‹ Dictionnaire de la Bible (volume 5)Chapitre 349 sur 485 · II. - GG · texte numérisé non relu

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notablement des deux autres. Dans la seconde, c'est presque le phénomène inverse; saint Matthieu et saint Marc se suivent de très près, et saint Luc est divergent. Toutefois son écart n’est pas aussi prononcé que l’était celui de saint Matthieu dans la première période.

Dans celle-ci, les Synoptiques racontent ensemble la prédication de saint Jean -Baptiste, le baptême de Jésus, la tentation dans le désert et l’arrivée en Galilée pour inaugurer le ministère public. Matth., ni, 1-iv, 12; Marc., I, 1-14; Luc., m, 1-iv, 14. Mais saint Matthieu abandonne dès lors la suite chronologique des événements et groupe les faits et les discours dans un ordre logique. Il donne dans le sermon sur la montagne, v-vii, tout l’enseignement de Jésus; il réunit ensuite les miracles, vm et ix; à la mission des Apôtres il joint les instructions qui leur sont personnelles, x, 1-xn, 50; enfin il rassemble les paraboles du royaume des cieux, xm, 1-52. Saint Marc et saint Luc continuent à suivre l’ordre chronologique. Sauf deux transpositions, Marc., i, 16-20; Luc.,v, 1-11, Marc., VI, 1-6; Luc., vi, 16-30, leur récit est régulièrement parallèle. En quelques points, l’accord est singulièrement remarquable. Tous deux, Marc,vi, 7-11 ; Luc., IX, 3-5, s’arrêtent, alors que saint Matthieu, x, 1-42, poursuit les recommandations de Jésus aux Apôtres. Tous deux distinguent nettement l’élection des Apôtres, Marc., ni, 13-19; Luc., vi, 12-16, de leur mission, Marc., vi, 7-13; Luc., IX, 1-6; ils ne mentionnent qu’un démoniaque à Gérasa, Marc., v, 2-20; Luc., vm, 27-39, tandis que saint Matthieu, vin, 28-34, parle de deux. D’autres faits font ressortir la coïncidence des trois narrations synoptiques dans les détails. Certains événements, bien que rapportés dans un ordre différent, sont racontés de la même manière et constituent des groupes caractéristiques. Ainsi la vocation de saint Matthieu est placée à des moments différents : en saint Matthieu, ix, 9, après le retour de Jésus au pays de Gérasa; en saint Marc, il, 14, et en saint Luc, v, 27, bien avant ce voyage. Cependant la conversion du publicain est intimement liée dans les trois textes avec la guérison du paralytique, qui la précède immédiatement, et avec le repas donné par Lévi et les récriminations des pharisiens, qui viennent aussitôt après. La résurrection de la fille de Jaïre et la guérison de l’hémorrhoïsse se suivent dans les trois Évangiles. Matth., ix, 18-25; Marc., v, 22-43; Luc.,vm, 41-56. Les éléments didactiques et historiques, qui manquent dans saint Marc, sont parfois disposés en saint Luc et en saint Matthieu dans un ordre homogène; ainsi certaines parties du sermon sur la montagne. Matth., v; Luc., vi, 20. Enfin saint Luc a des récits propres, vu, 11-16, 36-50; vm, 1-4. Un peu avant la première multiplication des pains, saint Matthieu entre dans la voie chronologique de saint Marc et s’en rapproche plus que saint Luc. Les deux premiers évangélistes ouvrent, en effet, tous deux une parenthèse pour raconter le martyre de saint Jean -Baptiste, Matth., xiv, 1-12; Marc., vi, 17-30, que saint Luc, m, 19 et 20, avait résumé au début de son Évangile.

La seconde période du ministère public de Jésus dans les Synoptiques commence à la première multiplication des pains, qui eut lieu à l’avant-dernière Pâque à laquelle le Sauveur assista, et comprend les événements d’une année. Les récits parallèles ont dès lors des relations différentes de celles que nous avons constatées dans la première période. La précision exige que nous établissions encore des subdivisions. Dans une première partie, qui va de la première multiplication des pains à la seconde, saint Matthieu, xiv, 22-xvi, 12, et saint Marc, vi, 45- VI il, 26, sont seuls parallèles; saint Luc passe sous silence tous les faits qui se sont produits durant cet intervalle. Or l’accord entre les deux évangélistes est parfait. Il ri 'existe qu'une seule discordance : les guérisons miraculeuses du sourd-muet, Marc., vu, 32-37, et de l’aveugle de Bethsaïde, vin, 22-26, sont propres au second Évangile, qui omet a son tour la marche de saint Pierre sur

le lac de Tibériade. Matth., xiv, 28-31. Dans la deuxième partie, qui s’étend jusqu'à la fin du ministère en Galilée, l'accord de saint Matthieu, xvi, 3-xvn, 37, et de saint Marc, viii, 27- ix, 49, persévère; mais saint Luc, ix, 18-50, raconte les mêmes faits, et son récit ressemble à celui de saint Marc, en certains passages plus, en d’autres moins que celui de saint Matthieu. On s’en fera une idée si l’on compare dans ses trois rédactions, Matth., xvi, 13-28; Marc., vm, 27-39; Luc., ix, 18-27, le témoignage que saint Pierre rendit à Jésus à Césarée de Philippe. Pour la question de Jésus et la réponse de l’apôtre, saint Luc ressemble à saint Marc plus que saint Matthieu. Celui-ci a reproduit seul la réplique du Sauveur, qui constitue Simon le fondement de son Église. Les trois historiens rapportent la prédiction de la passion; mais saint Luc tait le scandale de Pierre et le reproche du Maître, cités par les deux autres. Tous terminent le récit par les mêmes instructions de Jésus. Dans la troisième partie, depuis la transfiguration jusqu’au début du ministère en Judée, saint Luc, ix, 51-xvm, 15, cite des faits et relate des paraboles qui lui sont exclusivement propres. Dans la quatrième partie, les trois Évangélistes se rencontrent pour raconter le dernier voyage de Jésus à Jérusalem. Comme dans la deuxième partie, saint Matthieu et saint Luc sont alternativement en parallélisme avec suint Marc. Ainsi, à la fin, saint Luc, xxi, 5-36, ne rapporte, comme saint Marc, xm, 1-37, qu’une courte portion de la longue invective contre les pharisiens, Matth., xxm, qui précède le discours eschatologique, xxiv-xxv. La cinquième partie comprend le récit de la passion. Ici, saint Matthieu, plus que saint Luc, se rapproche de saint Marc. Ainsi l'ordre dans lequel saint Luc raconte l’institution de l'Eucharistie et la trahison de Judas, xxn, 14-23, aussi bien que la prédiction du reniement de saint Pierre, xxn, 31, diffère de l’ordre suivi par les deux autres évangélistes, Matth., xxvi, 21-29; Marc., xiv, 18-25. La ressemblance de ceux-ci continue à être plus étroite dans la scène de l’agonie, Matth., xxvi, 36-39; Marc., xiv, 32-36; dans le jugement de nuit, Matth., xxvi, 57-66; Marc., xiv, 53-64, que saint Luc omet. Par contre, ils ne font qu’une allusion au jugement du matin, que saint Luc rapporte en détail, xxn, 66-71. Les deux premiers omettent aussi la comparulion de Jésus devant Caïphe. Luc., xxm, 7-12. Les circonstances de la crucifixion et de la mort sont mises par saint Luc dans un ordre particulier. Cependant saint Matthieu a certains détails négligés par saint Marc, par exemple, le désespoir de Judas, Matth., xxvii, 3- 10 ; l’intervention de la femme de Pilate, xxviï, 19; l'ablution des mains du procurateur, xxvii, 24; l'imprécation du peuple juif, appelant sur sa tête le sang du juste, xxvii, 25. Dans le récit de la résurrection, les trois historiens se ressemblent d’assez près au sujet de la venue des femmes au tombeau. Mais à partir de là on remarque de notables divergences entre saint Matthieu et saint Luc, tandis que saint Marc, xvi, 9-20, sémble résumer les deux autres. On peut juger par là combien sont complexes les rapports de concordance et de discordance entre les trois Synoptiques. Cf. Semeria, La question synoptique , dans la Revue biblique, t. I, 1892, p. 523-530.

