ANIMAUX FABULEUX — ANIMAUX IMPURS
les plus énergiques s'accumulaient pour inspirer aux Israélites la répugnance et l'horreur pour la chair de l'animal défendu : l'animal était appelé « immonde, souillé, abominable, exécrable, etc. ». Lev., x1, 5, 8, 10, 12, 93, etc. Ce n'était pas là une contradiction : quoi de plus apprécié, chez nous, que le cheval et le chien, qui sont les aides et les compagnons de l’homme dans tous ses travaux ? Et cependant, comme aliment, leur chair nous inspire du dégoût.
Il. Origines de cette loi. — La première origine histoz rique de cette loi apparaît dès avant le déluge. Gen., vir, 2: « Prenez sept par sept de tous les animaux purs, et un couple des animaux impurs. » Cf. vr, 8; vint, 20, C'est pour la premiére fois que nous rencontrons l’épithète d’ « impur » appliquée à un animal. D'après sa nature, aucune espèce d'animal n’est immonde ; nous voyons, au contraire, Gen., 1, 20-25, qu’au cinquième et au sixième jour de la création, Dieu, après avoir créé les animaux de toute espèce, quadrupèdes, oiseaux, reptiles, ete., vit que « tout était bon ». Toutefois ce qui est bon d’une manière générale peut ne l'être pas sous tel ou tel rappont particulier ; un animal peut être excellent pour la course, le travail, ete., mais sa chair, comme nourriture, peut être ou paraitre nuisible ; dans ce cas, il sera traité d’impur et d'immonde. Cette dénomination vient done de l'appréciation de l'homme ; et cette appréciation elle-même se forme, généralement, par l'observation faite des mœurs de Fanimal. L'homme, remarquant dans tel animal des mœurs sensuelles, brutales, cyniques, ou bien, le voyant se nourrir d'aliments immondes et dégoutants, comme de boue, de cadavres, οἷο. le croit naturellement impropre à servir de nourriture, et le qualifie d’impur. D’autres considérations, soit physiques, soit même morales ou religieuses, ont pu donner naissance à la même appréciation: par exemple, le souvenir du premier homme tenté et trompé par le serpent ἃ pu contribuer à faire déclarer immonde toute la classe des reptiles.
Or ces différentes appréciations se formérent et se développérent dès avant le déluge, si bien qu’à cette époque reculée, il y avait déjà diverses catégories d'animaux qualifiés d’impurs. De là les expressions que nous avons relevées Gen., vu, 2, et vtr, 20. Nous savons que plusieurs auteurs disent que Moïse ἃ parlé ainsi « par anticipation » ; cette opinion est déjà signalée par Alphonse Tostat, Commentaria in Genesim, ΝΠ, Venise, 1596, p. 39 ; d’après eux, Dieu aurait désigné à Moïse les espèces d'animaux dont il voulait sauver sept couples, et celles dont il ne voulait sauver qu'un couple ; or, plus tard, du temps de Moïse, les premières espèces furent appelées pures, les autres, impures ; en sorte que Moïse, publiant à ce moment son ouvrage que nous appelons la Genèse, a pu leur donner cette qualification. Mais cette explication paraît forcée ; il serait bien étrange que précisément toutes les espèces, et celles-là seules, dont Dieu ne sauvait qu'un couple, fussent plus tard déclarées impures ; il est plus naturel de penser que si Dieu ne voulut sauver du déluge qu'un couple des espèces impures, c'est que déjà, à cette époque, elles étaient regardées comme telles, et qu'ainsi un moins grand nombre d'individus de ces espèces pouvait suffire, les animaux impurs ne servant ni aux sacrifices, ni, en général, à l'alimentation. Cette opinion est soutenue par Pererius, In Gen., vu, ἵ. τι, p. 175 ; Cornelius a Lapide, In Gen., vir, 2. Remarquons cependant qu'au point de vue de l'alimentation, les animaux impurs, avant Moise, n'étaient pas défendus par une loi positive, puisque Dieu lui-même permet à Noé la chair de tous les animaux, Gen., 1x, #; ce n'était sans doute qu'une coutume pieuse, observée seulement dans les familles les plus fidèles au culte du vrai Dieu. Pererius, In Gen., vu, t. 11, p. 175.
