‹ Dictionnaire de la Bible (volume 2)Chapitre 221 sur 486 · L. rlEIDET · texte numérisé non relu

L. rlEIDET

2. EMMAÙS ('Etiiiao-j;; Codex Bezse Cantal»-. : OùXau.u.aoù; et (hdammaus; Codex ital. Vercell.1 Amniaus; version syriaque: 'Ainma'us; un codex syriaque du mont Sinai : Anunu'as; version arabe : 'Ammu'às et ' Amrtia'us), bourgade de la Judée où le Sauveur, le jour même de sa résurrection, vint avec Cléophas et un autre disciple, qui le reconnurent à la fraction du pain. Luc, xxiv, L3-35.

Les Pères de l'Église et les anciens commentateurs n'ont jamais distingué cette localité de la ville d'Emmaùs dont il est parlé I Mach., m, 10, etc. Les pèlerins et les géographes des siècles passés ne connaissent également qu'un seul Emmaùs, quoique depuis le xni" siècle ils lui attribuent ordinairement une position autre que les anciens. Le célèbre palestinologue Adrien Reland est le premier qui ait distingué l'Emmaûs dont parle saint Luc de l'Emmaûs des Machabées. 11 donne deux raisons de celle distinction. I" L'Emmaûs des Machabées, d'après les témoignages unanimes, authentiques el formels de la Bible et de l'histoire, était située où finissent les montagnes de

ta Judée el où commence la plaine des Philistins, à la distance de dix-huit milles romains au moins ou cent quarante -quatre stades de Jérusalem; l'Emmaûs de saint Luc, au contraire, d'ajrès le témoignage de l'évangéliste lui-même, était à « soixante stades i seulement de la ville

sainte OU sept milles et demi, donc au cœur même des inouïs de Judée. — 2» L'Emmaûs des Machabées était une ville, -6/'.:, qui fut appelée dans la suite Nicopolis, tandis que l'Emmaûs de saint Luc était un simple village, xwuï). Il s'agit donc dans les deux passages, de deux Einniau:.

EMMAUS

différents. PaUestina, in-4", Utrecht, 1714, t. i, p. 426-430. Les commentateurs et les géographes contemporains se sont divisés : les uns adoptent la conclusion de Reland et estiment authentique le nombre de « soixante stades », pour la distance de Jérusalem à Emmaùs; les autres s'en rapportent au témoignage de l'antiquité et défendent la distance de « cent soixante stades », que portent plusieurs manuscrits de l'Évangile selon saint Luc, ignorés de Reland.

Les arguments pour et contre se fondent sur trois chefs : 1° sur le texte ou le nombre lui-même; 2° sur le contexte ou l'ensemble des récits de saint Luc et des autres évangélistes ; 3° sur la tradition locale ou l'histoire. Nous les résumerons aussi fidèlement que possible, commençant par les arguments en faveur de la distinction, que suivront les arguments contradictoires, et nous laisserons le lecteur apprécier la valeur des uns et des autres. La lettre A désignera les premiers, et la lettre B les seconds.

I. Le texte ou le chiffre de saint Luc. — 4° Les documents. — A). Selon Tischendorf, Novum Testamenlum grsecum, editio octava critica major, in -8°, Leipzig, 1872, p. 7'2't, les manuscrits et les versions ayant i£ï|xdvTa, « soixante, » sont les suivants : « A, B, D, K2, L, N-, X, T, A, A, une8, al, pler, itPler, vg (exe fu), sah, cop, syrou, et p (certe apud Whitœ excedd plurib), armodd, œth (sed milliaria pro ttxô.); c'est-à-dire: 1. Manuscrits grecs:

A, le codex Alexandrin, au Musée Britannique, du ve siècle;

B, le codex du Vatican, du IVe siècle; D, le codex greclatin de Bèze, à la bibliothèque de l'université de Cambridge du VIe siècle; K2, le codex de Chypre, à la Bibliothèque Nationale de Paris, du IXe siècle, mais où «soixante» est une correction de seconde main; L, le codex 62 de la Bibliothèque Nationale de Paris, du vm« siècle; N2, un codex du vi° siècle dont la partie de saint Luc est à Vienne, où la leçon « soixante » est une correction de deuxième main; X, un codex de la bibliothèque de Munich, de la fin du ix,! siècle ou du xe; F, un codex de la bibliothèque Bodléienne d'Oxford, du ix° ou du xe siècle; A, un codex grec-latin interlinéaire de Saint-Gall, de la fin du IXe siècle; A, un autre codex de la bibliothèque Bodléienne, à Oxford, du ixe siècle. Tous ces manuscrits sont en caractères onciaux. De plus, les huit autres onciaux E, F, G, H, M, S, U, V, dont le premier est du vin» siècle, les autres du ix" ou du Xe, et la plupart des manuscrits écrits en caractères cursifs. — 2. Les versions ayant