3° Ressemblances et divergences dans la disposition des détails et la forme littéraire des récits parallèles. — Si de l’ordonnance générale des matériaux dans les Synoptiques nous passons à l'arrangement des circonstances des faits racontés, nous trouvons encore dans les récits parallèles le même mélange de ressemblances et de divergences. 11 y a plusieurs manières de raconter le même fait. Chacun des narrateurs suivant son propre caractère et le but qu’il se propose diversifiera sa narration , l’allongera ou l’abrégera, n’indiquera que le sommaire du fait ou n’omettra aucune circonstance, agencera les détails avec plus ou moins d’art et fera ressortir ce qui convient à son dessein. Sans manquer de ces marques individuelles et caractéristiques, les récits parallèles des

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Synoptiques se ressemblent très souvent de la manière la plus intime et la plus minutieuse pour de très petits incidents. Non seulement les mêmes circonstances sont relatées ; mais, ce qui est plus frappant, elles sont agencées l’une à l’autre dans le même ordre. Comparer, par exemple, les trois relations, Matth., ix, 14-15; Marc., n, 18-20; Luc., v, 83-35, de la question insidieuse des disciples de Jean- Baptiste et de la réponse de Jésus. Toutefois les divergences dans l’arrangement des faits ou des paroles sont ordinairement plus notables. Alors même qu’un épisode se compose des mêmes éléments, ces éléments changent de place dans l’une ou l'autre des narrations, ou bien chaque narrateur supprime ou ajoute un trait, qui modifie l’incident. La vigoureuse réplique de Jésus aux pharisiens, qui l’accusaient de chasser les démons au nom de Béelzébub, Matth., xn, 22-45; Marc., ni, 20-30; Luc., xi, 14-36, en est un exemple. Saint Marc, ni, 20, est seul à faire connaître l’occasion générale de l’accusation; mais il omet la mention de l’occasion particulière. Matth., xii, 22 et 23; Luc., xi, 14. Les trois narrateurs rapportent l’accusation elle -même, mais ils se séparent presque aussitôt; saint Luc, xi, 16, insère un petit trait, omis par saint Marc et rejeté plus loin par saint Matthieu, xii, 38. La réponse de Jésus vient ensuite; mais les arguments ne sont pas absolument les mêmes, et ils ne se suivent pas dans le même ordre dans les trois rédactions. La mention de l’esprit immonde, qui rentre dans la maison de laquelle il a été chassé, manque dans saint Marc; elle termine le discours en saint Matthieu, xii, 43-45, tandis qu’elle est dans saint Luc, xi, 24-26, à la fin de la première partie du même discours. On trouve aussi dans les récits du reniement de saint Pierre, Matth., xxvi, 69-75; Marc., xiv, 66-72; Luc., xxii, 56-62, de nombreuses divergences associées à une très grande coïncidence.

Cette association se rencontre encore presque à chaque page des Synoptiques jusque dans le style et dans les mots des récits parallèles. La ressemblance verbale va parfois jusqu’au littéralisme. Elle est surtout remarquable quand les évangélistes rapportent des paroles prononcées par les personnages du récit, spécialement des paroles de Jésus. Dans plusieurs événements importants, comme dans la vocation des quatre premiers apôtres, dans la vocation de saint Matthieu et -dans l’histoire de la transfiguration, l’identité du langage du Sauveur est saisissante. Un exemple des plus caractéristiques se trouve dans la guérison du paralytique à Capharnaüm. Avant de guérir le malade, Jésus lui remet à haute voix ses péchés, provoquant ainsi les récriminations des pharisiens. Il y répond par un argument très péremptoire dans son contenu, mais très irrégulier dans sa forme. Puis les trois narrations interrompent au même point le discours et elles le continuent après une formule d’introduction, qui brise la phrase et qui ne présente que des variantes de détail. La reproduction du texte original fera mieux ressortir cette singularité :

Matth., ix, 5 et 6.

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Marc., il, 9 et 10.

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Luc., v, 23 et 24.

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Par contre, cette identité de langage ne se rencontre pas là où on l’attendait tout particulièrement. On pouvait penser naturellement que, dans le récit de l’institution de l’Eucharistie, les trois évangélistes rapporteraient dans les mêmes termes la formule de la consécration. De fait, aucun d’eux 11e s’accorde parfaitement avec les autres dans la reproduction qu’il en donne. Saint Luc même, pour la consécration du calice, s’écarte notablement de saint Matthieu et de saint Marc. Quand ils citent l’Ancien Testament, les trois Synoptiques ou deux d’entre eux se rencontrent plusieurs fois dans les mots, quoiqu'ils diffèrent et du texte original hébreu et de la version grecque des Septante. Ainsi la parole d’Isaïe, xl, 3, est rapportée identiquement dans les trois récits, Matth., ni, 3; Marc., i,3; Luc., ni, 4, quoique la fin de la citation ne soit la même ni dans l’hébreu ni dans les Septante. La prophétie de Malachie , ni , 1 , reproduite dans les mêmes termes , Matth., xi, 10; Marc., 1, 2; Luc., vu, 27, ne correspond pas à la version grecque. Zacharie, xm, 7, cité Matth., xxvi, 31 ; Marc., xiv, 27, avec quelque diversité, ne répond ni à l’hébreu ni à la traduction grecque.

Cet accord verbal des trois écrivains se comprend facilement, quand ils rapportent les discours d’autrui et quand ils citent un texte étranger. Quoiqu’il soit moins parfait, il est plus surprenant quand on le constate dans les trois narrations d’un même événement. Or, dans l’ensemble de leurs récits, les Synoptiques ont les mêmes formules, les mêmes expressions rares, les mêmes irrégularités grammaticales. Ainsi l’adverbe Suo-xôXui;, qui n’est pas employé ailleurs dans le Nouveau Testament, est usité Matth., xix, 23; Marc., x, 23; Luc., xvm, 24. D’autres locutions peu communes se lisent dans les trois premiers Évangiles : oc uîo’c xoù vvpcpôivo;, Matth., ix, 15; Marc., 11, 19; Luc., v, 34; yeùaaoOai Bavâtou, Matth., xvi, 28; Marc., ix, 1; Luc., ix, 27; xoXoëdoi, Matth., xxiv, 22; Marc., xm, 20; le diminutif dmov, Matth., xxvi, 51; Marc., xiv, 47; Luc., xxii, 51; le double augment àTiExaTearaGri , Matth., xii, 13; Marc., ni, 5 ; Luc., vi, 18, etc. Des récits entiers se ressemblent presque mot pour mot. Ainsi, en relatant la captivité de Jean-Baptiste, Matthieu, xiv, 3-5, est plus laconique que Marc, vi, 17-20, et cependant la plupart des phrases et des expressions sont identiques dans l’original grec. De même, dans le récit de la guérison du démoniaque de Capharnaüm, saint Marc, I, 21-28, a quelques mots de plus que saint Luc, iv, 31-37 ; mais presque tous les termes sont identiques. Un certain nombre de récits, qui n'offrent au début aucune ressemblance verbale, coïncident dans les expressions au moment capital, au point culminant de l’événement, comme dans la guérison du lépreux, Matth., vin, 3; Marc., 1, 41; Luc., v, 13; dans le miracle de la multiplication des cinq pains. Matth., xiv, 19 et 20; Marc., vi, 41-43; Luc., ix, 16 et 17. Les ressemblances verbales sont moins nombreuses que les coïncidences du contenu; néanmoins on ne les rencontre pas au même degré dans lés auteurs profanes qui ont traité un sujet identique. En général, elles sont moins fréquentes et moins longues entre Marc et Luc qu’entre Matthieu et Luc et qu’entre Matthieu et Marc. En plusieurs endroits, par exemple, Matth., vm, 3; Marc., 1, 42; Luc., v, 13, les expressions de saint Marc ont quelque chose de commun avec celles des deux autres évangélistes et forment comme une sorte de trait d'union là où leur langage diffère légèrement. On a calculé que les coïncidences verbales forment un peu moins de la sixième partie du premier Évangile; sur ce nombre, les sept huitièmes appartiennent à la reproduction des paroles d’autrui, et le dernier huitième à la narration historique. Dans saint Marc, les ressemblances verbales sont avec le contenu dans la proportion d'un sixième, dont un dixième seulement pour le récit. Dans saint Luc, la proportion ne dépasse pas un dixième, dont les ressemblances verbales des récits ne forment que le vingtième. Norton, The

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Evidences of the Genuineness of the Gospels, Londres, 1868, t. i, p. 240.

Malgré cette ressemblance frappante de style et d'expressions, l’identité des phrases n’est jamais absolue; elle n'est, pour ainsi dire, qu’intermittente. 11 est assez rare de rencontrer deux versets de suite dans lesquels les trois historiens emploient exactement les mêmes mots. Au milieu des périodes qui rendent à la lecture le même son, un mot ou deux viennent jeter la dissonance. Dans des récits communs aux trois Synoptiques, saint Marc ajoute souvent des détails omis par les autres. Il n'y a pas un seul cas où saint Matthieu et saint Luc coïncident parfaitement là où saint Marc est en désaccord avec eux. L'emploi des mêmes termes insolites chez les Synoptiques n’empêche pas de nombreuses variantes dans les substantifs synonymes, dans les divers temps des verbes, dans les prépositions et conjonctions, dans certaines explications ajoutées au récit, billion, Introduction générale aux Évangiles, Paris, 1889, p. 36-37.