Après le déluge, la distinction des animaux purs et'impurs s'accentua et se propagea. Nous la trouvons chez les Égyptiens, dès les temps les plus antiques ; au temps où Joseph gouvernait l'Égypte, nous voyons, Gen., XLIN, 82,
les Égyptiens refuser non seulement de manger les mêmes | mets que les enfants de Jacob, mais même de les admettre à leur table, en sorte qu'il fallut dresser plusieurs tables séparées. Les Égyptiens s'abstenaient de Ja chair des animaux pour différents motifs, tantôt parce qu'ils étaient sacrés et les objets de leur culte, comme le bœuf, la brebis, la chèvre, tantôt parce qu'ils étaient regardés comme impurs; par exemple, la vache, la turterelle, différents poissons. Porphyre, Περὶ ἀποχῆς (de l'abstinence), 1. 1v, $ 7. Les prêtres égyptiens portaient le zèle plus loin encore. D'après Chérémon (dans Porphyre, endroit cité), ils s'abstenaient de tous les poissons, des oiseaux de proie, et des quadrupèdes qui n'ont pas de corne au pied, ou dont le sabot est entier ou divisé en plus de deux parties; plusieurs d’entre eux s’abstenaient de toute chair d'animal.
Nous trouvons dans les lois de Manou des prescriptions semblables à celles de Moïse : « Que tout Dwidja (Indien « régénéré », initié) s'abstienne des oiseaux carnivores sans exception, des oiseaux qui vivent dans les villes, des quadrupèdes au sabot non fendu, excepté ceux que permet la Sainte Écriture (les Védas), de l'oiseau appelé tittibha, du moineau, du plongeon, du cygne, du coq de village, du pivert, du perroquet, des oiseaux qui frappent avec le bec, des oiseaux palmipédes..., de la chair du héron, du corbeau, des animaux amphibies mangeurs de poissons, des pores apprivoisés, etc. (Lois de Manou, 1. v, st. 11-14, dans Pauthier, Les livres sacrés de l'Orient, Paris, 1841, p. 379.) :
La distinction des animaux purs et impurs était aussi connue des Arabes. Les anciens Arabes ne mangeaient jamais de viande de porc. G. Sale, Observations sur le mahométisme, sect. v, dans Pauthier, Les livres sacrés de l'Orient, p. 515. Aussi Mahomet s'empressa-t-il de reproduire, et plusieurs fois, cette défense dans le Koran, un, 168; v, ἄς vi, 446; xv1, 116. Niebuhr, Description de l'Arabie, t. 1, p. 250-951 de la traduction française, donne une longue liste des animaux regardés comme impurs par les Arabes, au moins dans plusieurs régions de l'Arabie. D'après Plutarque, Συμπώσιον, Festin des sept Sages, vus, 4. 8, les Syriens et les Grecs s’abstenaient de poisson. César dit que les anciens Bretons regardaient comme impurs le liévre, la poule et l'oie, et s’abstenaient de leur chair. De bello Gallico, v, 12, édit. Lemaire, Paris, 1810. τ. 1, p. 184. La distinction des animaux purs et impurs se trouvant ainsi chez un grand nombre de peuples, il n’est pas étonnant que nous la rencontrions aussi chez les Hébreux.
II. Motifs de cette loi. — Que s’est proposé Moïse, ou plutôt Dieu lui-même, en faisant cette distinction au point de vue de l'alimentation? Le grand nombre d'opinions qui se sont produites sur ce point parmi les savants montre l'intérêt qu'a provoqué cette partie de la législation mosaique, mais aussi la difficulté qu'il y ἃ à l'éclaircir.
Quelques auteurs, par exemple, von Bohlen, 1n Gen., vu, 2, ont dit que cette distinction entre les animaux reposait sur une conception dualiste ou manichéenne de la création. Cette explication est inadmissible, puisque Moïse lui-même, qui fait cette distinction, reconnait que toute la création était bonne, et particulièrement les animaux. Gen., 1, 21, 25.
D'autres ont dit que la chair de certains animaux souillait l'âme humaine directement, immédiatement, et par elle-même, et que pour cela Moïse les avait interdits. Spencer, De Legibus Hebræorum ritualibus, La Haye, 1686, lib. 1, 6. v, sect. 1, p. 76-77, attribue cette opinion à diflérents auteurs, surtout juifs. Cf. Bertramus, De Republica Hebræorum, Leyde, 161, p. 347 et suiv. Nous ne nous arrêtons pas à réfuter cette opinion. Cf. Matth., xv, 11-20 ; Mare, vu, 15.
D'autres prétendent que ces animaux souillent l'âme, au moins indirectement, c'est-à-dire en développant dans les corps certaines dispositions morbides, qui donnent naissance à certains vices, et par suite à certains péchés;