VIII. Rapports des trois premiers Évangiles ou
QUESTION SYNOPTIQUE. — 1. ÉTAT DE LA QUESTION. — Ull fait saillant, qui frappe le regard des lecteurs les plus superficiels et qui du reste n’est contesté par personne, c’est la différence marquée qui existe entre les trois premiers Évangiles, d’une part, et le quatrième, d’autre part, et la ressemblance étonnante que présentent ceux du premier groupe. Bien qu’en réalité les quatre narrations évangéliques soient des biographies d’un seul et même personnage et qu'elles aient des matériaux communs, elles se ramènent cependant à deux récits : l’un en grande partie commun aux Évangiles de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc; l’autre propre à saint Jean. En effet, en dehors de la passion, dans la relation de laquelle les quatre Évangiles sont parallèles, les trois premiers n’ont presque rien de correspondant au quatrième. Celuici raconte le ministère de Jésus en Judée et à Jérusalem ; ceux-là, sa prédication et ses actes dans la Galilée et la Pérée. Ce ne sont pas seulement les faits narrés qui diffèrent; la physionomie elle -même de Jésus parait tout autre. Dans les trois premiers récits, ses actes et ses paroles ont un caractère plus simple, plus populaire, plus approprié au milieu où s’exerçait son activité. Le quatrième Évangile a une forme plus relevée, plus spirituelle, plus en rapport avec les docteurs et les chefs du peuple que Jésus rencontrait en Judée, qu’il instruisait et avec qui il discutait. Saint Matthieu, saint Marc et saint Luc sont surtout des historiens; saint Jean est en même temps un théologien. Les anciens écrivains ecclésiastiques avaient remarqué cette différence, et tandis qu’ils appelaient les trois premiers Évangiles des Évangiles corporels, <rco(j.aTty.â, ils qualifiaient le quatrième de spirituel, 7rvsu|j.aTix6v. Clément d’Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., vi, 14, t. xx, col. 553. Néanmoins les quatre récits s’accordent, et le quatrième n’a pas de Jésus une idée qui soit en contradiction avec celle des trois autres. — Les ressemblances frappantes que présentent entre eux les trois premiers Évangiles ont fourni l’occasion d’imprimer les trois récits de la vie de Jésus en regard les uns des autres, sur des colonnes parallèles, afin qu’on pùt voir d’un seul coup d’œil les passages semblables. Griesbach, Synopsis Evangeliorum Matthæi, Marci et Lucæ una ■cum iis Joannis pericopis quæ historiam passionis et resurrectionis Jesu Christi complectuntur , 2e édit., Halle, 1797; deWette et Lucke, Synopsis Evangeliorum Matthæi, Marci et Lucæ cum parallelis Joannis pericopis, Berlin, 1818; Rœdiger, Synopsis Evangeliorum Matthæi, Marci et Lucæ cum Joannis pericopis parallelis, Halle, 1829; Rushbrooke, Synopticon, Londres, 1880-1881. Comme cette disposition typographique des yrécits parallèles a été nommée Synopse , « ce
que l’on contemple d’un seul coup d’œil, t> on a appelé Synoptiques, ou parallèles, les trois Évangiles qui fournissent les matériaux de la Synopse. La comparaison des textes parallèles, favorisée par les Synopses, a pu être faite jusque dans les moindres détails, et a révélé de plus en plus l’étonnante parenté littéraire des trois premiers Évangiles. Elle a donné lieu à un problème compliqué, dont la solution définitive n’est pas encore trouvée, et qui porte le nom de question des Evangiles ou question Synoptique. — S’il n’existait que des ressemblances entre les trois premiers Évangiles ,. le problème serait simple et la solution en serait facile. Les nombreux et continuels points de contact des narrations parallèles s’expliqueraient par l’hypothèse d’une dépendance mutuelle ou d’une source commune. Mais à côté d’une harmonie surprenante, dont on ne connaît pas d’autre exemple dans l’histoire littéraire, les Synoptiques présentent des divergences d’ensemble et de détail non moins étonnantes. Le problème se complique d’autant plus que ces différences réelles, claires et saillantes, se rencontrent dans les passages les plus ressemblants, qu’elles se mêlent, s’enchevêtrent, non pas partiellement, mais constamment, avec des ressemblances profondes et évidentes. Pour se faire une idée juste et complète de ce mélange de ressemblances et de divergences, il faut parcourir soi-même les Synoptiques et les comparer par le menu dans une Synopse. L’analyse pourtant si minutieuse que les critiques modernes ont faite des Synoptiques, et que nous allons reproduire , ne peut remplacer entièrement ce travail personnel. Comme les divergences et les ressemblances portent sur les mêmes points et coïncident partout, nous les constaterons simultanément soit dans le contenu, soit dans le plan général, soit dans la disposition des détails et jusque dans la forme littéraire des récits parallèles.