Cet exposé du problème synoptique est loin d’en contenir tous les éléments. Nous n’avons allégué que quelques exemples; pour être complet, il eût fallu reproduire une Synopse grecque. On peut consulter des ouvrages spéciaux : J. A. Scholten, Bas Paulinische Evangelium, Elberfeld , 1881 ; G. d’Eiehthal, Les Évangiles. Première partie. Examen critique et comparatif des trois premiers Evangiles, 2 in-8°, Paris, 1863; A. Loisy, Les Evangiles synoptiques, traduction et commentaire, dans L Enseignement biblique, Paris, 1893, dans la Revue des religions, et tirage à part, 1896, et dans la Revue biblique, 1896, p. 173-198 et 335-359. De bons tableaux comparatifs des relations mutuelles des Évangiles se trouvent dans Hug, Einleitung in die Schriften des Neuen Testaments , 2e édit., 1821, t. n, p. 66-70, 101-106, 136-141, 152-158; Fillion, Introduction générale aux Évangiles, Paris, 1889, p. 130-134, d’après Davidson, An Introduction to the Study of the New Testament , Londres, 1868, 1. 1, p. 456-461. Le problème consiste donc à rechercher les causes de ce mélange si étonnant de variété et d’harmonie, de différences et de ressemblances. 11 est essentiel d’insister sur ces deux éléments, dont lu réunion constitue le problème et dont la solution cherchée doit rendre compte. Les ressemblances, si elles n’étaient pas associées à de si grandes divergences, n’offriraient aucune difficulté; on les expliquerait aisément en disant que les trois premiers évangélistes se sont copiés les uns les autres ou qu'ils ont puisé à une source commune. D’un autre côté, sans leur association avec de telles coïncidences de fond et de forme, les divergences p -ouveraient que les Synoptiques , en racontant substantiellement la vie de Jésus-Christ, ont été absolument indépendants les uns des autres. Leur combinaison ne peut être non plus l’effet du hasard. A quelle cause donc attribuer cette simultanéité de ressemblances allant souvent jusqu’à l’identité et de dilférences frisant presque la contradiction?

ii. diverses solutions proposées. — Les Pères dé l’Église avaient remarqué ce mélange curieux de conformité et de différence entre les trois premiers Évangiles, et ils se sont demandé pour quelle raison Dieu l’a permis, mais sans rechercher les moyens par lesquels Dieu le produisit. Or le problème synoptique est tout entier dans la recherche de ces moyens. On peut donc conclure que l’antiquité ecclésiastique a ignoré ce problème, qui n’a été posé que dans le cours du XVIIIe siècle. Dès qu’on eut constaté, au moins partiellement, les faits littéraires qui ont été précédemment exposés, on se demanda par quelle voie des éléments historiques si homogènes sont parvenus aux mains des trois premiers évangélistes, comment il se fait qu’ils ont tous trois choisi et adopté une disposition et une forme si ahalogues et en même temps si différentes. Depuis cent ans, ce problème scientifique a préoccupé et passionné les exégètes, surtout ceux de

l’Allemagne et de l’Angleterre. Toutes les hypothèses possibles, toutes les formes possibles de chaque hypothèse ont été successivement émises. Les trois écrits dépendent ou bien l’un de l’autre, ou bien d’une source commune et antérieure , qui a pu être écrite ou orale. On peut ramener à l'une de ces explicalions toutes les solutions du problème synoptique qui ont été proposées et adoptées par les savants.

1° Hypothèse de la dépendance mutuelle ou de l’usage .

— Elle consiste, dans son ensemble, à dire que les évangélistes les plus récents ont utilisé l'œuvre de leurs prédécesseurs. Si les trois premiers Évangiles se ressemblent, c’est que les auteurs des derniers parus ont connu et copié, au moins partiellement, les Évangiles antérieurs. L'un des écrivains a composé son Évangile seul, à l’aide de ses souvenirs personnels ou des souvenirs d’autrui ; le second dans l’ordre de la publication s’est servi de la narration du premier, qu’il a complétée, modifiée et retravaillée d’après son but particulier; le troisième a utilisé les deux précédentes pour rédiger la sienne. — Cette hypothèse s’est modifiée dans tous les sens possibles et a donné lieu à six combinaisons dillérentes. Les premiers qui l’énoncèrent ne firent qu'indiquer en quelques mots leur sentiment, en disant que saint Marc avait emprunté à saint Matthieu et saint Luc à saint Matthieu et à saint Marc les récits qui leur sont communs, et qu’il les avait souvent cités mot à mot. Grotius, Annotationes in N. T., Halle, 1769, Matth., i; Luc., i; Mill, Nôvum Testamentum græcum, 2e édit., Leipzig, 1723, Prolegomena,

§ 109, p. 13, et § 116, p. 14; Wetstein, Nov. Test, græcum, Amsterdam, 1761, Præf. ad Marc., ad Lucam. Gl. Ch. Storr, Ueber den Zweck der evangelischen Geschichte und der Briefe Johannis, in-8°, Tubingue, 1786, § 58-62; De fonte Evangeliorum Matthæi et Lucæ, dans Velthusen, Kuinoel et Rupert, Commentationes theologicæ, t. iii, Tubingue, 1794, soutint que saint Marc n’était pas l’abréviateur de saint Matthieu, mais un écrivain original et indépendant, le plus ancien des évangélistes. Par suite, saint Matthieu et saint Luc s’étaient servis de son récit, et le traducteur grec de saint Matthieu s'aida aussi de saint Marc et de saint Luc. Busehing, Vorrede zum Harmonie der vier Evangelien, 1766, p. 109, et Evanson, The Dissonance of the four generally received Evangelies , Ipswich, 1792, tinrent l’Évangile de saint Luc pour le fondement de celui de saint Matthieu, et placèrent les deux précédents à la base de celui de saint Marc. Vogel, Ueber die Entstehung der drey ersten Evangelien , dans Gabier, Journal fur auserlandische theologische Litteratur, 1804, t. i, p. 1, faisait de saint Luc la source de saint Marc, et de saint Luc et de saint Marc celles de saint Matthieu. Griesbach, Commentatio qua Marci Evangelium totum e Matthæi et Lucæ commentariis decerptum esse monstratur, Iéna, 1789 et 1790, approfondit davantage le sujet et essaya de montrer par une exacte comparaison des passages semblables que Marc avait copié Matthieu et Luc. 11 laissa indécise la question de savoir si Luc s’était servi de Matthieu. — Dug, Einleitung in die Schriften des Neuen Testament , 2e édit., Stuttgart et Tubingue, 1821, t. n, p. 70-173, combattit tous les systèmes qui étaient en vogue de son temps. Puis il démontra que saint Matthieu était un écrivain original, le témoin oculaire des faits qu’il raconte; que l’Évangile de Marc avait été composé d’après celui de Matthieu; enfin que Luc avait connu Matthieu et Marc, mais s’était aussi servi d’autres écrits pour les récits qui lui sont propres. Ce système, qui laissait les > Évangiles dans l’ordre de leur succession historique et qui expliquait leurs ressemblances par leur dépendance mutuelle, a joui d’une certaine vogue, et il a été adopté par un assez grand nombre d’exégètes catholiques, Danko, Historia revelationis Novi Testamenti , Vienne, 1867, p. 279-281; Reithmayr, Einleitung in die canonischen Bûcher des Neuen Bundes, Ratisbonne, 1852, p. 346 ; Patrizi, De Evangeliis libri très, Fribourg- en -Brisgau,