.«soixante » sont: l'Italique, dans la plupart des manuscrits; laVulgate, excepté le manuscrit de Fulda; la version sahidique, la copte, la syriaque de Curelon et la syriaque philoxénienne, du moins dans l'édition deWhite, d'après la plupart des manuscrits ; quelques manuscrits de la version arménienne et l'éthiopienne, dans laquelle on lit « milles » pour « stades ». B faut ajouter la version Pesehito.

Bj.Les manuscrits ayant îzixov IÇ^xovTa,« cent soixante.» sont, d'après le même critique (ibid) : « N, I, K*, N*, II, 158, 175™9, 223', 237*, 240*, g1, fu, synp (ut cod "»*-), velPme(ut codd"86™' et b,irb ; item apud Barhebroeum ) , syrhr arm (sed variant codd unus CL) ; » c'est-à-dire: i. Manuscrits grecs : n, le codex sinaïtique, aujourd'hui à Pétersbourg, du IVe siècle, « le plus ancien de tous les manuscrits; » 1, un codex palimpseste de la Bibliothèque impériale de Pétersbourg, du ve siècle; K", le codex de Chypre, à Paris, où la leçon « cent soixante » est du premier scribe; N", un-codex de Vienne, du VIe siècle, où elle est également du premier scribe; II, un codex de la Bibliothèque de Pétersbourg, du IXe siècle. Ces manuscrits sont onciaux. Le nombre 158 désigne un manuscrit cursif du Vatican, du XIe siècle; 175, un autre du Vatican, du xs ou du XIe siècle, a la leçon à la marge; 223", un manuscrit de la Bibliothèque impériale de Vienne, du Xe siècle, où la leçon est de la main du premier copiste; 237*, manuscrit de Moscou, du Xe siècle, provenant du mont Athos,

a la leçon écrite de la première main; 240*, manuscrit de l'université de Messine, du x' siècle, de même. — 2. Les manuscrits des versions portant « cent soixante » sont, pour l'Italique ou ancienne latine : g', manuscrit de Saint- Germain, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris (lat. 11553), du vin'- siècle; le manuscrit de Fulda, qui semble le plus ancien de la Vulgate ; le manuscrit de la version syriaque héracléenne de Barsaliba; les manuscrits de la philoxénienne d'Assemani et de la bibliothèque Barberini, en marge; de même dans Barhebraeus; les manuscrits de la version syriaque hiérosolymitaine ; la version arménienne, dont quelques manuscrits cependant varient: l'un d'eux a CL. Cf. Gregory, Prolegomena Novum Testameuluin de Tischendorf, 3 in-8°, Leipzig, 1884-1894, p. 345-408, etc. Il faut ajouter, d'après Wordsworth , trois manuscrits de la Vulgate. Un manuscrit arabe, provenant du Caire, aujourd'hui au couvent copte de Jérusalem, a « cent soixante » en marge, « d'après les manuscrits grecs et syriaques. »

2° Les conclusions. — A). L'évidence diplomatique, d'après le R. P. Lagrange, est en faveur de la leçon « soixante » stades. Les grands onciaux B, D, A, représentent un texte neutre, le texte dit occidental et le texte byzantin, sous une forme très ancienne. Quelque reproche que l'on puisse faire à chacun de ces manuscrits en particulier, ils représentent certainement des recensions complètement indépendantes; leur accord est pleinement décisif. L'immense majorité des autres est avec eux. Toutes les versions antérieures à la fin du iv« siècle, versions latines, coptes (bohaïrique et sahidique), syriennes (Peschito et Cureton), sont d'accord sur « soixante ». Les manuscrits ayant « cent soixante » portent la marque d'une tradition locale et d'une recension savante. L'étroite parenté de I et de N a été constatée, et I a été rapporté du couvent de Saint-Saba, près de Jérusalem. K. et n forment une autre paire; ils ont conservé des formes rares semblables. L'influence de Tite de Bosra, un disciple d'Origène, parait s'être exercée parmi les cursifs par lesCatense. Les versions syriaques héracléenne et hiérosolymitaine, le Sinaïtique lui-même, ont eu des affinités incontestables avec la bibliothèque de Césarée, c'est-à-dire avec Eusèbe et Origène. La version arménienne est une traduction savante, fréquemment d'accord avec Origène. Le Codex Fuldensis de la Vulgate ne peut garantir que telle était la traduction de saint Jérôme, et il porte la trace d'une main savante. La tradition ancienne des manuscrits, la tradition universelle, la tradition inconsciente et sincère, sont en faveur de « soixante ». La leçon « cent soixante » est une leçon critique inspirée par l'autorité d'un maître, très probablement Origène, influencé lui-même par une tradition locale née d'une confusion et de la disparition du véritable Emmaùs, Origène, lu critique textuelle ci lu (roi topographique, dans la Revue biblique, 1896, p. 87-! cf. 1895, p. 501-524.