1° Ressemblances et divergences dans le contenu. — Il est dès l’abord singulier qu’au milieu de l’abondance et de la variété des faits, Joa., xxi, 25, les Synoptiques racontent tous trois la même partie de la vie de Jésus. Ils ne parlent pas du ministère en Judée, que saint Jean rapporte seul, et à les lire on se persuaderait facilement que la prédication de Notre -Seigneur, en dehors de la période de la passion, qui a été courte, n’a eu d’autre champ d’action que la Galilée. Dans l’ensemble, les trois historiens, Matthieu, Marc et Luc, racontent les mêmes faits et rapportent les mêmes paroles. Les discours et les paraboles sont pour la plupart les mêmes dans saint Matthieu et dans saint Luc ; les miracles sont à peu près identiques dans les trois Synoptiques; ce sont les mêmes guérisons. — Toutefois, malgré cette communauté de fond , chaque évangéliste a ses rçcits propres; chacun introduit dans sa narration des fragments plus ou moins considérables, parfois des épisodes complets, qu’on ne trouve pas chez les deux autres. Ils sont très peu nombreux en saint Marc, plus considérables en saint Matthieu et davantage encore en saint Luc. Ces fragments sans parallèle sont : en saint Matthieu, l’adoration des mages, la fuite en Égypte, le massacre des enfants de Bethléhem, n , 1-17; les paraboles de l’ivraie, xm, 24-30; du trésor caché, de la perle et du filet, xm, 44-51; celles des deux débiteurs, xvm, 23-35; des deux fils, des vignerons homicides, xxi, 28-46, et des dix vierges, xxv, 1-13; le statère trouvé dans la bouche du poisson, xvii, 23-27 ; l’intervention de la femme de Pilate, xxvii, 12; l’ablulion des mains du procurateur, xxvii, 24 et 25; la résurrection des morts, xxvii, 51-53; la garde du tombeau de Jésus, xxvii, 62-65; en saint Marc, les deux guérisons miraculeuses du sourd-muet de la Pentapole, vu, 3 U 37, et de l’aveugle de Bethsaïde , vm, 22-26; les deux paraboles de la semence qui croît sans qu’on s’en aperçoive, iv, 26-29, et du maître qui laisse sa maison à la garde de ses serviteurs, xiii, 34-37; la fuite d'un jeune homme qui suivait Jésus,
ÉVANGILES
xiv, 51 et 52; en saint Luc, la naissance de saint Jean- Baptiste, l’Annonciation, la Visitation et les cantiques de Marie et de Zacharie, i, 5-80; le cantique de Simeon, H, 25 - 32; Jésus au milieu des docteurs, n, 40-50; l’histoire de Marie et de Marthe, x, 38-42; celle de Zachée, xix, 1-10; celle du bon larron, xxm, 40-43; la vocation des soixante-douze disciples, x, 1-24; les guérisons des dix lépreux, xvn, 11-19; d’un homme hydropique, xiv, 1-6; et d'une femme que l’esprit mauvais rendait infirme, xiii, 10-17; la résurrection du jeune homme de Naïm, vu, 11-17; l’apparition de Jésus aux disciples d’Emmaüs, xxiv, 13-35; les sept paraboles du bon Samaritain, x, 30-37; du riche surpris par la mort, xri, 16-21; de l’enfant prodigue, xv, 11-32; de l’économe infidèle, xvi, 1-12 ; du mauvais riche, xvi, 19-31; du juge inique, xviii, 1-8, et du pharisien et du publicain, xvm, 9-14. La comparaison des matériaux communs et des particularités des Synoptiques a été établie d’une façon très minutieuse au moyen des