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1853, 1. I, p. 52-62, 79-92; de Valroger, Introduction historique et critique aux livres du Nouveau Testament , Paris, 1861, t. n, p. 16-17; H. Wallon, L’autorité de l'Évangile , 3e édit,, Paris, 1887, p. 177-188; Sclianz, Commenta r über das Evangelium des heiligen Marcus, Fribourg - en - Brisgau , 1881, p. 23-32; Commenta)' über das Evangelium des heiligen Lucas, Tubingue, 1883, p. 10-17; Coleridge, The Life our Life, Vita vitæ nostræ , Londres, 1869, p. xlv; Bacuez, Manuel biblique, t. m, 7e édit., 1891, p. 114-115. Il a été adopté aussi par divers critiques protestants, entre autres par Keil , Commenta)’ über die Evangelien des Marcus und Lucas, p. 11 et 174. On a essayé, avec un grand déploiement d’érudition, de trouver à cette hypothèse un fondement dans la tradition patristique. On l'a appuyé surtout sur l’autorité de saint Augustin , De consensu evangelistarum, i, 2, n° 4, t. xxxiv, col. 1044. Quelques Pères, il est vrai, mais non les plus anciens, ont pensé que les évangélistes Marc et Luc s’étaient servis de l’Évangile de saint Matthieu, et que saint Marc en particulier n’avait fait que résumer l’œuvre de son prédécesseur. Ils présentent ce sentiment comme le résultat de leurs investigations exégétiques, non comme une tradition ecclésiastique. Les Pères les plus rapprochés de l'origine du christianisme, par exemple, Papias, dans Eusèbe, H. E., ni, 39, t. xx, col. 300; saint Irénée, Cont. hær., ni, 1, t. vu, col. 845; Clément d’Alexandrie, dans Eusèbe, H. E., vi, 14, t. xx, col. 552, ont affirmé l’indépendance des évangélistes, et toute la tradition a nié qu’ils se soient concertés ou simplement mis d’accord pour la rédaction de la vie de Jésus. C’est donc à tort qu'on présente comme traditionnelle l'hypothèse de la dépendance mutuelle des Évangiles. R. Cornely, Historica et critica introductio in utriusque Testamenti libros sacros, Paris, 1886, t. ni, p. 183. D’ailleurs, si cette hypothèse rend suffisamment compte des ressemblances des Synoptiques, elle n’explique pas leurs divergences et leur méthode propre. Elle n’explique pas en particulier les omissions. Pourquoi saint Marc, s’il a été l’abréviateur de saint Matthieu, ne résume -t- il pas tous les discours de Jésus qui sont rapportés dans le premier Évangile? Pourquoi surtout ne range-t-il pas dans l’ordre chronologique qu'il établit tous les faits racontés par saint Matthieu? Pourquoi saint Luc, s’il a connu le premier Évangile, a-t-il négligé des événements et des enseignements aussi importants que ceux qui sont contenus dans Matth., ix, 27-34; xm, 24-35; xvii, 24-27; xvin, 10-35; xxi, 47-22; xxii, 34 - 40; xxvi, 6-43; xxvn, 28-31? Cf. Berthold, Einleitung in sâmmtlichen Schriften des A. und N. T., t. m, p. 1164. Pourquoi tout le morceau, Matth., xiv, 22 -xvi, 12, manque-t-il entièrement dans saint Luc, qui se proposait pourtant d’être complet? On ne peut guère donner d'autre raison valable, si ce n’est qu’il ne connaissait pas l’Évangile de saint Matthieu. Et dans les passages parallèles, d’où vient que la ressemblance n’est pas absolue? Marc et Luc, dans l'hypothèse, copient Matthieu, ou Luc copie Marc; pourquoi ne copient-ils pas constamment le même modèle? Comment expliquer que dans le même récit, dans la même phrase, ils s’en écartent et modifient la période, en partie reproduite? Godet, Commentaire sur l’Évangile de saint Luc, 2e édit., t. n, p.534. Ces questions non résolues montrent assez clairement l’insuffisance de l'hypothèse de l'emploi de saint Matthieu par saint Marc, et de saint Matthieu et de saint Marc par saint Luc.

L’hypothèse de Griesbach, d’après laquelle saint Luc serait venu immédiatement après saint Matthieu, aurait rnis à profit sa narration, puis aurait servi à son tour avec le premier Évangile à saint Marc, a été reprise par plusieurs exégètes catholiques d’Allemagne, A. Maier, Einleitung in die Schriften des Neuen Testaments , Fribourg-en -Brisgau , 1852, p. 29; Langen, Grundriss der Einleitung i)i das Neue Testament , Fribourg- en -Bris-

gau, 4868, p. 59; J. Grimm, Die Einheit der vier Evangelien, Ratisbonne, 1868, p. 507. Mais cette hypothèse se heurte aux mêmes difficultés et à d’autres du même genre que celles qui ont été soulevées par la précédente. Pour ne parler que de saint Marc, s’il a connu et résumé le premier et le troisième Évangile, pourquoi en a-t-il négligé des parties importantes, notamment tout ce qui concerne l’enfance de Jésus? Dans des passages communs, il fournit de nouveaux détails; on les a-t-il puisés? Il a des récits propres. Prétendre avec Saunier, Ueber die Quellen des Evangeliums des Marcus, Berlin, 1825, que saint Marc, quand il écrivait, n’avait pas sous les yeux Matthieu et Luc, mais qu’il les citait de mémoire, c'est faire une supposition gratuite, qui n’explique pas d’ailleurs l’absence des discours de Jésus dans le second Évangile. Cf. Michel Nicolas , Études critiques sur la Bible, Nouveau Testament , Paris, 1864, p. 57 60.

On pourrait rattacher au système de. la dépendance mutuelle des Évangiles la critique de tendance de l'école de Tubingue. Pour Schwegler, Das nachapostoliche Zeitalter, Tubingue, 1846, et pour Baur, Kritische Untersuchungen über die canonische Evangelien , Tubingue, 1847; Markusevangelium nach seinen Ursprung und Charakter, Tubingue, 1851, les Évangiles actuels ont été composés seulement au ne siècle et sont les manifestes des partis qui divisaient alors l’Église. 11 y eut un premier cycle de traditions évangéliques, qui comprenait des Évangiles multiples, aujourd’hui perdus, tels que les Évangiles des Hébreux, des Ébionites et des Égyptiens. Ils émanaient tous du parti pétrinien ou particularité , qui voulait soumettre les gentils convertis aux ordonnances judaïques. L'Évangile de saint Matthieu appartient à cette catégorie d’écrits judaïsants et n’est que l’Évangile des Hébreux, remanié dans une intention pacifique. L’Évangile de saint Luc est le manifeste du parti paulinien ou universaliste, qui exemptait les gentils des pratiques juives; mais il a été retouché au IIe siècle dans un but de conciliation et mélangé de quelques idées pétriniennes. L’Évangile de saint Marc est postérieur à ce double remaniement; c’est un simple résumé des deux précédents, et il a été écrit avec une telle circonspection, qu'il garde une neutralité parfaite dans les questions discutées. Les différences des Synoptiques s’expliquent donc par la diversité des tendances primitives, et leurs ressemblances sont l’œuvre des remaniements qu’on leur a fait subir pour les accorder et leur enlever leur caractère originel de manifestes de partis. Cf. Vigoureux , Les Livres Saints et la critique rationaliste , Paris, 1886, t. il, p. 470-477. Les disciples de Baur modifièrent et rectifièrent les conclusions du maître. Ililgenfeld, Einleitung in das Neue Testament , 1875, reporte au Ier siècle la composition des Synoptiques. Volkmar, Die Evangelien, 1870, accorde la priorité à l'Evangile de Marc, lveim, Geschichte Jcsu von Nazara, 1867, t. i, p. 61-63, reste plus fidèle aux idées de Baur, et, tout en rehaussant la date des Évangiles, il maintient à celui de Mai’c la dernière place. Holsten, Die drei ursprünglichen noch ungeschrieben Evangelien, 1883; Die Synoptischen Evangelien nach der Form ihres Inhaltcs, 1885, pense que l’Évangile actuel de saint Marc, qui est paulinien, est un remaniement de l'Évangile de saint Matthieu, qui est pétrinien. L'Évangile de saint Luc, selon lui, fusionne les deux précédents et représente le parti paulinien, parvenu à un nouveau stade de son développement.

Une autre forme de la dépendance mutuelle des Évangiles a eu plus de succès et a reçu un nom à part; c’est l’hypothèse de Marc, ainsi nommée parce que ses partisans regardent saint Marc comme le plus ancien des Synoptiques, que saint,. Matthieu et saint Luc ont successivement imité et développé. Le second Evangile suivant l’ordre du canon est le plus court de tous; il omet les discours pour ne s’occuper que des faits; quoique très bref et très rapide, il contient néanmoins la plupart des