B). Après avoir recensé les documents et les témoignages en faveur de la leçon « cent soixante », Tischendorf, dont la compétence critique n'est pas à établir, conclut, au contraire, Novum Testamentum , t. i, p. 725: « Les choses étant ainsi, il n'est pas douteux que l'écriture ixdkov sE.rixovTa ne s°i' d'une insigne autorité, à cause de sa suprême antiquité dans le monde chrétien. » L'existence de la leçon « cent soixante » est constatée dès le m6 siècle. Les scholies des cursifs du x8 siècle et du XIe, désignés dans les listes par les nos 34 et 194, attestent que cette leçon est la meilleure, parce qu'a ainsi portent les manuscrits les plus exacts , dont la vérité est confirmée par Origène ». Ibid., p. 724. Origène est le témoin de la leçon et ne peut être accusé d'en être l'auteur. (Voir plus loin.) Le codex du Vatican, le premier témoin de la leçon « soixante », et l'unique pour le texte grec au IVe siècle, est postérieur au Codex Sinailicus. Le manuscrit de l'Italique de Verceil est pour toutes les versions le seul témoin du IVe siècle pouvant être cité avec le Vati-

EMMA.US

canus. Le manuscrit syriaque de Cureton', les manuscrits ! de l'Italique du v> au \i siècle, de la Vulgate du vu" au vin', de la Peschito du VIe au ix% des versions égyptiennes, dont les pins anciennes, pour le passage de saint Luc, sont'du xn" siècle, du xv- ou du xvn* seulement | pour la sahidique, et du xvn» pour l'éthiopienne, ne peuvent être appelés, alors qu'ils n'existaient pas, comme témoins de l'état de ces versions au IVe siècle ni garantir que telle était la leçon primitive. Le codex du Sinaï et la leçon " cent soixante » ont avec euxTite de Bosra, vers 360, cité par la (.'.haine d'Oxford (Tischendorf, p. 731 ); Eusèbe il.' Césarée, lorsqu'il indique Emmaûs à Nicopolis, qui est à cent soixante stades, et saint Jérôme de même à dix reprises différentes. Si le Fuhlensis , le plus ancien manuscrit de la Vulgate ayant le passage en question, ne garantit pas que telle était la traduction de ce Père, appuyé de ses témoignages en faveur de Nicopolis et des trois manuscrits cités dans l'édition de Wordsworth , il est du moins le motif d'une forle présomption pour la leçon « cent soixante ». Au Ve siècle, l'Alexandrin, le syriaque de Cureton et trois ou quatre manuscrits de l'Italique sont favorables à « soixante ». Le Pétropolitain est pour « cent soixante » ; il a avec lui les témoignages externes d'Hésychius, t. xcm, col. 1444, florissant, selon Théophane, en 412; de Sozomène et de Virgilius, cités Emma'ÛS I. C'esl le témoignage de l'Église de Jérusalem. Ce témoignage confirme la leçon « cent soixante » pour la version syriaque hiérosolymitaine, très probablement en usage au iv siècle, certainement avant 600. Gregory, Prolegomena, p. 812-813. Les formes aramaïques de la langue de celle version, voisine de la langue desTarguins, permettent de croire qu'elle est, sinon la traduction primitive de l'Église judaïco - chrétienne du Ier siècle, du moins une recension de cette version. La plus haute ancienneté témoigne évidemment, soit par les documents, soit par les témoignages des Pères, en faveur de « cent soixante ». — Cetle leçon réclame aussi pour elle l'universalité à celte époque. L'origine des manuscrits x, I, N, est indiquée par les « formes alexandrines qui les caraci risent ». La noie marginale du manuscrit arabe de Jérusalem atteste que la leçon a élé forl répandue en Egypte. Le codex K constate sa présence en Chypre, et le texte de Constantinople qu'il reproduit, le lieu d'où la leçon est venue en cette ile. Le texte II est également le Constantinopolitain, semblable a celui des onciaux E, F, G, H, K, M, S, (J, V, I', A ; le manuscrit est sorti de l'Asie Mineure et de Smyrne. 1 .< s cuisit'- du mont Athos confirment sa diffusion à travers l'empire de Byzance. Avec Tite de Bosra, cité par la ('.haine d'Oxford, on trouve la leçon dans le Hauran et dans l'Arabie. Les manuscrits de Bar- Saliba, les notes des Codex Assemani et Barberini, la montrent couvrant par la version philoxénienne ou héracléenne la .Syrie supérieure et la Mésopotamie; par la version arménienne du v* siècle, elle occupe les régions orientales les plus extrêmes du monde chrétien. Le FuU densis, les antres manuscrits de la Vulgate et le .S'unoermanensis témoignent qu'elle n'était pas ignorée en Occident. La leçon « cent soixante » était donc partout. — «Cent soixante » semble la seule leçon connue des Pères; ils désignent Emmaûs à cette distance sans paraître se doutei- de l'existence de la leçon « soixante ». Si elle eut été en leur connaissance et commune, la contradiction était