calculs faits sur dilférentes bases d’opération. Reuss, Die Geschichte der heiligen Schrift Neuen Testaments , 6e édit., Brunswick, 1887, p. 170, a dressé trois évaluations d’après trois points de départ différents. En prenant les 124 sections plus ou moins longues qui comprennent tous les récits combinés des Synoptiques, il y en a 47 qui sont communes aux trois, 12 à saint Matthieu et à saint Marc, 2 à saint Matthieu et à saint Luc, 6 à saint Marc et à saint Luc; 17 sont spéciales à saint Matthieu , 2 à saint Marc et 38 à saint Luc. Ce dernier a donc 93 sections, saint Matthieu 78 et saint Marc 67. Si on compte les sections d’après les Canons d'Eusèbe, il y en a 554 d’étendue très inégale pour les trois Synoptiques : 182 leur sont communes, 73 se retrouvent en saint Matthieu et en saint Marc, 103 en saint Matthieu et en saint Luc, 14 en saint Marc et en saint Luc; 69 sont propres à saint Matthieu, 20 à saint Marc et 93 à saint Luc. Au total, saint Matthieu a 427 sections, saint Marc 289 et saint Luc 392. En suivant la division actuelle en versets, saint Matthieu en a 330 qui lui sont propres, saint Marc 68 et saint Luc 541. Les deux premiers Évangiles ont de 170 à 180 versets qui manquent au troisième; Matthieu et Luc, de 230 à 210 qui manquent à Marc; Marc et Luc, 50 environ qui ne sont pas dans Matthieu. La somme des versets communs aux trois récits n’est que de 330 à 370. Matthieu a 1070 versets; Marc, 677; Luc, 1 158; au total, 2905. Stroud, /I ne w greek Harmony of the four Gospels, Londres, 1833, p. cxvii, a abouti à des résultats plus évidents et plus significatifs. En représentant par 100 l’ensemble des matériaux des Synoptiques, on constate que saint Matthieu a 58 points de contact et 42 particularités, saint Marc 93 points de contact et 7 particularités, saint Luc 41 points de contact et 59 particularités. Les passages communs aux trois évangélistes sont au nombre de 53; ceux qui appartiennent à saint Matthieu et à saint Marc, de 20; à saint Matthieu et à saint Luc, de 21 ; à saint Marc et à saint Luc, de 6 seulement. « En résumé, nous pouvons dire que les deux tiers à peu près des détails sont communs aux Synoptiques, tandis que l’autre tiers ne se rencontre que dans l’une ou l’autre des narrations. Saint Matthieu possède absolument en propre la sixième partie de son Évangile; saint Luc environ le quart du sien.» Fillion, Introduction générale aux Évangiles, Paris, 1889, p. 38-39.
2° Ressemblances et divergences dans le plan général et la disposition des parties communes ou propres. — Elles sont plus frappantes et plus enchevêtrées encore que dans l’ensemble du contenu. La ressemblance principale consiste dans la même distribution chronologique du ministère public de Jésus: 1. baptême au Jourdain; 2. prédication en Galilée; 3. voyage et séjour à Jérusalem; 4. passion et mort; 5. résurrection. Le cadre est identique dans les trois récits, et les matériaux communs sont arrangés d’après un plan unique. Il laisse place toutefois aux détails propres à chaque évangéliste, qui sont DICT. DE LA BIBLE.
j insérés dans la trame générale de l'histoire évangélique.