ÉVANGILES

matériaux historiques qui se rencontrent dans les deux autres Evangiles. Il est plus vraisemblable de penser que c'est l'Evangile le plus court qui a été augmenté et complété, que de supposer qu’il est lui -même un résumé des deux plus longs. Du reste, on a découvert soit dans l'ordre des événements, soit dans le style lui-même du second Évangile, des indices de priorité. Si on le prend comme centre de comparaison, on constate que tantôt saint Matthieu le suit de plus près que saint Luc, tantôt, au contraire, saint Luc en est bien plus rapproché que saint Matthieu. De même, souvent l’expression est bien plus originale sous la plume de saint Marc que sous celles de saint Matthieu et de saint Luc. C’est l’opinion de Storr, développée par Lachmann, De ordine narrationum in Evangeliis synopticis, dans Studien und Kritiken, 1835, p. 577; Weisse, Die Evangelienfrage in ihrem gegenuiârtigen Stadium, Leipzig, 1856; Plitt, De compositions Evangeliorum synopticorum, Bonn, 1860. Wilke, Der Urevangelist, Dresde, 1838, place saint Luc immédiatement après saint Marc et avant saint Matthieu. La comparaison établie entre les Synoptiques rend très probable l’existence d'un rapport direct et immédiat entre saint Matthieu et saint Marc et entre saint Luc et saint Marc, et par le fait même celle d’un rapport indirect entre saint Matthieu et saint Luc. Mais à supposer qu’il n’y ait pas d’autre explication que la dépendance mutuelle des narrations, la relation adoptée, à savoir, Marc -Matthieu, ou Marc -Luc, est. en opposition avec l’ordre chronologique traditionnel de l’apparition des Évangiles. De plus, elle n’est pas suffisamment déterminée par l’examen des caractères internes. On manque de critères certains pour fixer l’ordre des rapports mutuels des Synoptiques. De soi, le plus court de deux écrits qui dépendent l’un de l’autre n’est pas nécessairement antérieur au plus long; car, si celui-ci peut être une amplification du premier, le plus court peut aussi être un résumé du plus long et par conséquent lui être postérieur. Saint Marc est considéré comme la source de saint Matthieu, parce qu’il est le plus court et parce qu’il est vraisemblable qu’ayant sous les yeux l’Évangile de saint Matthieu, il l’aurait résumé plus complètement. S’il en est ainsi, comment expliquer que saint Matthieu, qui, dans l'hypothèse, s’est servi de saint Marc, ait omis tant de passages du second Évangile ? Comment rendre compte des omissions semblables de la part de saint Luc? Les rapports inverses entre les Synoptiques seraient à la rigueur possibles, et, de fait, des critiques intelligents, se fondant sur l'examen interne des textes, les admettent. Cette divergence de conclusions prouve à tout le moins que les arguments présentés en faveur de la dépendance mutuelle des Évangiles et surtout de l’ordre de cette dépendance, ne sont pas par eux-mêmes assez rigoureux pour entraîner l’assentiment. Il semble en résulter en définitive que l’hypothèse de la dépendance mutuelle, sous aucune de ses formes, ne résout suffisamment le problème synoptique. Cf. Schanz, Die Markus-Hypothese, dans la Theologische Quartalschrift de Tubingue, 1871, p. 489; Semeria, La question synoptique, dans la Revue biblique, Paris, 1892, p. 548-

2° Hypothèse de la tradition orale. — Pour expliquer les rapports d’harmonie et de divergence des Évangiles synoptiques, on a supposé l’existence d'une tradition orale, qui se serait formée de très bonne heure sur l’histoire de Jésus -Christ, mais qui ne fût pas absolument la même partout et qui présentât des variantes plus ou moins accentuées. Les trois premiers évangélistes mirent par écrit cette tradition orale, telle qu’elle s’était transmise dans les lieux où ils écrivaient. Il en résulta que leurs recils eurent un fond identique d’actes et de paroles de Jésus, et en même temps dos diversités dans l’étendue et la diction, conformément aux développements pris en sens divergents par la tradition orale primitive. —

Déjà Eckermann, Theolog. Beitrâgc, 1796, t. v, p. 155 et 205; Erklàrung aller dunkten ütellen des N. T., 1806, t. i, præf., p. xi et xn, et Kaiser, Diblische Théologie, 1813, t. i, p. 224, avaient essayé de ramener les analogies des Synoptiques à la tradition orale, répandue dans toutes les communautés chrétiennes sous des termes identiques. Mais J. C. L. Gieseler, Iiistorisch-kritischer Versuch über die Entsteliung und die frühesten Schicksale der scriftlichen Evangelien, in-8°, Leipzig, 1818, donna à cette hypothèse des développements considérables et intéressants. Si les auteurs des Synoptiques ont puisé leurs renseignements sur Jésus dans la tradition orale , s’ils n’ont eu d’autre biit que de transcrire ce qui se racontait généralement, dans le milieu où ils vivaient, de la vie et de l’enseignement du Seigneur, ils ont dù dans bien des points rapporter les mêmes faits et les mêmes discours dans un ordre à peu près identique, la tradition s’étant à l'origine fait un thème, sinon absolument invariable, du moins arrêté dans son ensemble et ses parties les plus essentielles. Quant aux différences des Synoptiques, on peut croire ou bien que chacun de leurs auteurs ne prit dans la tradition que ce qui convenait le mieux au temps, au lieu, au but particulier qu'il avait en vue, ou bien que la tradition n’était pas répandue partout avec la même abondance et ne fournissait ni tous les mêmes faits ni les mêmes traits de détail. Les ressemblances de style s’expliquent par ce fait que dans la bouche des Apôtres, hommes simples et sans culture, les enseignements et les actions du Maître ont pris une forme identique, commune et en quelque sorte stéréotypée. Ils s’étaient entretenus souvent des faits dont ils avaient été les témoins ; ils aimaient à répéter les paroles qu'ils avaient entendues.. Cette répétition de souvenirs communs donna à leursrécits une forme semblable. Les docteurs d’Israël avaient coutume de graver dans leur mémoire les paroles de leurs maîtres et de les transmettre ensuite à leurs propres élèves telles qu’ils les avaient reçues. Ainsi procédèrent les Apôtres. Ils propagèrent tous dans les contrées qu’ils évangélisèrent le thème identique de leurs souvenirs communs. Il se forma de la sorte comme un cycle de récits sur la vie de Jésus, transmis de bouche en bouche, dans un langage en quelque sorte consacré. Quand on voulut les fixer par écrit, on rédigea les Évangiles actuels, qui reproduisent l’Évangile oral primitif. — Cette explication parut simple et naturelle, et on l’accueillit dans toute l’Allemagne avec une faveur extraordinaire ; elle eut donc de nombreux partisans. Mais, quand on l’étudia avec plus de calme, on ne put s’empêcher de remarquer qu’elle ne rend pas compte de tous les éléments du problème synoptique. Si elle explique assez bien les ressemblances de fond, elle ne justifie pas la disposition de certaines parties des Évangiles, la séparation dans un récit des discours qui sont réunis dans un autre et qui sont rapportés à des occasions différentes; elle n’explique pas suffisamment les différences ni même les ressemblances lexicographiques et grammaticales. Cf. Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible, Nouveau Testament, Paris, 1864, p. 70-82. On dut y apporter des perfectionnements.

En 1826, de Wette, Lehrbuch der historisch-kritischen Einleitung in die kanonischen Bûcher des Neuen Testaments, 4e édit., Berlin, 1842, p. 139-166, fit observer que l’enseignement de Jésus- Christ se transmettait oralement comme une parole vivante. En Palestine et en Syrie, il se donnait en langue araméenne; dans le monde gréco-romain, il se distribuait dans le langage populaire des Juifs de la dispersion , dans le grec hellénistique. Celte diversité de langue n’empêchait pas l'identité générale du fond. Les ressemblances de l’Évangile de saint Jean avec les Synoptiques et les récits évangéliques, reproduits dans les Actes des Apôtres et les Épîtres de saint Paul , prouvent clairement la communauté de fond et d’expression dans les narrations traditionnelles de la vie