trop évidente, el le silence de saint Jéro serait bien

étrange; celui d'Hésychius, dans l'exposé de ses Difficultés, loc. cit., serait plus inexplicable encore. Ils avaient cependant entre les mains des manuscrits nombreux du texte et des versions, et la lecture reçue dans les diverses Eglises ne peinait leur être Cachée. En ce lnêliie temps.

le Vaticanus devait cire exécuté en Egypte et probablement à Alexandrie, d'une des mains qui avaient achevé

le Sinaïtiipie. G est de la que sort le codex Alexandrin,

comme son nom l'indique; c'est en Egypte qu'a été trouvé le codex syriaque de Cureton. Le manuscrit de l'Italique

de Verceil existait en Occident. Il n'était peut-être pas l'unique où la variante se rencontrait. Les relations étaient fréquentes entre l'Italie et Alexandrie, et l'influence réciproque se manifeste dans une multitude de formes communes entre les manuscrits alexandrins et occidentaux. « Les formes dites alexandrines abondent plus dans le manuscrit D que dans les autres, » et la version latine qui l'accompagne indique qu'il fut fait par l'ordre d'une personne du monde latin et pour son usage prive. La même motif, la destination particulière de ces manuscrits, doit sans doute expliquer pourquoi eux et leur leçon sont ignorés des Pères. « Cent soixante » apparaît ainsi, aux IVe el v siècles, comme la seule leçon généralement connue et officiellement adoptée pour l'usage des Églises, tandis que « soixante » semble une leçon égarée dans quatre ou cinq manuscrits réservés à l'usage de quelques personnes privées, probablement d'origine unit nlale. Dans les siècles suivants, il est vrai, la situation respective des deux leçons se modifie. « Soixante, » qui à Iravers tout le VIe siècle, parmi les manuscrits grecs, ne trouve encore pour lui que le seul oncial h (la con ection de N est postérieure), commence, aux vu* et vin siècles, à compter plusieurs évangéliaires , qui se multiplient au IXe et au Xe, et auxquels s'ajoutent, à partir du x", un grand nombre de manuscrits cursifs des Évangiles et plusieurs onciaux. Les versions italique et syriaque peschito avaient commencé à lui donner la prépondérance numérique dès le vr siècle. Au xur, g soixante - est général ment adopté; seules les notes marginales protestent que d'innombrables manuscrits, les meilleurs et les plus anciens, ont « cent soixante». Aux xv et XVI" siècles, cette leçon est seule admise partout, excepté' dans l'Eglise arménienne, qui jusqu'aujourd'hui, chez les catholiques connue chez les grégoriens, continue à recevoir seulement la leçon « cent soixante ». Voir Gregory, Prolegomena, p 359, 360,369,809, etc. La majorité des documents plus récents est pour « soixante », mais la majorité' ancienne et primitive des témoins est pour « cent soixante » ; quoique numériquement moins considérable, la deuxième offre incontestibleinent une garantie plus grande. — Toutefois le plus grand nombre n'est pas le critérium suprême pour reconnaître l'authenticité d'une leçon ou d'un chiffre. Il peut varier et se tourner vers l'erreur. Plus d'un chiffre, dans la Bible, a pour lui le grand nombre, quelquefois l'unanimité absolue des manuscrits, des version-, des recensions, des éditions, qui est généralement reconnu

