LIVRE DE
quatre grands empires, auxquels succédera le royaume du Messie, vu. — 1. Vision des quatre grands animaux, 1-8; — 2. Apparition de 1’ « Ancien des jours », et son jugement, 9-15; — 3. Explication par un ange de cette vision, 16-28. — 2° Vision du bélier et du bouc, qui représentent le second et le troisième des grands empires, viii. — 1. Description de la vision, 1-14 ; — 2. Son explication par un ange, 15-27. — 3° Vision des soixantedix semaines, ix. — 1. Prière de Daniel pour son peuple; 1-14; — 2. en faveur de qui il implore la miséricorde de Dieu, 15-19; — 3. Révélation par l’ange Gabriel du temps précis de la venue du Messie et de la conclusion de la nouvelle alliance, 20-27. — 4° Vision des empires et spécialement de l'empire grec et de l'Antéchrist, x-xil. —
1. Apparition d’un ange resplendissant de lumière, qui révèle à Daniel ce qui doit arriver à son peuple, x; —
2. Révélation sur les deux empires perse et gréco-macédonien, puis spécialement sur les deux royaumes issus de ce dernier et sur les persécutions d’Antiochus IV Épiphane, figure de f Antéchrist, xi-xii, 3; — 3. Autre révélation sur la durée de ce qui a été prédit, xii, 4-13.
IV. Unité du livre. — Ce livre, quoi qu’il en soit des apparences, forme un tout logique, dont l’unité est assez évidente. — 1° Tout se tient dans la première partie. La mention des vases sacrés, I, 2, prépare l’ordre de Baltassar, v, 2, 3, 23. L’éducation ehaldéenne des trois amis de Daniel et leur piété rigide expliquent les dignités dont ils sont revêtus et leur résistance au roi, i, 4, 17, 19, 20 ; cf. ni. L’intelligence des visions et des songes, don spécial fait à Daniel, rend très naturelle son intervention dans le procès de Susanne, xm, et dans le songe de Nabuchodonosor, n. Très connu du roi pour ce motif, on conçoit qu'il lui explique la vision du chup. IV. Son apparition dans la salle, chap. v, n'a plus rien ensuite qui surprenne. Et toute cette extraordinaire réputation qu’il s’est faite ainsi justifie les faits racontés chap. vi et chap. xiv : c’est le même genre de prodiges et la même raison d'inlluenee à la cour babylonienne. — - 2° Tout se tient aussi dans la seconde partie. Les quatre visions dont elle est composée se complètent l'une l'autre. On peut dire que les trois dernières sont implicitement dans la première. Voir vu, 4, 5, et vm ; vu, 22*>, 26, et ix; vu, 6, 26, et x-xn. Voir aussi viii, 9-14, 22, 23-26, et x-xn. Ajoutez qu’une vision commune les relie et les domine, — celle de l’« Ancien des jours », dont les empires sont dits, ici et là, dépendre et relever. — 3° Les deux parties, à leur tour, s’appellent mutuellement. Même objet général : ainsi le chap. vu est le chap. n autrement symbolisé. Même espèce de prédiction, par vision et par songe. Même esprit, mêmes vues sur l’avenir prochain et éloigné. Même ordre : ordre de temps suivi dans le classement des chapitres des deux parties. Même fin : prouver que Dieu est le Dieu des dieux, le maître des rois et des empires. L'unité est donc certaine. Gall, Die Einheitlichkeit des Bûches Daniel, Giessen, 1895; J. Knabenbauer, In Daniel., p. 17-19; Hebbelinck, De Auctoritate , p. 19-25, et surtout Pusey, Daniel, p. 9-15. — Cette unité n'est contredite ni par l'usage successif de la première et de la troisième personne (on le trouve dans Isaïe, vi, I, 5; vii, 3; vm, 1; xxxvii, 6); ni par l'usage des deux langues que l'on constate dans le livre, car on le trouve dans Esdras, dont l’écrit n’a jamais été attribué à deux auteurs. Du reste, la manière dont la transition de l’hébreu a l’araméen est faite, en plein verset u, 4a et 4b, écarte toute dualité d’auteurs. Aussi cette unité est-elle reconnue aujourd’hui par les rationalistes eux-mêmes. A. Kuenen, Histoire critique des livres de l’Ancien Testament, trad. A. Pierson, Paris, 1868, t. n, p. 519,520; Bleek-Wellhausen, Einleitung in das A Ite Testament, Berlin, 1886, p. 414, 415.