ÉVANGILES

de Jésus. Toutefois la tradition orale devait avoir une certaine variété. Chaque prédicateur racontait l’histoire du Maître avec plus ou moins de détails; celui-ci n’omettait aucun fait particulier; celui-là exposait les événements les plus importants à sa manière, insistant sur les circonstances qui convenaient le mieux à son but et à l’intérêt de ses auditeurs; tous joignaient à l’enseignement des actes et des discours de Jésus leurs réflexions personnelles. L’enseignement apostolique n’était donc pas, comme l’avait dit Gieseler, la reproduction uniforme d'une catéchèse orale, fixée par les Apôtres et rendue par eux obligatoire comme la formule de la tradition orale. Il était vivant et varié comme toute parole humaine. On comprend dès lors comment chaque évangéliste a reproduit les variations diverses d’un thème commun. Mais pour expliquer les omissions, la diversité de l’ordre des récits et les ressemblances de forme et de diction, de Wette jugeait que la tradition orale seule n’était pas suffisante; il y joignait soit la dépendance mutuelle et l’emploi réciproque des écrits évangéliques, soit le recours à des sources écrites communes. — Cette explication a été adoptée dans son ensemble par des critiques et des exégètes d’opinions bien différentes, qui ne lui ont fait subir que des modifications peu importantes. On a insisté cependant sur cette considération que les Apôtres s’accommodaient dans leurs prédications catéchétiques aux milieux très différents où ils les faisaient entendre, choisissant de préférence certains faits de la vie de Jésus et variant la manière de les exposer, selon les besoins et les dispositions de leurs auditeurs. On en a conclu que l’Évangile de saint Matthieu était la reproduction de l’enseignement apostolique tel qu’il était adressé aux chrétiens issus du judaïsme, particulièrement à Jérusalem et en Palestine ; que celui de saint Marc représentait la catéchèse de saint Pierre à Rome, et que celui de saint Luc était le reflet de la prédication de saint Paul aux païens convertis. Cette hypothèse a été et est encore aujourd’hui en faveur parmi les catholiques. Elle est acceptée par Mur Haneberg, Histoire de la révélation biblique, trad. franç., Paris, 1856, t. n, p. 311-314; Friedlieb, dans YOesterr. Vierteljahrschrit fur kathol. Théologie, 1864, p. 68; Scliegg, Evangelium nach Markus , Munich, 1870, t. i, p. 12-15; Bisping, Exeget. Handbucli, 2» édit., 1864, t. i, p. 15; Iiaùlen, Einleitung in die heilige Sclirift, 2e édit., Fribourg- en - Brisgau , 1887, p. 38 1 - 382 ; Cornely, Introductio in utriusque Testaments libros sacros , t. ni, Paris, 1886, p. 184-189; Mar Meignan, Les Évangiles et la critique, 2e édit., Paris, 1870, p. 406-414; Le Camus, La Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, 2' édit., Paris, 1887, t. i, p. 39-42; Fouard, Saint Pierre et les premières années du christianisme , Paris, 1886, p. 275-289; Saint Paul, ses dernières années, Paris, 1897, p. 123-125; Fillion, Introduction générale aux Évangiles, Paris, 1889, p. 45-46 et 51-53. Les protestants l’ont aussi adoptée : de Pressensé, Jésus-Christ , son temps, sa vie, son œuvre, 2e édit., Paris, 1866, p. 182-194; Godet, Commentaire sur l’Évangile de saint Luc, 3e édit., t. i, p. 36; Wetzel, Die synoptischen Evangelien, Heilbronn, 1883; Westcott, Introduction to the Study of the Gospels, 7° édit., Londres, 1888; Thomson, à l’art. Gospels du Dictionary of the Bible de Smith, 2e édit., Londres, 1893, t. I, p. 1214-1217. Néanmoins la tradition orale ne parait pas aux partisans des autres hypothèses suffire à l’explication de l’étroite parenté littéraire des Synoptiques, et la plupart des critiques modernes ont recours à la supposition de sources écrites, qui ont précédé nos Évangiles actuels et ont fourni à leurs auteurs des matériaux communs et divers.

3° Hypothèse des sources écrites. — Cette hypothèse, imaginée à la fin du siècle dernier, a passé par des phases bien diverses. Sous ses différentes formes, elle a gardé ce principe général, que les ressemblances et les divergences

des Synoptiques proviennent de l’emploi par leurs auteurs de documents écrits, communs ou particuliers. Les variations du système ont porté sur le nombre, l’étendue, la nature et la qualité des sources consultées et mises à profit. Leclerc, Ilist. eccl., Amsterdam, 1716, p. 429, avait émis l’idée que les trois premiers Évangiles avaient été composés d’après des écrits antérieurs. Quand on la reprit, on préféra à l’hypothèse des sources multiples et diverses celle d’un document unique, qui fut pour plusieurs l’Évangile des Hébreux, Lessing, Neue Hypothèse über die Evangelisten, 1778; Niemeyer, Conjecluræ ad illustrandum plurimorum N. T. sçriptorum silenlium de primordiis vitæ Jesu Christi, 1790 ; Weber, Beitrâge sur Geschichte des neutest. Kanons, 1791, p. 21; pour d’autres, ce fut l’Évangile hébreu de saint Matthieu, Schmidt, Entwurf einer bestimmten Unterscheidung verschiedener verloren gegangener Evangelien. Mais après Semler, Anmerkungen zur Thomson’s Abhandlungen über die vier Evangelien , 1783, t. ii, p. 146 , 221 et 290, Eichhorn, Allgemeine Bibliotek des biblischen Literatur, t. v, 1794, p. 759, supposa l’existence d’un Évangile primitif, Urevangelium , qui fut composé de bonne heure en langue araméenne ou syro-chaldaïque, par un auteur inconnu , et qui circula aussitôt parmi les chrétiens. Il fut retouché, et on en fit diverses recensions en araméen, qui le remplacèrent bientôt et le firent disparaître de la circulation. Il y en eut quatre principales, qu’Eichhorn désigne par les lettres A, B, C, D. C’est sur elles que furent traduits en grec ou mieux refondus nos trois premiers Évangiles actuels. L’Evangile de saint Matthieu est la traduction de la recension A, retouchée à l’aide de la recension D. Celui de saint Luc reproduit B, modifié par D. Enfin celui de saint Marc est fait sur la recension C, qui est elle-même une combinaison de A et de B. On se rend dès lors facilement compte des ressemblances et des différences de fond et de forme des Synoptiques. Tous les récits qui leur sont communs se trouvaient dans l’Évangile primitif, et avec quelques légères modifications dans les quatre révisions qui en avaient été faites. Ceux qui appartiennent à deux Évangiles seulement proviennent d’une recension spéciale, qui ne fut connue que de leurs auteurs. Les passages propres sont tirés de la recension que chaque auteur eut seul à sa disposition, ou d’autres sources encore. — On objecta avec raison à cette explication qu’un original araméen ne pouvait expliquer la ressemblance textuelle du grec dans les trois Évangiles, notamment dans les citations de la version des Septante; on remarqua aussi que les Synoptiques ne présentent en aucune manière le caractère de traductions. Ces défauts de l’hypothèse d’Eichhorn furent corrigés par Marsh, évêque anglican, Translation of Michaelis Introduction to N. T., t. ni, p. 2, dans une addition traduite en allemand par Rosenmüller, Einleitung in die gôttlichen Schriften des Neues Blindes, Gœttingue, 1803, t. n, p. 284. Marsh supposa que l’Évangile primitif avait été traduit en grec avant qu’il n’eût été lui-même retouché en araméen, et que saint Marc et saint Luc s’étaient servis de cette traduction grecque. 11 supposa aussi que le traducteur grec de l’Évangile de saint Matthieu consulta l’Évangile de saint Marc et en partie celui de saint Luc. Il établit avec ces éléments nouveaux la généalogie suivante des textes : 1. l’Évangile primitif araméen, x; 2. sa traduction grecque, tig ; 3. une copie de K, altérée et contenant des additions, N + a + A; 4. une autre copie de n, avec d’autres altérations et de nouvelles additions, x -f- p + B; 5. une troisième copie contenant les additions des deux précédentes, N-j- y + r; 6. une collection de discours, paraboles et paroles de Jésus, compilée sans ordre chronologique, Les Évangiles canoniques ont été la résultante j de différentes combinaisons de ces éléments divers : l’Évangile araméen de saint Matthieu a été formé de x + ^ + a + A + Y + rj l’Évangile de saint Marc pro-

ÉVANGILES

vient de N + a + A + p + B + Kgr; celui de saint Luc, [ de x + n-t-p + C + f-|-r + Kg; enfin l'Évangile grec de saint Matthieu est la traduction de l'Évangile araméen du même auteur, avec des additions empruntées à Kg et aux Évangiles de saint Marc et de saint Luc. — Eichhorn, Einleitung in das Neue Testament , Leipzig, 1804, t. i, p. 353, reprit le sujet et développa sa première hypothèse. Pour expliquer l'accord verbal du texte grec des Synoptiques, il recourut lui aussi à des traductions grecques de l’Évangile primitif. Il aboutit à cette généalogie des textes: 1. l’Évangile primitif araméen; 2. sa traduction grecque; 3. une révision de l’original araméen, A; 4. la version grecque de cette révision ; 5. une seconde relouche de l’Évangile primitif, B; 6. la combinaison des deux révisions A et B, qui en donne une troisième, C; 7. une quatrième recension araméenne de l’Évangile primitif, D;