de tous pour erroné. La valeur intrinsèque des témoi , gnages et l'autorité des témoins doivent être appréciées plus que le nombre. A ce litre, la leçon 0 cent soixante » se recommande indubitablement plus que o soixante ». Le premier el principal témoin en laveur de 0 soixante », le Vittii-ititiis. sr distingue par des erreurs el des omissions très nombreuses de mots entiers, et doit être tenu pour suspect d'avoir omis parmi eux le chiffre « cent ». Elles ne sont pas raies dans le codex de Bèze, D, et, ce qui est plus grave, son auteur ne s'est point fait scrupule de modifier son texte en y introduisant de fréquentes Interpolations. L'Alexandrin, soupçonné par Hort et Ceriani d'avoir été exécuté à Rome, à cause des influences occidentales qu'il accuse avoir subies, ne doit pas être moins suspect que la version Italique. Cette version, après le Vaticanus le plus ancien et le plus important témoin peur i soixante », pullule d'erreurs les plus grossières en tout genre. Saint Jérôme l'atteste, Ejiist. v.vr//. ad Marcellam, t. xxu, col. 431-432, et ad Damasum, t. xxix, col. 525-530, et son témoignage est trop confirmé par l'examen du codex de Verceil, le plus ancien document de cette version, et par les autres. C'est ce qui obligea le pape Damase à recourir au saint docteur pour lui demander une recension plus exacte. Tels sont les pluanciens et les plus solides fondements de la I n

■ soixante ». Les manuscrits ayant « cent soixante I, sans être exempts d'erreurs, sont certainement plus exacts. Le

EMMAUS

Sinaiticus en renferme beaucoup moins que le Valicanus el a très peu d'omissions. LeCyprius K se fait remarquer ci parmi la plupart îles manuscrits ayant le texte constantinopolitain pour être Je bonne note ». Le texte de II est ordinairement meilleur que celui de la plupart de ses congénères E, F, G, H, K, M, S, U. V, T, A. Le texle du Sinaïtique est en grande partie formé de leçons appelées parWestcott et Hort pré-syriaques, pour leur caractère spécial d'antiquité; les mêmes leçons se retrouvent nombreuses dans le Cyprins. Cf. Gregory, p. 200, 346, 357, 359, 370, 380. La version arménienne, exécutée après de grandes recherches, pour trouver le texte le plus pur et le plus sur, a pu être appelée par La Croze « la reine des versions », comme rendant la mieux le texte grec. Gregory, p. 912. Les traducteurs de la version hiérosolymitaine et ses copistes se trouvaient dans la meilleure situation pour éviter toute erreur sur une leçon topographique. Les témoins externes, copistes ou docteurs, qui nous transmettent ou recommandent la leçon « cent soixante », Victor de Capoue, Tite de Bosra, saint Jérôme, Eusèbe, Hésychius, les auteurs des Chaînes, Origène, étaient certes des hommes éclairés, instruits, sincères, attentifs; ils avaient entre les mains, plus que nous, des documents leur permettant de fonder un jugement sur; ds sont les plus compétents pour nous garantir l'authenticité d'une leçon. Si nous trouvons « cent soixante » dans les exemplaires d'Origène et des anciens, c'est que les manuscrits qu'ils copiaient avaient déjà* cent » et que sa lecture était la plus sure, nous devons en être moralement certains. Plus tard, quand déjà le courant pour « soixante » prévalait, les rédacteurs des Chaînes et les copistes favorables à « cent soixante ■> ne se sont pas permis d'introduire « cent », qu'ils croyaient la leçon vraie; ils l'ont indiquée en marge. Les critiques pour « soixante » ont été moins scrupuleux : sur les dix manuscrits ayant « cent soixante » que nous possédons, cinq, K, N et trois minuscules, ont été corrigés, non par une note marginale, mais par la suppression de « cent » dans le texte même. Il ne serait pas téméraire de les accuser d'avoir supprimé volontairement « cent » dans les copies exécutées par leurs soins. Si « cent » n'est pas une interpolation volontaire d'Origène ou de quelque autre critique, rien dans le contexte ne pouvait amener « cent » sous la main du copiste, et ce chiffre ne peut être une addition voulue. Il en est autrement de « soixante ». Si le scribe du Vaticanus, qui a pu lire « cent soixante » dans le Sinaiticus, auquel il avait mis précédemment la main, n'a pas supprimé volontairement « cent ", il a du l'omettre inconsciemment, comme tant d'autres mots. La même omission pouvait se reproduire spontanément sur divers points. Une fois la variante introduite, « soixante » avait toutes les chances, excepté en Palestine, de se faire recevoir partout, « cent soixante stades » devant paraître à tous, comme elle le parait à la plupart de nos critiques modernes, une distance impossible. La leçon •■ soixante » parait une leçon ou fondée sur cette fausse critique ou née d'une omission inconsciente, à Rome ou à Alexandrie; et « cent soixante » la leçon offrant les meilleurs gages, ou même les seuls, de vérité et d'authenticité. Ce sont les conclusions qu'une critique impartiale peut tirer de l'examen des documents et du texte. Pour accuser Origène, il faut le faire à priori. Les manuscrits protestent, et l'histoire avec eux.