V. Auteur du livre. - Si le livre est un, il faut qu'il n’ait qu’un seul auteur. Et en effet, quoi qu'on ait dit et soutenu autrefois (J. Knabenbauer, In Daniel., p. 19). il est communément reçu qu’il n’a qu'un auteur. — 11 a
DANIEL (LE LIVRE DE
pour auteur un contemporain de Daniel, vivant en Chaldée, au vie siècle, et c’est Daniel lui -même.
i. Preuves positives. — 1° Preuves internes, tirées du livre lui -même. — Il est certain que Daniel a écrit la partie prophétique du livre, vii-xii. — 1. Il l’affirme implicitement, car il y parle constamment à la première personne. Dan., vii, 2, 6, 7, 8, 9, 11, 13, 15, 16, 19, 21, 28; viii, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 13, 15, 16, 17, 18, 19, 26, 27; ix, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 13, 20, 21, 22; x, 2, 3, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 15-21; xi, 2; cf. xii, 1, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 13. Il l’alfirme, en outre, explicitement. Dan., vu, 1. Araméen : B'êdayin helmâ ’ ketab re's millin 'amar, « alors il écrivit le songe, et il en dit le sommaire. » Le moins qu’on puisse conclure, c'est que Daniel écrivit cette vision; ce que l’on doit aussi dire des autres, qui en sont le complément nécessaire. Voir Dan., viii, 26, et surtout xii, 4, cf. 9 (avec le commentaire de J. Knabenbauer, In Daniel., p. 221 et 317). Mais, s’il faut attribuer à Daniel les prophéties, il faut lui attribuer aussi les récits, à cause du lien qui unit étroitement ceux-ci à celles-là, et à cause de l’unité prouvée du livre, — c’est-à-dire, en somme, le livre tout entier. — 2. Cette preuve est confirmée en premier lieu par la dualité des langues usitées dans le livre.
Il est écrit, en etîet, en deux langues, l’hébreu et l’araméen oriental ou chaldéen. L’hébreu aramaïse quelque peu , et le chaldéen hébraïse légèrement. L’usage de ces deux idiomes y est tel, qu’ils paraissent à n’en pas douter très familiers à l’auteur. Donc a) cet auteur était Juif : un Juif seul peut ainsi se servir de l’hébreu; et b) il vivait au milieu du VIe siècle, exactement; car c’est alors seulement, vers l’an 550, que l’emploi simultané, par un Juif, de l’hébreu et de l’araméen est possible, historiquement parlant : plus tôt, l’araméen n’est pas encore vulgaire. Ajoutez en particulier que l’araméen de Daniel ressemble autant à l’araméen d’Esdras, qu’ils diffèrent également tous deux de celui des Targums postérieurs. Voir plus loin sur la langue. — Elle est confirmée en second lieu par la coïncidence merveilleusement exacte qui existe entre les données du livre, données historiques, archéologiques, orientales, et par ce que nous savons sûrement d’ailleurs. Il serait trop long de l’exposer en détail. Quelques savants l’ont fait. Nommons entre autres: F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes, Paris, 1896, t. iv, p. 255-419; Id. , Les Livres Saints et la critique rationaliste, Paris, 1891, t. v, p. 171-228; G. Brunengo, L’impero di Babilonia e di Ninive, Prato, 1885, t. ii, p. 244-522; Fr. Lenormant, La divination et la science des pi'ésages chez les Chaldéens , Paris, 1875, Appendice, p. 169-226; F. Kaulen, Assyrien und Babylonien, Fribourg-en-Brisgau, 2e édit., p. 103-129. — Bésumons très rapidement cette preuve avec F. Kaulen. « La partie historique du livre, dit-il, répond exactement aux données de l’Ancien Testament. Les autres livres ne parlent pas du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor, mentionné I, 1; mais il est exigé par IV Reg., xxiv, 1, et II Par., xxxvi, 6. La troisième année de Joakirn est justement désignée comme date du départ de Nabuchodonosor, so, bâ’ , et la quatrième comme date de son accession au trône, Jer. , xxv, 1; xlvi , 2 ; et cette antinomie ne fait que confirmer la crédibilité du récit. » — A partir du moment où les jeunes Hébreux entrent au palais du roi, le livre a souvent occasion de rappeler les institutions babyloniennes. Par suite des découvertes que l’on a faites, ces institutions, identiques du reste à celles d’Assyrie, sont très connues. Or à cet égard tout ce qui a paru jusqu’ici confirme le livre de Daniel. Ainsi l’intendant de la maison du roi s’appelle bien « le chef des eunuques, » comme il parait dans de nombreuses figures, i, 3. Les jeunes Hébreux destinés au service du roi sont « instruits dans l’écriture et la langue des Chaldéens ». On sait aujourd’hui qu’à Babylone il existait une écriture et une langue étrangères, création d’une race non sémitique, dont les débris vivaient |
