La Bible ne mentionne point ce fait; mais les inscriptions assyriennes, malgré les divergences chronologiques que nous avons indiquées plus haut et dont nous n'avons pas encore la clef, ne nous permettent guère de douter qu'Achab ait vécu au temps de Salmanasar, et qu'il ait Joint ses armes à celles du roi de Syrie contre le puissant monarque des bords du Tigre. Nous possédons, en effet, trois récits de la sixième campagne de Salmanasar; elle était dirigée contre le roi de Syrie et douze autres rois ses alliés. Layard, Inscriptions in the cuneiform character, pl. 46 et 89-90 ; Western Asiatic inscriptions, t. ΠῚ. pl. 8. La plus célèbre de ces inscriptions, gravée sur une stèle trouvée à Kurkh, aux sources du Tigre, et conservée maintenant au British Museum, nous dit que Salmanasar triompha, dans le voisinage de la ville de Qarqar, du roi de Damas, Binidri (= Bénadad , qui est pour Bénadar. Cf. Schrader, Die Keilinschriften und das alte Testament, p. 200-201; 4. Halévy, Notes sur quelques textes araméens du Corpus, n° 27, dans Recherches bibliques), ainsi que de ses alliés, parmi lesquels nous lisons le nom d’Ahabbu, du pays de Sirla, c'est-à-dire Achab d'Israël, selon toute apparence. Voici, du reste, le passage principal du texte; c'est Salmanasar qui parle : « Je partis de la ville d'Argana et m'approchai de la ville de Qarqar. Je renversai la ville de Qarqar, ville de ma royauté; je la détruisis et la consumai dans les flammes. Douze cents chars, douze cents bit-hal-lu (?), vingt mille hommes de Binidri de Damas; sept cents chars, sept cents bit-hal-lu (?), dix mille hommes d'Irhulina, du pays de Harmat ; deux mille chars, dix mille hommes d'Ahabbu, du pays de Sirla.. (L'énumération des forces alliées continue, et Salmanasar reprend :) I (Binidri) prit ces douze
rois à son aide. Pour me faire la guerre et me livrer bataille, ils se dirigèrent contre moi. Par le secours puissant que me prêta Assur le Seigneur, par les armes puissantes que m'accorda le grand protecteur qui marche devant moi, je combattis. De Qarqar à Gilsau, je causai leur défaite. Je tuai par mes armes quatorze mille de leurs combattants. Comme le Dieu Ramman, je fis surgir contre eux une tempête, je couvris la surface des eaux de leurs.…; je terrassai par mes armes leurs nombreuses armées ; de leurs cadavres la plaine fut jonchée. » La description de la défaite se poursuit dans des termes dont la signification précise n’est point toujours facile à déterminer ; mais on ne saurait douter, même en faisant la part de la jactance habituelle des monarques assyriens, que Binidri de Damas et ses douze alliés n'aient subi aux environs de Qarqar un désastre complet.
Cette défa dut montrer à Achab combien le prophète avait eu raison de blämer son alliance avec le roi de Syrie. Du reste, la paix conclue avec Bénadad ne devait pas être de bien longue durée. Trois ans après la bataille d'Aphec, Ramoth, ville du pays de Galaad, qui d’après les traités aurait dù appartenir au roi d'Israël, était encore au pouvoir de Bénadad, soit que celui-ci eùt refusé de la rendre, soit plutôt qu'il eùt, pour un motif ou pour un autre, envahi de nouveau le territoire de son allié. Achab résolut d’arracher de vive force cette place à son belliqueux voisin.
En ce temps-là, Josaphat, roi de Juda, qui neuf ou dix ans plus tôt avait eu la malencontreuse idée d'unir son fils Joram à Athalie, la trop digne fille de Jézabel, IL Par., xx1, 6; IV Reg., vit, 26, vint faire visite à Achab. Celui-ci, plein de ses idées de guerre contre Bénadad, entreprit de gagner Josaphat à sa cause. Il le reçut dans Samarie avec de srandes démonstrations de Joie, II Par., XVI, 2, et parvint à conclure une alliance avec lui, dans le but de chasser le roi de Syrie de la ville de Ramoth. Inquiet pourtant sur les conséquences que pourrait bien avoir cette campagne, Josaphat demanda à consulter le Seigneur. Achab, et c’est encore là un trait à noter, si l'on veut se rendre compte du caractère et des infidélités de ce prince, trouva immédiatement autour de lui quatre cents prophètes environ, qu'il ne faut sans doute pas confondre avec les quatre cents prêtres d'Astarté, puisqu'ils se disent inspirés par Jéhovah, II Reg., xx, 24, mais qui paraissent avoir été à la solde du roi simplement pour exercer la divination et lui prédire des choses exclusivement agréables. Le résultat de la consultation fut tel que le voulait Achab : « Montez à Ramoth, le Seigneur la livrera entre vos mains. »
Josaphat n'accepta point cette décision, dictée par lintérêt et la servilité; il réclama un prophète du Seigneur. Achab dut envoyer chercher le fils de Jemla, Michée, qu'il détestait pour sa fidélité à prédire l’exacte vérité, füt-elle désagréable au bon plaisir du roi. Michée vint donc, et après une réponse ironique, conforme aux désirs d'Achah, il annonça résolument la défaite des troupes d'Israël. Achab fit saisir et jeter dans une dure prison le prophète du Seigneur, bien résolu à ne pas tenir compte de ses avertissements. Le pieux Josaphat, malgré la prédiction de Michée, et croyant peut-être qu'il devait faire honneur à une parole déjà donnée, ne sépara point sa cause de celle de l'impie Achab, ce dont le prophète Jéhu le bläma dans la suite. II Par., ΧΙΧ, 2.
Tous les deux allérent donc présenter la bataille au roi de Syrie sous les murs de Ramoth. Au moment d'engager l'action, Bénadad donna l’ordre aux trente-deux chefs de ses chariots de diriger leur attaque contre la personne mème d'Achab. Celui-ci, soit qu'il eût eu connaissance des intentions de son ennemi, soit plutôt qu'il craignit l'effet de Ja prédiction de Michée, se déguisa pour n'être point reconnu dans le combat. Vaine précaution! Pendant que Josaphat, revêtu de ses habits royaux et poursuivi quelque temps par erreur comme étant le roi d'Israël,