3° L'autorité de la Vulgate. — ■ A). Saint Jérôme, en adoptant la leçon « soixante » pour la Vulgate, s'est dédoublé et a déclaré comme critique quel est son sentiment sur la valeur des deux leçons; le concile de Trente, en déclarant, session IV, Decretum de editione et usu Sacrorum Librorum, la Vulgate de saint Jérôme « authentique » da: s son ensemble et toutes ses parties, a approuvé la leçon, et elle doit être reçue pour authentique par toute l'Église.

B). Que la leçon « soixante » soit la leçon adoptée par saint Jérôme, c'est fort douteux; il est plus probable

qu'elle est une des erreurs des scribes postérieurs, influencés probablement par la leçon de l'ancienne Latine. Sciaitelle certainement de saint Jérôme, il ne résulte pas de là qu'il la reconnaît pour la leçon authentique ni même pour la plus sûre. Il affirme lui-même n'avoir corrigé dans l'ancienne version que le sens des phrases corrompu.-, et avoir laissé subsister tout le reste. Prsef. ad Damasum, t. xxix, col. 528. Le concile de Trente n'a pas entendu consacrer comme authentique chaque leçon de la Vulgate, ni les inexactitudes que son auteur lui-même reconnaît avoir laissées, encore moins celles des copistes postérieurs; il n'a pas voulu non plus préférer la Vulgate aux textes originaux; il a approuvé l'œuvre de saint Jérôme en général et a décrété que l'Église latine en ferait usage plutôt que des autres versions de celte langue, rien de plus. C'est ce que professent les éditeurs de l'édition Vaticane de 1592, dans la Prsefalio ad leetorem ; c'est ce que reconnaissent les commentateurs , les théologiens et les historiens ecclésiastiques. Voir F. Vigoureux. Manuel biblique, 10e édit., Paris, 1897, 1. 1, p. 223-234, et les auteurs qui traitent de la question. Chacune des deux leçons demeure, après le décret du concile comme avant, avec la valeur que lui confèrent et les documents et l'histoire.

IL Le contexte de saint Lui: et des autres évangélistes. — Al. Les récits comparés des Évangiles, Luc, xxiv, 13-36; Joa., xx, 19; Marc, xvi, 12, ne comportent pas, disent un grand nombre de commentateurs et de palestinologues , le nombre de « cent soixante stades » pour la distance d'Emmaiis à Jérusalem, et demandent « soixante ». — 1° Il n'est pas possible que Cléophas et son compagnon aient pu parcourir en une même journée deux fois un chemin d'environ sept heures, c'est-à-dire près de quatorze heures. Tischendorf, Novum Testai)!., p. 725. — 2° D'après saint Jean, « comme c'était le soir du même jour, le premier de la semaine, et que les portes où étaient les disciples étaient closes par crainte des Juifs, Jésus vint et, se tenant au milieu d'eux, leur dit: La paix soit avec vous! » Cette apparition eut lieu après le retour des disciples d'Emmaûs. Cf. Luc, xxiv, 36. Les Juifs comptaient leurs jours d'un coucher du soleil à l'autre. Le soir du même jour ne peut s'entendre que du moment assez court qui avoisine le coucher du soleil , qui a lieu vers six heures au temps de la Pàque. Les disciples étaient arrivés à Emmaiis « sur le soir », quand « le jour inclinait déjà vers son déclin ». Luc, xxiv, 29. Si les disciples avaient dû parcourir cent soixante stades, ils n'auraient pu être de retour pour le moment déterminé par saint Jean. — 3° Les disciples étaient sortis, selon saint Marc, pour une promenade à la campagne, 7ïEsi7taTOÛixiv âçavepû8r|...ttopEUO|j£vo(; sîç iypdv ; un chemin de cent soixante stades n'est plus une promenade, mais une marche forcée.