8. sa traduction grecque , faite à l’aide de la version grecque primitive ; 9. l’Évangile hébreu de saint Matthieu, E, formé de la réunion de A et de D; 10. la traduction grecque de saint Matthieu , formée par la fusion des versions grecques de A et de D; 11. l’Évangile de Marc est la traduction de C, qui est composé de A et de B: l’auteur se sert de la traduction grecque de A, mais traduit lui-même les passages qui proviennent de B; 12. l’Évangile de saint Luc, F, combine B et D, en y insérant une histoire des voyages de Jésus : l’auteur se sert de la version grecque de D, mais traduit lui- même ce qui est emprunté à B. — Si dans son premier état l’hypothèse de Y ürevangelium n’expliquait pas tous les éléments du problème, elle dévia évidemment dans ses explications subséquentes, par suite de l’ingéniosité avec laquelle on cherchait à l’étayer sur une foule d’autres hypothèses. 11 est invraisemblable que les premiers chrétiens eussent fait tant d’éditions de l’histoire évangélique, dont il n’est pas resté trace ni souvenir dans la tradition. C'était accorder une trop large place aux tablettes à écrire et transformer les premiers disciples de Jésus en un peuple de scribes. Cf. Hug, Einleitung in die Schviften des Neuen Testaments , 2e édit., 1821, p. 76-91. Gratz, Neuer Versuch die Enstehung der drey ersten Evangelien zu erklàren, Tubingue, 1812, chercha à simplifier cette genèse trop compliquée des Synoptiques, et il se contenta de deux documents, Y Ürevangelium syro-chaldaïque, qui servit de base à l’Evangile araméen de saint Matthieu, et sa traduction grecque, qui fut utilisée par saint Marc et saint Luc. En outre, chaque évangéliste ajoutait à la source primitive des fragments très courts. Berthold, Einleitung in sammtliche Schrif tendes Alten und Neuen Testaments, t. m, p. 1205, se contente de l’Évangile primitif. Herder, Von Gottes Sohn der Walt Heilaud nach Johannes Evangelium, 1797, avait accepté l’hypothèse de Y Ürevangelium , mais en l’expliquant d’une autre manière. Cet Évangile source, composé en araméen, ne fut pas publié et servit seulement aux évangélistes. Saint Marc nous en donne l’idée la plus exacte, car il le traduisit en grec avant qu’il n’ait subi aucune modification. Plus tard, il fut revu et augmenté en araméen par saint Matthieu ; c’est l’Évangile hébreu de cet apôtre. Saint Luc prit pour base de son Évangile grec Y Ürevangelium , mais il utilisa aussi l’édition plus étendue donnée par saint Matthieu et l’Évangile de Marc, en leur empruntant au moins quelques passages. Enfin l’Evangile hébreu de saint Matthieu fut traduit en grec assez librement et reçut quelques additions. Ces explications, moins compliquées, n’échappaient pas à tout reproche. Elles supposaient gratuitement l’existence d’un Evangile primitif, que les anciens écrivains ecclésiastiques n'avaient pas connu. Aussi, après avoir eu de la vogue, elles tombèrent dans l’oubli et furent remplacées par de nouvelles théories. Au lieu de cet Évangile primitif, unique malgré ses divers remaniemenls, on préféra recourir à plusieurs sources distinctes.

Cette idée, qui avait d’abord été émise en passant, fut

reprise par Schleiermaclier, Kritischer Yrersuch über die Schrif te n des Lukas, 1817. Ce théologien est le véritable créateur de la théorie de la pluralité des sources, par laquelle il crut résoudre enfin complètement le problème synoptique. Il donna à son opinion le nom grec de Arrr ysTt; ou narration. « Elle consiste à supposer que les trois Synoptiques se composaient d’un certain nombre de récits, que nos trois premiers évangélistes ont trouvés déjà rédigés et qu’ils se sont appropriés, qui plus, qui moins ; de là leurs ressemblances et aussi leurs différences, selon qu’ils ont pris les mêmes morceaux ou des morceaux divers, dans l’ordre qu’il leur a semblé bon d’adopter. Paulus, Introductio in N. T., 1799; Exeg. Handb., 1830, avait déjà émis la conjecture que les rédacteurs des Évangiles s'étaient servis de courts mémoires provenant de la Sainte Vierge, de saint Jean ou d’autres disciples. Schleiermacher n’attribuait à ces récits ni une telle origine ni une telle forme; il pensait que, selon les occasions et les circonstances, des écrivains inconnus avaient fixé par écrit les narrations qu'ils avaient entendu raconter, des épisodes ou des séries d'anecdotes, des paraboles et des discours. Ces écrivains étaient des Grecs devenus chrétiens. Plus tard, leurs récits furent insérés dans les Évangiles canoniques. » F. Vigoureux, Les Livres Saints et la critique, Paris, 1886, t. n, p. 467-468. A cette multiplicité de documents on fit une objection grave. On dit que si les divers récits des trois premiers évangélistes provenaient de sources si nombreuses, ils auraient été composés dans des lieux différents et par des écrivains de caractère et de style très dissemblables. 11 devait donc y avoir dans les morceaux primitifs une variété de ton, de caractère et de langage, qu’on ne remarque pas dans les parties différentes des Évangiles.

Aussi à cette multitude indéterminée de documents employés par les évangélistes on substitua un nombre déterminé de sources, dont on reconnaissait la trace dans les Évangiles actuels. Ewald, Die drei ersten Evangelien, Gœttingue, 1850; Geschichte Christus , 3e édit., 1867, distinguait deux sources principales : 1. un Proto-Marc, écrit en grec et racontant les principaux traits de la vie du Sauveur; 2. une collection de discours de Jésus, composée en hébreu par saint Matthieu. L’Évangile actuel de Marc a été rédigé à l’aide de ces deux sources. D’autres petits écrits, racontant différents faits de l’histoire évangélique, auraient été insérés avec les renseignements des deux sources principales dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Cf. Fillion, Introduction générale aux Évangiles, Paris, 1889, p. 135-137. Cette opinion eut un immense succès. Elle fut adoptée par le plus grand nombre des critiques , et elle jouit encore aujourd’hui d’une grande vogue. A. Béville, Etudes critiques sur l’ Évangile selon saint Matthieu, Leyde, 1862 ; La question des Évangiles, dans la Revue des Deux Mondes, t. lxiii, 1866, p. 623-641; Jésus de Nazareth, Paris, 1897, t. i, p. 295-329 et 461-477; Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible, Nouveau Testament, Paris, 1864, p. 82-126; Reuss, Les Évangiles synoptiques , dans la Revue de théologie, Strasbourg, t. xi, p. 164-170, et dans la Nouvelle revue de théologie, t. Il, p. 17-60; Histoire évangélique, Paris, 1876; Renan, Les Évangiles et la seconde génération chrétienne , Paris, 1877, p. 94-127, 173-197 et 251-285; Holtzmanu, Die Synoptischen Evangelien , Leipzig, 1863; Einleitung in das Neues Testament, 1885; Weizsàcker, Untersuchungen über die evangelische Geschichte , ihre Quellen und den Gang ihrer Entwicklung, Gotha, 1864; Das Apostolische Zeitalter, Fribourg-en-Brisgau, 1886; Schenkel, Bibel-Lexicon, Leipzig, t. n, 1869, art. Evangelien; Geschiclilsquellen des N. T.; t. ni, 1871, art. Johannes; t. iv, 1872, art. Lukas, Marcus, Matthâus; B. Weiss, Das Marcusevangelium, Berlin, 1872; Das Matthàusevangelium und seine Lucas-Parallelen, Halle, 1876; Das Leben Jesu, Berlin, 1882; Einleitung in das N. T., Berlin, 1886; Wittichen, Leben

ÉVANGILES

Jesu, 1876; Beyschlag, Leben Jesu, Halle, 1885; Wendt, Die Lehre Jesu, Gœttingue, 1886; Scholten, Het oudste Evangelie , 1868; Nôsgen, Geschichte der Neutestamentl. Offenbarung, Munich, 1891; Ewald, Dus Hauptproblem der Evangelienfrage , Leipzig, 1890; Wright, Composition of the Four Gospels, Londres et New-York, 1890; Carpenter, The Synoptic Gospels, Londres, 1890; Mandel, Kephas, der Evangelist, Leipzig, 1889; Sanday, A survey of the synoptic question , dans Expositor 1891 ; J. C. Hartkins, Horæ Synopticæ, in-8°, Oxford, 1899. Cf. Sanday, dans le Dictionary of the Bible, de Smith, 2' édit., 1893, 1. 1, p. 1230 sq., qui donne un tableau comparatifdes différentes formes de la théorie documentaire.