en caste séparée, sous le nom de Ivasdim. J. M. Fuller, Daniel, p. 252. Que les classes élevées dussent apprendre cette langue, c’est ce que prouvent les syllabaires et les vocabulaires que donnent les tablettes. Parmi les noms imposés aux jeunes Hébreux, i, 7, ceux de Baltassar et d’Abdénago sont si clairement babyloniens, qu’il faut aussi regarder comme tels les deux autres, quoiqu’ils ne soient pas encore expliqués. Que les mages aient été très considérés en Babylonie et par les rois, comme on le voit i, 20; il, 2; iv, 3, on le sait de reste par les écrivains classiques, et une série de rapports faits par eux le confirme. Records of the Past , t. I, p. 153. Les sciences occultes, qui sont en faveur auprès des rois, étaient en effet, si l’on en croit F. Lenormant, une partie intégrante de la culture babylonienne. Les sciences occultes en Asie, 2 in-8°, Paris, 1874-1875. La formule « Rex in æternum vive », par laquelle on salue les rois chaldéens, il, 4; ni, 9; v, 10; vi, 6, 21, est commandée par l’étiquette orientale. II Esdr., n, 3; Cf. Judith, xii,4; Ælien, llist. var., i, 32; Quinte-C.urce, vi , 5. Cf. F. Kaulen, Assyr. und Babyl., 2e édit., p. 185-192. Même formule dans les suppliques aux monarques assyriens. Smith, Assyrian Discov., Londres, 1875, p. 230, 309, 409, 414. Les exigences absurdes de Nabuchodonosor, il, 3, s’expliquent parfaitement par le despotisme babylonien. Menacer de faire « des maisons un amas de boue », c’était menacer, en style ordinaire, d’une entière destruction. Schrader, Keilinschriftliclie Bibliothek , t. n, p. 34. Le titre de « roi des rois », donné par Daniel au monarque babylonien, se lit couramment sur toutes les tablettes royales de l’Asie antérieure. F. Kaulen, Assyrien, p. 109. La plaine de Dura, iii, I, a été retrouvée par M. Oppert dans l’enceinte de la vieille Babylone, et l’on y voit aujourd’hui encore la substruction d’un colossal monument. Expédition en Mésopotamie, t. i, p. 239, 240. L’endroit porte toujours le même nom, Journal of the Royal Geographical Society, t. x, 1840, p. 93, qui signifie « remblai ou enceinte », selon la version des Septante : èv rnStM toû •rcspiëoXou. L’érection d’une statue dans un but politique ou religieux était chose fréquente en Assyrie et en Chaldée. Schrader, Keilinscliriftliche Bibliothek, t. i, p. 181. Dans la bouche des rois comme en Daniel, elle s’appelle zalam. Les dimensions de la statue élevée par Nabuchodonosor pourraient paraître invraisemblables, si l’on ne pensait qu’elles comprennent à la fois le piédestal et la statue elle- même. Hérodote, ii, 149, en vit de pareilles en Égypte. Le supplice du feu, surtout pour cause politique, était très commun en Assyrie et en Babylonie, comme nous l’apprennent les inscriptions : c’est ainsi , par exemple, qu’Assurbanipal punit son frère révolté, Samassumukin, « en le jetant dans une fournaise incandescente. » Smith, History of Assurbanipal, Londres, 1871, p. 163; J. Ménant, Annales des rois d’Assyrie , p. 263. Le même monarque raconte comment il avait imité son aïeul Sennachérib, en faisant jeter aux lions un certain nombre de révoltés. Smith, Assurbanipal, p. 166; F. Talbot, Illustrations of the Prophet Daniel front the Assyrian writings , dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology , t. ii, 1873, p. 361. Les édits de Nabuchodonosor sont conçus exactement dans la forme officielle que révèlent des édits analogues. Cf. I Esdr., IV, 17; vu, 12; G. Smith, History of Assurbanipal , p. 252. Les conceptions religieuses de Nabuchodonosor sont d’une vérité historique frappante, comme il apparaît de sa reconnaissance du Dieu très-haut au sein de l’idolâtrie et de l'incrédulité babyloniennes. En particulier, iv, 29, répond parfaitement aux idées que l'on se faisait en Babylonie de l’action des dieux dans le monde. F. Lenormant, Les premières civilisations , 2e édit., Paris, 1874, t. ir , p. 166, 1. Que si Nabuchodonosor, enivré, s’écrie :« N’estce pas là celte grande Babylone, » etc., IV, 27, c’est une phrase qu’on lit presque mot à mot dans une inscription de ce roi. Voir Schrader, Keilinscliriftliche Bibliothek,