— 4» Si cette distance était exacte, elle ne pourrait convenir qu'à Emmaiis, qui fut plus tard appelé Nicopolis; mais cet Emmaûs était une ville et non un village, connue était celui où se rendait Cléophas. Même une ville détruite conserve le nom de ville. Il faut donc reconnaître que le chiffre « cent » a été ajouté à tort. Emmaùs doit être cherché à soixante stades.

B). Non seulement, disent d'autres commentateurs, la distance de cent soixante stades n'est pas en contradiction avec les récits évangéliques, elle est même la seule qui s'adapte à la narration de saint Luc, qui la réclame.

— 1° Le double trajet de deux fois cent soixante stades ou soixante kilomètres pour l'aller et le retour en un jour est assurément une marche qui n'est pas ordinaire. Elle demeurera une marche forcée même en supposant, ce qui est probable, que le nombre cent soixante est un nombre rond et que les disciples ont pris des raccourcis réduisant la route à cinquante- trois ou cinquante -quatre kilomètres. Des vieillards, des personnes faibles, sont incapables de faire pareilles étapes; mais un homme de force ordinaire peut le tenter dans un cas urgent et extraordinaire. Il n'est pas de semaine que des habitants

EMMAUS

d"Amo'âs n'accomplissent ce voyage pour leurs affaires. Douze ou treize heures, y compris un arrêt de deux ou trois heures, leur suffisent. Cléophas, si le disciple dont parle saint Luc est le même que l'histoire dit être le père de saint Siméon, successeur de saint Jacques sur le siège épiscopal de Jérusalem, était d'une famille de constitution robuste. Siméon mourut vers l'an 100, à l'âge de cent vingt ans, crucifié par les Romains, comme parent du Christ. Ses bourreaux étaient étonnés de la force de ce vieillard pour soutenir son supplice. Le second disciple d'Emmaûs. appelé Simon par Origène, Comment, in Joa., i, 7, t. xiv, col. 33; 10, col. 40, est peut-être Siméon lui-même, ces noms en hébreu ne sont pas différents. A l'époque de la résurrection du Seigneur, Siméon avait environ quarantedeux ans, Cléophas son père pouvait avoir de soixantecinq à soixante -dix ans; c'était le milieu de sa carrière, le temps de la vigueur. Reposés, fortifiés par le pain consacré par le Maître, remplis d'allégresse, brûlant de porter l'heureuse nouvelle à leurs frères, il ne pouvait y a\oir ni dislance ni fatigue pour eux. Pour hâter leur retour, rien ne les empêchait de recourir à quelqu'une drs montures alors en usage en Palestine; mais elles n'étaient point nécessaires. — 2» Saint Jean, comme saint Luc, leur laisse la latitude de temps convenable pour franchir les vingt-six ou vingt-sept kilomètres qui, en ligne directe, séparent 'Amo'às de Jérusalem. « Il n'y a pas lieu de s'étonner, dit Hésychius, qu'ils soient allés en un même jour de Jérusalem à Emmaûs el d'Emmaûs à Jérusalem. 11 n'est pas écrit que c'était le soir, Iffnépa, quand ils arrivèrent près du bourg d'Emmaûs; mais «vers le soir », Ttpô; Èffulpav, « alors que le jour penchait vers son déclin », xéxXixev rfir\ -r, r,\j.èp%; de sorte qu il élaii a peu près huit ou neuf heures (deux ou trois beures après midi), parce qu'à partir de la septième heure (une heure après midi), le soleil penche déjà vers le soir. Les disciples durent, dans l'excès de leur joie, plutôt courir que marcher, pour annoncer h- miracle, el durent arriver lus lard; car notre usage est d'appeler ài|<îa, « soir, » le temps jusqu'à une heure très avancée de la nuit, -'<, uijcpi T.r,~tir,:j Tïjj vjztfj; 7iapaTetvou.evov uipo;. » Collectio difficultatum et solutionum, i.\n, 1. xciu, col. 1444-1445. L'interprétation d'Hésychius esl confirmée par un passage des Juges, xix, S- 14. On y constate la coutume chez les Juifs cl appeler « déclin du jour 1 t. m ! le temps à partir du midi, et » soir, heure très avancée », les premières heures de l'après-midi. 'Eà>; xiïvai ri|v f|uipav, « jusqu'à ce que le jour incline, » Vulgate : dmirr surcri'srut ,/ie\. y désigne clairement l'heure de midi; xéxXixev (al. «jiBiv^oev, « Il lisse ») T,p.ipa si; iTTripa-j, ilus ml <in;tsiti>i declivior sit el propinquor ad vesperam, s'\ rapporte a environ deux heures après midi i el selon Josèphe, .1/,/. jud., Y. ii, 8, i' a peu près à midi, » 7:ip\ BeO.uiv); ■>, f,uipot jtpo- 6s6^xet (al. xexXqxoa) o-yôSpa, dies mutabalur in noctem, veut dire « une heure avant le coucher du soleil D. Les distances de Bethléhem à Jérusalem el à Gabaa, ainsi que les circonstances du voyage, ne laissent pas de doute à eei égard. Les disciples, arrivés a Emmaûs à deux ou trois heures au plus tard, étaient prêts a repartir à quatre heures, et à neuf ou dix heures au plus pouvaient être de retour au cénacle. La remarque de saint Lue : « ils trouvèrent les onze réunis, o semble indiquei que l'heure d'être reunis était passée. — L'expression de sainl Jean : oOot)5 nl'.x; T-r, rjuipx ÈxEi'viq t»j |uâ uaë6(XTûv, cutn sera csset die illo una sabbatorunî, doit signifier : « le soir, » ou : s la nuit qui suivait ce jour, le premier de la semaine, » el ne détermine nullement l'heure du cou hei du soleil. Sainl Jérôme, interprétant les paroles de saint Matthieu, xxviii, I, dil : kl est sero, non incipiente nocte, sed jam profunda ri ex magna parte transacta; c'est-à-dire :