I Cette ressemblance se remarque aussi dans l’arrangement particulier des faits et des discours, parfois dans le groupement de certains événements, même en dehors de l’ordre chronologique de leur accomplissement. Mais elle n’est pas universelle ni constante. Le groupement des discours de Jésus n’a pas lieu de la même façon. Ainsi, tandis que saint Matthieu, v, 1-vn, 29, relate tout d’un trait le discours sur la montagne, et, xiii, 1-53, les paraboles du royaume des cieux, saint Luc les partage en plusieurs fragments, qu’il éparpille et qu'il rattache à des circonstances distinctes. De la sorte, les trois récits évangéliques, après avoir suivi longtemps un cours parallèle, dévient soudain ou se brisent. Un narrateur omet, ajoute, anticipe, transpose librement ses narrations par rapport aux deux autres ou à l’un d’eux. Les évangélistes s’accordent parfois deux à deux à l’encontre du troisième, et ce ne sont pas toujours les deux mêmes qui se trouvent dans le même rapport d’harmonie. M. Wetzel, Die synoptischen Evangelien,\88'à,p. 109- 117, a fait ressortir d’une manière saisissante les divergences des Synoptiques dans l’ordre général des événements. Il a choisi comme exemples les passages Matth., iv, !8-xxi, 27; Marc., I, 16-xvi, 7; Luc., iv, 16-xxiv, 9, qu’il a résumés sur trois colonnes parallèles. Le récit de saint Marc, qui occupe la deuxième colonne, sert de terme de comparaison, et son texte est divisé en petits quadrilatères, qui sont numérotés de 1 à 83, et dont chacun renferme le titre d’un événement. Les récits de saint Matthieu et de saint Luc sont divisés en quadrilatères semblables, qui sont numérotés par les chiffres des quadrilatères correspondants de saint Marc. Par ce moyen, on constate aisément les relations de groupement des récits particuliers. Ainsi les numéros 1 de saint Matthieu et de saint Marc font face au numéro 24 de saint Luc; le 16e quadrilatère du premier Evangile a pour voisins les carrés 4 de saint Marc et de saint Luc; le 59e est sur la même ligne que le 7e de saint Marc et le 6° de saint Luc. Voici d’autres chiffres correspondants: iô, 10, 9; 27, 47, 50; 34, 53, 57; 40, 59, 66 ; 48, 68, 76; 57, 77, 83, etc. L’ordre des récits est donc loin d’être identique.
Pour se faire une juste idée de l’agencement général des faits, il est nécessaire d’analyser les Synoptiques et de constater la disposition, dans chaque Evangile, des éléments propres et des éléments communs. Seuls saint Matthieu et saint Luc racontent la naissance, l’enfance et la jeunesse de Jésus; mais ils ne suivent pas le même ordre. De plus, pour cette première période de la vie de Notre -Seigneur, presque tout y est différent, nul fait, sauf le retour à Nazareth, n’est commun. Saint Luc parle du précurseur, que saint Matthieu ne mentionne pas. Les deux généalogies de Jésus ne concordent pas. Dans le récit des faits, les deux narrateurs se complètent mutuellement; l’un rapporte ce que l’autre a omis, et on pourrait croire que saint Luc remplit les lacunes de saint Matthieu. Ainsi il raconte tout ce qui a précédé les angoisses de saint Joseph, par lesquelles saint Matthieu débute. Il continue son récit jusqu’à la naissance de Jésus à Bethléhem, où saint Matthieu amène les mages, sans en avoir dit la raison. A son tour, saint Luc omet l’adoration des mages, la fuite en Égypte et le retour, et il transporte les lecteurs de la purification au séjour à Nazareth et à la première visite de Jésus au Temple de Jérusalem. — A partir de la trentième année de Jésus et de l’inauguration de son ministère public, les Synoptiques marchent de pair. Or, si on met de côté les récits relatifs à 1 ascension et à la vie glorieuse du Sauveur, qui ont un caractère distinct dans chaque Évangile, on peut diviser la vie active et la passion de Jésus en deux grandes périodes, l’une précédant et l'autre suivant la première multiplication des pains. Dans la première, il existe pour l ordre des faits racontés une conformité singulière entre saint Marc et saint Luc, tandis que saint Matthieu s’écarte