DANIEL (LE LIVRE DE
t. ni, 2, p. 25; Flemming, Die grosse Steinplatteninschrift Nebukadnezars II, Gœttingue, 1883, p. 18. Les « dieux d’or, d’argent, d’airain, de fer, de bois et de pierre », dont il est parlé, v, 4, sont déjà connus par la lettre de Jérémie. Bar., vi. La main effrayante écrivit, v, 5, « sur la chaux de la muraille : » les monarques assyriens et chaldéens ne connaissaient, en effet, pour décorer l’intérieur de leurs appartements, qu'un léger enduit de chaux blanche. F. Kaulen, Assyr., p. 52, 109. Une connaissance parfaite des temps de l'histoire se trahit dans l’expression « Mèdes et Perses », v, 28 : au début de Cyrus, on admettait encore que le royaume des Mèdes était passé à une autre dynastie , les Perses leur étant toujours volontairement soumis; ce n’est que plus tard, quand les Achéménides furent devenus maîtres incontestés du pouvoir, que les Perses s’affirmèrent partout, dans ce vaste empire, comme nation privilégiée. Voir Spiegel, Die persische Inschriften , p. 3, 5, etc. — Cette parfaite exactitude se retrouve également en matière d'histoire. La vérité de l'Écriture est justifiée plus victorieusement encore ici que partout ailleurs. On sait présentement par les tablettes de Nabonide, comme aussi par celles de Cyrus, son vainqueur, qu'il eut un fils premier-né du nom de Belsassar (assyrien : Bel-sar-ufitr) ou Baltassar, qui fut associé au trône, comme Nubuchodonosor l’avait été au temps de la bataille de Charcamis. Jer., xlvi, 2. On peut donc parler de la« troisième année du roi Baltassar », vm, 1. Pinches, dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology , vu, 1, 1880, p. 139. Baltassar dut défendre Babylone, pendant que son père tenait la province avec une armée ; mais il périt dans la catastrophe rapportée v, 30, et dans Hérodote. Voilà comment Nabonide était le premier et Baltassar le second personnage de l’empire, et c’est ce qui explique pourquoi, lorsqu'il s’agit du plus haut rang pour Daniel, v, 29, on ne lui promet et on ne lui donne que « le troisième ». Après sa victoire, Cyrus fit gouverner Babylone par Darius le Mède. Voir Darius le MèOE. — Le silence des auteurs classiques sur ces détails n’infirme en rien la véracité du livre, et les pages de Daniel entrent sans effort dans la trame de l’histoire inattaquée. F. Kaulen, Einleitung in die Heilige Schrift, 3e édit., p. 392, 393. Cf. Foigl, Cyrus und Herodot, in-8°, Leipzig, 1881, p. 2 et suiv.; Schrader, Die Keilinschriften und das Aile Testament , p. 443 et suiv. — De ces deux dernières preuves il ne résulte pas que le livre est nécessairement de Daniel; mais on doit en conclure qu’il a pour auteur un Juif, vivant à Babylone, au temps du prophète. Que ce Juif soit précisément Daniel, c’est une conclusion que l’on tire d’ailleurs avec certitude. Voir Fr. Lenormant, La divination , p. 188, 189. Cf. A. Hebbelynck, De auctoritate, p. 275-280.
2° Preuves externes, tirées de la tradition juive et de la tradition chrétienne. — 1. Daniel est nommé dans Ëzéchiel, xiv, 20; mais nous n’insisterons pas sur ce passage, qui n’est pas explicite, non plus que sur la prière de Néhémie, II Esdr., ix ; les pensées et la forme de cette prière rappellent certainement Dan., ix, 5-19 ; mais il n’est pas certain qu’elles soient prises de Daniel. Cf. E.-B. Pusey, Daniel, p. 315-359. Dans Zacharie, I, 8-10 ; VI, 1-8, la vision des quatre cornes, des quatre chars et des quatre vents a pu être inspirée par Dan., vu; mais cela est douteux. — Le canon hébreu de l'Ancien Testament, que l’on dit avoir été clos alors, contient parmi les hagiographes le livre de Daniel. — La version des Septante, par ses allusions, son adaptation visible aux temps d’Antiochus, prouve que le livre ainsi traduit est au moins antérieur à l’an 163, date à laquelle les rationalistes rapportent, en effet, cet écrit. — Le troisième livre sibyllin, composé par un Juif, vers l’an 170-168 (E. B. Pusey, Daniel, p. 364, note 6), s'inspire manifestement de Daniel. Sib. ni, v. 397, 400 : « Il y aura dix cornes. Près d’elles il en fera pousser une autre... Et alors la corne
qui aura poussé régnera.., » Cf. Dan., vu, 7, 8, 11 , 20.