« le soir, non au coi incemenl de la nuit, mais alors

qu'elle était en grande partie passée, i Epist. cxx, ml Hedibiam, c. iv, l. wii. ml. !is7-:iss. Sainl Matthieu était Juif, parlait à des Juifs, el entend in- certainement la

nuit qui suit le samedi. Saint Jean, écrivant pour les gentils, n'avait pas d'ailleurs à observer la distinction des jours d'après l'usage de la synagogue. — Le récit de saint Luc, comparé aux récits des autres évangélistes, suppose la distance de cent soixante stades. Cléophas et son compagnon étaient du nombre des disciples résidant au cénacle avec les Apôtres. Ils étaient là quand les saintes femmes étaient venues annoncer l'apparition des anges, et ils s'y trouvaient encore quand Pierre et Jean étaient retournés du sépulcre. Madeleine était demeurée au tombeau après le départ de Pierre et Jean; c'est alors que le Seigneur lui était apparu. Joa., xx, 10-18. Elle s'était empressée de courir l'annoncer aux disciples. Cléophas et son compagnon étaient alors partis, car ils ignoraient cette apparition. Cf. Lue., xxiv, 10-11 et 2-2-24. Ces démarches demandèrent au plus nue heure et demie; à sept et demie, peut-être plus tôt, Madeleine devait être de retour pour annoncer la résurrection. Selon saint Mare, xvi, 0, l'apparition à Madeleine l'ut la première el dut avoir lieu de grand matin. Cf. S. Jérôme, Epist. cxx, t. xxn, col. 9S7. Les deux disciples étaient donc partis de fort bonne heure, entre sept heures ou sept et demie au plus tard. Il est inadmissible que ces hommes craintifs, qui s'étaient enfuis et cachés les jours précédents, qui le soir fermeront solidement leur porte « par crainte des Juifs », en apprenant la disparition du corps de Jésu . soient allés, avant leur départ de la ville, s'exposer à la rencontre des magistrats ou des prêtres. Us marchaient o tristes » et fuyaient les hommes. Luc, xxiv, 17. Arrivés à Emmaûs certainement après midi, ils avaient marché environ six heures. Le Seigneur avait eu le loisir de leur expliquer en marchant, « en commençant par Moïse, tous les prophètes et toutes les Écritures qui le concernaient, i Luc, XXiv, 27. Six heures, c'est exactement le temps nécessaire pour parcourir cent soixante stades ou trentekilomètres. — .3° 11 ne s'agissait guère en ces circonstances, à la suite des événements des jours précédents, d'une promenade de l'été; i! s'agissait de s'éloigner de la ville, ei; iypov. — 4° Emmaûs n'était plus une ville; ruiné et devenu un simple village, il ne pouvait être appelé autrement, non plus que ne l'est 'Amo'às aujourd'hui, que ne l'esl Jéricho el tant d'autres localités de la Palestine.

Page 1