A la théorie des deux sources principales des Synoptiques on a donné une base historique et une base critique. La base historique a été prise dans les deux notices de Papias sur saint Matthieu et saint Marc, qu’Eusèbe, H. E., in, 39, t. xx, col. 300, nous a conservées. Selon l’évêque d’Hiérapolis, Marc, disciple et interprète de Pierre, avait écrit exactement, mais sans ordre, tout ce qu’il se rappelait des paroles et des actes du Seigneur; Matthieu avait fait en hébreu un recueil des Logia de Jésus. Papias connaissait donc deux écrits différents sur la vie de Jésus : l’un, rédigé en grec par Marc, rapportait des faits et des discours; l’autre, composé en hébreu par Matthieu, ne contenait que des sentences. Ce dernier ne peut être l'Évangile actuel de saint Matthieu, qui comprend des récits et des discours; c’est un Proto-Matthieu, qui a fourni le fond didactique de notre premier Évangile. La notice de Papias sur l’œuvre de Marc conviendrait à la rigueur à notre second Évangile, si celui-ci, examiné attentivement au point de vue critique , ne présentait des indices de retouche et de remaniement. On y remarque des traces d’une seconde main, en sorte qu’il faut admettre l’existence d’un Proto-Marc, qui aurait été, suivant les uns, plus long; suivant les autres, plus court que l’Évangile actuel de Marc, et de qui dériverait la plus grande partie des matériaux du second Évangile. Cf. du Buisson, The Origin and Peculiar Characteristics of the Gospel of S. Mark, and ' its Relation to the olher Synoptists, Oxford, 1896, p. 47-60. Ces résultats, joints aux preuves de la priorité de Marc sur Matthieu, suffisent à expliquer les relations de parenté et de dissemblance entre les deux premiers Synoptiques. L'Évangile grec de saint Matthieu a réuni le Proto-Marc au Proto- Matthieu et a inséré dans un cadre historique, emprunté au Proto-Marc, les discours de Jésus, groupés dans les Logia du Proto-Matthieu. L'Évangile actuel de saint Marc ne serait que l’ancienne rédaction du Proto- Marc sous une forme abrégée ou amplifiée.

Les relations de l'Évangile de saint Luc avec les deux autres Synoptiques sont expliquées un peu différemment. Pour quelques critiques, les deux sources principales suffisent à rendre compte des ressemblances et des divergences du troisième Évangile avec les deux premiers. Son auteur aurait pris pour base la narration historique de Marc et l’aurait combinée avec une traduction grecque d’un écrit réunissant les Logia aux récits propres de Luc. On discute en particulier les rapports du troisième et du premier Évangile. E. Simon, Liât der dritt Evangelist den kanonischen Matthàus benutzt? Bonn, 1881. Feine, Eine vorkanonische Ueberlieferung des Lucas, Gotha, 1891, a eu recours à une source ébionite hiérosolymitaine de saint Luc. Ce document primitif comprenait un noyau de discours, auxquels on joignit successivement des paraboles et des récits. Il était d’origine judéo-chrétienne et avait été composé en grec avant la ruine de Jérusalem. A. Resch, qui réduit l’hypothèse des deux sources originelles à une seule, un Évangile hébreu ou aramaïque, contenant surtout des discours, Agrapha, aussercanonische Evangelienfragmente , dans Texte und Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen Literatur, t. v, 4e fasc., Leipzig, 1889, p. 27-75; Ausserca-

nonische Paralleltexte zu den Evangelien, ibid., t. x, 1er fasc., Leipzig, 1893, p. 62-152; 2e fasc., Leipzig, 1894, p. 20-28, admet pour les récits propres à saint Luc un Évangile de l’enfance en hébreu, qu'il intitule niibin

y vi’>, pt'6Xo; yevéaso); ’lrjuoO, Aussercanonische Parallel-

texte zu den Evangelien , ibid., 3° fasc., Leipzig, 1895i p. 833-838. Il a une telle assurance dans les résultats de sa critique, qu’il a reconstitué le texte hébreu de cet Évangile de l’enfance. Das Kindheitsevangelium nach Lucas und Matthæus, ibid., 5e fasc., Leipzig, 1897, p. 202-226. Cf. Lagrange, Les sources du troisième Evangile, dans la Revue biblique, t. iv, 1895, p. 5-22, et t. v, 1896, p. 5-38.

4° Conclusion. — Tant d’efforts, aboutissant à des résultats si divergents, n’ont pas été totalement inutiles. Ils ont démontré au moins la complexité du problème synoptique et l’extrême difficulté, sinon l'impossibilité absolue de lui donner, à l’aide des moyens dont dispose actuellement l’érudition, une solution adéquate et certaine. Ils ont fait ressortir la fausse voie dans laquelle s’étaient témérairement engagés plusieurs des premiers critiques qui avaient étudié la question. Ils ont fait bonne justice, par exemple, de Y Évangile primitif et de ses divers remaniements araméens ou grecs, qu'avaient imaginés Eiehhorn et Marsh, et ils ont écarté définitivement les théories arbitraires et tout à fait inacceptables de certains exégètes rationalistes. Les critiques indépendants deviennent de plus en plus réservés dans leurs conclusions, et l’hypothèse d’un Proto-Marc perd successivement et avec raison ses partisans. A. Harnack, Die Chronologie der altchristlichen Litteratur bis Eusebius, 1. 1, Leipzig, 1897, p. 700. Ils maintiennent généralement, il est vrai, à l’Évangile canonique de Marc la première place dans l’ordre chronologique et le regardent comme la source principale de Matthieu et de Luc. Ils se demandent si le troisième évangéliste a eu l’Évangile de saint Matthieu entre les mains; ceux qui nient tout rapport direct entre le premier et le troisième Evangile admettent au moins un rapport indirect, saint Luc ayant puisé aux mêmes sources que saint Matthieu. Cf. P. Batiffol, Six leçons sur les Évangiles , 2e édit., Paris, 1897, p. 52-53 et 61-74. Ces conclusions sont loin d’être certaines. Si elles étaient jamais démontrées, elles ne présenteraient rien de formellement opposé à la foi catholique, car la date des Évangiles et l'ordre de succession dans lequel ils ont paru ne sont pas déterminés par la tradition ecclésiastique avec une précision telle qu’ils s'imposent nécessairement à notre assentiment. Le principe du recours fait par les évangélistes à des sources écrites, à des documents antérieurs qu’ils auraient utilisés, est tout à fait conciliable avec leur inspiration, car leur emploi et le choix des matériaux qu’ils contenaient se seraient produits sous l’action directrice et avec l’infaillible garantie du Saint-Esprit. Mais, dans l’état actuel de la science, il nous parait tout à fait impossible de déterminer avec certitude le nombre, la nature et le contenu des sources consultées, à plus forte raison de les classer et de dire dans quelle mesure elles ont été utilisées par les évangélistes. Toute théorie qui prétend retrouver les documents antécédents, qui en décrit la dérivation et croit reconnaître la manière dont ils ont été agglutinés dans nos Évangiles canoniques, est peut-être fort ingénieuse; mais elle reste nécessairement hypothétique et contestable. Un dernier fait que la discussion du problème synoplique a mis en évidence, c’est l’existence et le rôle de la tradition orale dans la transmission de l’Évangile et la formation des récits canoniques. Personne aujourd'hui ne nie ce fait historique; tous admettent que la prédication a été la forme première de l'Évangile et qu’elle a pénétré dans J la rédaction des Synoptiques. Ainsi, ces récits traditionj nels, si rapprochés des événements qu’ils racontent,

I méritent d'autant plus d'être tenus pour historiquement

EVANGILES — EVANGILES (CONCORDE DES

certains, qu’ils ont été proposés à la foi des chrétiens par les premiers prédicateurs de l’Évangile, témoins des faits et auditeurs du Christ. E. Mangenot.

2. ÉVANGILES (CONCORDE DES). — I. Les quatre Évangiles, dus à des plumes différentes, écrits dans un milieu et pour un dessein différents, présentent chacun des particularités qui les distinguent et qui les mettent plus ou moins en divergence , quoiqu’ils racontent tous les quatre la même histoire. Voir col. 2076. De bonne heure on fut frappé de ces divergences , et l'on chercha à harmoniser ensemble les quatre récits ; mais personne n’a pu résoudre jusqu'ici d'une manière certaine toutes les difficultés.

Le tableau synoptique des quatre Évangiles que nous donnons ici présente, colonne par colonne, l’ordre particulier à chaque évangéliste, sans aucune omission ou interversion, et en regard leur ordre commun. Il résulte de cette fidèle reproduction que certains faits, non racontés dans le même ordre par deux évangélistes, figurent deux fois dans le tableau, une fois à leur place historique

ou censée telle, une seconde fois en dehors de l’ordre chronologique adopté, mais alors en caractères italiques. La répétition en caractères différents sert à mettre sous les yeux l’ordre particulier de chaque évangéliste, ordre qu'il est bon de connaître, tout en faisant voir leur ordre commun. Du reste, la chronologie adoptée ici laisse aux autres systèmes vraisemblables leur probabilité. — Les numéros d'ordre accouplés, sans autre signe, indiquent des récits semblables, mais que l'on est ordinairement d’accord de ne pas identifier. — Un point d'interrogation (?) indique qu'il y a divergence entre les auteurs pour attribuer deux récits à un fait unique ou à deux faits distincts. — Deux points d'interrogation, deux récits d’un même fait dont la place chronologique est contestée. — Les titres et les chiffres entre parenthèses et en italique marquent dans le tableau les récits qui ne paraissent pas à leur place chronologique. A l’endroit où ils sont reportés pour la concorde, ils sont précédés du signe f. Les mots en italique mais sans parenthèses ne sont que des sous-titres en dépendance d’un fait principal qui précède.

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