— On ne saurait nier non plus que Mathathias n'ait emprunté à ce livre les deux faits de cette époque qu'il rappelle I Mach., il, 59, 60 : le contexte l'exige évidemment.
— Plus explicites encore sont les textes de l’historien Josèphe. On peut les discuter, et avec A. Kuenen , Ilist. crit., t. il , p. 515 et suiv., les trouver incohérents, invraisemblables; mais on ne peut méconnaître que le prêtre historien attribue à Daniel, en pleine conviction, le livre et les prophéties qui portent son nom. « Les livres qu’il a écrits et laissés ((3têXia oaa S'i) a-oyYpaJ/âixevoç xavaXé- Xoitiev), nous les lisons encore aujourd'hui. » Il parle nettement d’un livre de Daniel qui fut montré à Alexandre, quand, de Gaza, il vint en Judée. Ant. jud. , X, xi, 7; cf. Bell, jud., IV, vi, 3; VI, n, 1. Nul doute que telle ait été à cet égard la tradition juive de son temps.
2. La tradition chrétienne n’est pas moins expresse et a plus d’autorité encore. — Jésus attribue à Daniel une prophétie qui se trouve dans son livre. Matth., xxiv, 15; cf. Marc., xm, 14. Il lui prend des expressions, par exemple, « Fils de l’homme, » qui lui sont spéciales. Math., xxiv, 30; Marc., xm, 26; Luc., xxi, 27, cf. Dan., vu, 13, 14. Saint Paul a des idées et des manières de dire qui sont propres à Daniel. II Thess., n, 3, 4,8, cf. Dan., vu, 8, 25, 11, 19; I Cor., vi, 2, cf. Dan., vu, 22; Hebr., xi, 33, allusion à Dan., vi et xiv; 1 Petr., i, 10, cf. Dan., xu, 8. L’auteur de l’Apocalypse a certainement connu Daniel : c’est le même genre d’écrire, ce sont les mêmes révélations et souvent les mêmes images. A. Hebbelynck, op. cit., p. 64. — Avec le temps, la tradition sur l’origine du livre s’accentue de plus en plus. Les Pères et les écrivains ecclésiastiques se prononcent licitement pour l’attribution à Daniel. Porphyre, au IIIe siècle, est le premier qui s'écarte de l’opinion traditionnelle. Il recule la composition du livre au temps d’Antiochus IV Epiphane, selon cette règle posée par lui, qu’un écrit où se lit une prophétie est postérieur à l'événement prédit. Il a fait école, non pas immédiatement, mais quinze siècles après, parmi nos rationalistes. Dans l’intervalle, l’authenticité du livre, défendue contre Porphyre par Methodius, Apollinaire, l'historien Eusèbe (S. Jérôme, In Dan , Prol., t. xxv, col. 491), est affirmée par Théodore! nommément, et sans ombre d'hésitation, In Dan., vu, t. lxxxi, col. 1411, et par tous ceux qui vinrent ensuite. 11 faut descendre jusqu’à Sernler et surtout à Bertholdt pour trouver ce système de négation, qui est suivi aujourd’hui par la foule des exégètes et des critiques protestants et rationalistes. La base de leur système est l’axiome de Porphyre, et leurs thèses ne sont pas différentes au fond des siennes. « En présence des faits rapportés dans le livre, dit S. B. Driver, An Introduction lo the Littérature of the Old Testament, Edimbourg, 1891, p. 467, l’opinion qu’il est l’œuvre de Daniel n’est plus soutenable. L’évidence interne amène irrésistiblement à cette conclusion, qu'il n’a pas dù être écrit avant l'an 300 environ, et il est au moins probable qu'il fut composé pendant la persécution d'Antiochus IV Epiphane, en l’an 168 ou 167. » Le plus fameux de ses adversaires par la science est A. Kuenen, qui, dans son Histoire critique, a recueilli et fait valoir avec talent (t. n, p. 515-582, notes explicatives xxx-xxxv) toutes les objections possibles contre la composition du livre de Daniel. — Il n’en est aucune qui soit insoluble, comme nous allons le voir.
n. Preuves négatives. — Elles consistent dans la réfutation des objections soulevées contre l'authenticité. Les objections que nous discuterons, nous les prendrons non pas à A. Kuenen, à qui M. Trochon, Daniel, p. 16-58, a largement répondu, mais à S. R. Driver, qui est plus récent, et dont la critique est plus objective et moins radicale. H en a trois séries, dont l’une se rapporte aux données historiques du livre, l’autre à la langue, l'autre aux doctrines particulières qu'il renferme.
1° Objections historiques. — « Les laits historiques sui-
DANIEL (LE LIVRE DE
vants sont une preuve plus ou moins décisive que l’auteur est plus jeune que Daniel : — 1. La place donnée au livre dans le canon , non pas avec les prophètes , mais dans la classe mixte des écrits que l’on nomme hagiographes , et encore au dernier rang de ceux-ci, dans le voisinage d’Esther. On sait peu de chose de certain sur la formation du canon. On sait cependant que « les Prophètes » furent antérieurs aux hagiographes. Si le livre de Daniel eût existé alors, on peut croire qu'il eût été admis comme œuvre de prophète et classé avec les prophètes. — 2. Jésus, fils de Sirach (environ 200), dans son énumération des gloires d’Israël, Eccli., xliv-l, parle d’Isaïe, de Jérémie, d’Ézéchiel et des douze petits prophètes (collectivement). Il est muet sur Daniel. — 8. Que Nabuchodonosor ait assiégé Jérusalem et emporté les vases du Temple «la troisième année de Joakim », Dan., i, 1, c’est bien improbable, quoiqu'on ne puisse, strictement parlant, démontrer le contraire. Non seulement le livre des Rois n’en dit mot, mais Jérémie, l’année suivante, parle (xxv et ailleurs) des Chaldéens de manière à faire croire que leurs armées n’avaient pas encore été vues en Juda. — 4. Les « Chaldéens », Dan., i, 4; n, 2 et suiv., sont une expression qui équivaut à la caste des sages. Ce sens « est inconnu » au vocabulaire assyro-babylonien; il n'apparaît qu’après la chute de l’empire babylonien, son emploi dans Daniel prouve ainsi que ce livre a été composé après l’exil. Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament , p. 429. Il date nommément du temps où, en fait, les seuls Chaldéens connus appartenaient à la caste en question. Cf. Meinhold, Beitrâge , 1888, p. 28. — 5. Baltassar est donné comme roi de Babylone, et Nabuchodonosor, chap. v, 2, 11, 13, 18, 22, comme son père. Mais en réalité, c’est Nabonide (Nabu-nahid) qui fut le dernier roi de Babylone ; c'était un usurpateur, sans lien avec Nabuchodonosor, et dont un fils est connu sous le nom de Belsarusur. Schrader, Keilinschriften , p. 433 et suiv. On peut regarder comme probable, quoique nous n’en ayons encore aucune preuve dans les textes cunéiformes, que Baltassar commanda à Babylone pour son père, quand celui-ci (voir Sayce, Fresh Light, 1883, p. 170 et suiv.) marcha contre Cyrus; mais il est difficile de croire qu’un, contemporain ait pu, à cause de cela, lui donner le titre de roi. Pour sa parenté avec Nabuchodonosor, il est possible que Nabonide ait pu songer à s’affermir en prenant pour femme une fille du grand roi, lequel alors aurait été le père (le grand-père, en style hébreu) de Baltassar. Les termes du chap. v causent d’ailleurs l’impression que, dans l’idée de l’auteur, Baltassar est vraiment le fils de Nabuchodonosor. Quoique Baltassar soit un personnage historique , ayant probablement occupé une haute position au temps de la conquête, il faut bien avouer que le portrait qui en est tracé confirme l’opinion qu’il provient de la tradition juive postérieure. Cf. Schrader, Keilinschriften , p. 434 et suiv. —
6. Darius, fils d’Assuérus, un Mède, est « établi roi sur le royaume des Chaldéens » , après la mort de Baltassar,
v, 31; vi, 1 et suiv.; ix, 1; xi, 1. Il semble qu’il n’y ait pas place pour ce roi. D’après tous les auteurs, c’est Cyrus qui succéda immédiatement à Nabonide, et devint roi de l’empire perse tout entier. On a conjecturé que Darius avait pu régner comme un vice-roi, — par conséquent, qu'on peut l’identifier avec Cyaxare II (de Xénophon) ou un plus jeune frère d’Astyage, — que Cyrus' aurait établi sur Babylone. D’ailleurs, vi , 1 , où il organise l'empire en le partageant en cent vingt satrapies, et
vi, 27, il est représenté comme roi absolu de la Babylonie, sans aucune limitation de pouvoir. De plus, vi, 1, on est très incliné à croire à une confusion avec Darius, fils d'Hystaspe. Toutefois les circonstances marquées ne sont pas telles qu’on ne puisse, absolument parlant, les adapter au rôle et à l’existence de Darius le Mède ; et le critique prudent n’appuiera pas trop sur le silence des | inscriptions, car il en est encore qui n’ont pas paru au i
jour. — 7. Il est dit, ix, 2, que Daniel « comprit par les livres», bas-sefârim, le nombre d’années pendant lesquelles Jérusalem devait être dévastée, selon Jérémie. L’expression dont on se sert implique que les prophéties de Jérémie faisaient partie d’une collection de livres saints, laquelle cependant, on peut l’affirmer hardiment, n’existait pas en 536. — 8. D’autres indications montrent que le livre n’est pas d’un contemporain, telles que les suivantes : l’improbabilité que Daniel, un Juif si religieux, ait consenti à entrer dans la classe des Chaldéens « sages », et que ceux-ci l’aient reçu parmi eux (i; cf. ir , 13) ; la folie septennaire de Nabuchodonosor ( lycanthropie), et l’édit qui s’y rapporte; les termes absolus qu’ils emploient tous deux, lui et Darius (iv, 1-3, 34-37; vi, 25-27), pour, tout en persévérant vraisemblablement dans leur idolâtrie, confesser la suprématie du Dieu de Daniel et ordonner qu’on lui rende hommage. » S. R. Driver, Introduction, p. 467, 468, 469.
Réponses aux objections. — 1. Il est vrai que le livre se trouve actuellement parmi les hagiographes , mais primitivement il se trouvait parmi les Prophètes , comme on l’a conclu de l’état des manuscrits des Septante et du texte de Josèphe, Contr. Apion., i, 8. Le Talmud et les talmudistes l’ont fait passer dans les hagiographes pour une raison d’école, très probablement parce qu’ils s’avisèrent de distinguer entre les prophètes d'office et les prophètes de grâce. Daniel étant plutôt un de ceux-ci, ils le séparèrent de ceux-là, et reléguèrent son livre, avec Esther et les autres, dans la classe inférieure. Voir R. Cornely, Introductio generàlis, 1. 1, p. 29. Mais cette manière d’agir n’est certes pas une preuve de l’origine postérieure du livre. D’autant plus que les auteurs du canon n’ont pas suivi dans leur classement l’ordre du temps de composition. — 2. Le silence du livre de l’Ecclésiastique n’est pas une meilleure preuve. L’auteur ne se propose pas de donner une liste complète des gloires d’Israël; il en est, et des plus pures, dont il ne dit mot. Puis, il n’observe aucun ordre dans l’éloge de celles qu’il célèbre. Enfin il n’est pas impossible que le manuscrit sur lequel la version fut faite n’ait été en mauvais état. On soupçonne fort les derniers chapitres d’être mutilés et interpolés. J. Fabre d’Envieu, Daniel, i, t. i, p. 764-765. - 3. « Il n’est pas improbable » que Nabuchodonosor ait assiégé Jérusalem « la troisième année de Joakim ». Du moins, ce qu’affirme Daniel (i, 1), c’est qu’« il vint », bâ', se mit en marche pour cette campagne , la troisième année de Joakim. Nul ne peut convaincre d’erreur cette date ainsi comprise. Il marcha donc sur la Judée cette année, mais ce n’est que l’année suivante qu’il prit la ville. L’expédition est attestée non pas seulement par cet endroit, mais expressément par II Par.,xxxvi,6-7, et implicitement par IV R.eg., xxiv, 1, 2. Cf. .Ter., xlvi, 2. Et c’est bien « l’année suivante », savoir, en fait, la quatrième année, que le prophète (xxv, I) rappelle l’arrivée prédite des Chaldéens, que l’on allait voir à Jérusalem incessamment. Voir A. Hebbelynck, De auctoritate, p. 75-78. — 4. Le mot «Chaldéens » (hébreu : Kasdim ) offre, dans Daniel, deux sens: l’un général, i, 4, celui de « sages » babyloniens; l’autre plus strict, ii, 2, celui d’ « astrologues », une des cinq classes dans lesquelles les premiers se divisaient. Le sens strict n’apparaît pas, que l’on sache, dans les textes cunéiformes publiés jusqu’ici ; mais dira-t-on pour cela que notre livre est écrit après l’exil? Ce serait illogique. Que savons-nous d’ailleurs de l’assyro-babylonien , de ses éléments, de l’histoire de ses mots? Peu de chose. E. B. Pusey, Daniel, p. 423, à propos de cette difficulté, se contente de dire: « Ce titre [de Chaldéens] ne s’applique pas à tous les mages, comme on l’a prétendu; mais il est pris cette fois seulement dans son sens historique. » Cf. J. M. Fuller, Holg Bible, t. vi, p. 252. — 5. On refuse d’admettre que Baltassar ait porté le titre de roi»Or on ne peut guère douter aujourd’hui qu’il n’ait eu le titre de roi ou au moins de vice-roi. Il était fils de Nabonide, et fut
associé au trône par son père. Cette opinion est fondée sur les inscriptions. On sait, par une tablette d’argile, que Nabonide étant à Téva ou Téma, les septième, neuvième, dixième et onzième années de son règne, « le fils du roi, les officiers et les soldats étaient [dans les forteresses du pays d’JAccad. » lig. 5, 10, 19, 23 (T. Pinches, Transactions, t. vu, p. 139-176); cette expression de la tablette :
« le fils du roi, » abat sarru, doit se traduire, selon le P. Delattre ( Salomon , Assurbanipal, Baltassar, Bruxelles, 1883), par « le fils-roi », ou mieux « le roi associé », ce qui prouve que Nabonide s'associa dans le gouvernement son fils. 11 est naturel que ce fils associé ait été son premierné. Or son premier-né, « le rejeton de son cœur, » s’appelait Bel-sar-usur (Baltassar), suivant un des quatre cylindres trouvés à Mughéir ( Western Asiatic Inscriptions, t. i, p. 68; voir J. Ménant, Babylonie et Chaldée, Paris, 1875, p. 258, col. n, lig. 24 , 25 , 26), et plusieurs autres documents cunéiformes. Il est donc fort croyable qu'un contemporain ait pu parler de lui comme d'un roi.
— L’association de Baltassar au trône se justifie en outre par d’autres faits analogues, et surtout par Dan., v, 16:
« Tu seras le troisième dans mon royaume.» Pourquoi le troisième, et pas le second? Parce que le second était Baltassar lui-même, le corégent. F. Vigoureux, La Bible et les découvertes , t. iv, p. 464. — Nabuchodonosor est appelé son père, dans le texte, à plusieurs reprises, et c’est avec raison. Le mot « père », ’ab, a, en assyrien comme en hébreu, un sens large. Il signifie aussi « prédécesseur », comme des exemples le prouvent. Il veut dire sans doute ici « grand-père » ou « aïeul ». Baltassar était en réalité le petit-fils de Nabuchodonosor, son père Nabonide ayant épousé, pour s’affermir sur un trône usurpé, l'une des filles de ce glorieux monarque, peut-être la veuve de Nergal-sar-usur. Le fait est qu’il eut après Baltassar un autre fils portant ce grand nom, puisque dans l’inscription dite de Behistun, on lit que la Babylonie fut soulevée successivement par deux aventuriers « criant faussement : Je suis Nabuchodonosor, le fils de Nabonide ». La preuve, sans être péremptoire, n’est pas sans valeur.
— 6. On ne sait pas encore avec certitude à quel personnage historique répond Darius le Mède, vi. Il existe à cet égard sept ou huit hypothèses ( voir G. Brunengo , L'impero, p. 452 et suiv.; A. Hebbelynck, De auctoritate, p. 191) que nous n’avons pas à discuter ici. Voir Darius le Mède. — La création des cent vingt satrapies, dont il est parlé vi, 1, n’est pas incroyable, pourvu que l’on entende ces satrapies de simples districts, et ces satrapes de simples gouverneurs assez semblables aux pihat assyriens. Y voir une copie de l’organisation faite par Darius Hystaspe, plus tard, c’est forcer le texte. Nous pensons, au contraire, que les divisions administratives du Mède furent comme le germe de ce qui se fit postérieurement, avec extension. Voir J. M. Fuller, lloly Bible, t. vi, p.315. Rien d’ailleurs, dans vi, 23, ne nous oblige à croire que sa juridiction fût universelle et sans limite ; et il n’est pas à craindre, ce semble, que les inscriptions à découvrir ou à déchiffrer ne viennent donner raison à M. Driver. —
7. Le mot bas-sefarlm , « par les livres, » Dan., ix, 2, ne signifie pas nécessairement une collection de livres saints.
Il signifie simplement les livres, des livres déterminés, peut-être les seuls écrits de Jérémie, qui certes existaient avant Daniel. J. M. Fuller, op. cit., p. 352. Cf. J. Knabenbauer, In Daniel., p. 224. — 8. Il n’est pas improbable que Daniel ait pris rang parmi les « mages », et que ceux-ci lui aient fait place parmi eux. Moïse a été instruit par les prêtres égyptiens, Act., vu, 22; pourquoi Daniel ne l’aurait- il pas été par les chaldéens? Il a très bien pu s’initier aux secrets de leur science sans professer leurs doctrines. Il est vrai que les Perses n’instruisaient jamais de non-Perses, à moins d’un ordre du roi.
Et on doit en dire autant des Babyloniens, par analogie. Mais cet ordre, les mages ici l’avaient explicite et for- | mel. Cf. i, 3, 4. Un sait par les textes cunéiformes que j