IMPURS
ainsi la chair d'un animal voluptueux fera naître dans l'homme des instincts sensuels ; la chair d'un animal vindicatif développera dans l’homme l'instinct de la colère, Voilà pourquoi, disent-ils, Moïse a défendu tels ou tels animaux qu'il pensait être plus ou moins dangereux sous ce rapport. Michaelis, Mosaisches Recht, $ 203, t. 1, p. 200, signale et combat cette explication. Sans doute l'alimentation peut avoir une certaine influence générale sur le tempérament physique et par suite sur le moral ; mais, comme le prouve l'expérience, cette influence ne peut aller jusqu'à communiquer à l'homme les vices de l'animal dont il se nourrit. Si les Arabes sont enclins à la vengeance, ce n'est pas parce qu'ils mangent de la chair de chameau, animal très vindicatif, mais plutôt par fierté traditionnelle ; les peuples du sud de l’Europe sont très vindicatifs, et ne mangent d'aucun animal signalé spécialement pour ce vice. Nous mangeons de plusieurs animaux défendus aux Juifs; on ne voit pas quels vices cette nourriture autrefois prohibée développe en nous.
D'après Origène, le but de Moïse a été d'éloigner les Hébreux de l'idolâtrie, en déclarant impurs les animaux que les Égyptiens regardaient comme « divinatoires », parce qu'ils étaient employés par leurs prêtres à la divination. Contra Celsum, τν, 93, t. x1, col. 1171. Cette explication n'est guère plausible ; Moïse, voulant provoquer le mépris des Hébreux pour ces animaux vénérés par les Égyptiens, n'avait pas besoin de les déclarer impurs; il aurait atteint le même but, en permettant aux Hébreux de faire cuire ces animaux et de se les mettre sous la dent. C'est ce qu'il fit pour d'autres animaux encore plus vénérés par les Égyptiens : le bœuf, le bélier, etc., adorés en Égypte et rôtis en Israël.
Théodoret accepte et développe l'opinion d'Origène. D'après lui, Dieu, prévoyant la stupide idolätrie dans laquelle tomberaient les hommes en allant jusqu'à adorer des animaux, voulut préserver de cette folie les Hébreux : en conséquence, il leur permit de manger la chair des animaux, afin qu'ils ne fussent pas portés à adorer ce qu'ils mangeraient; et même il en déclara plusieurs espèces impures, afin qu'ils conçussent pour elles encore plus de mépris. In Gen., q. 55, t. Lxxx, col. 158 ; Zn Lev., q. 1, t. Lxxx, col. 299. Quoique cette interprétation soit ingénieuse, et qu'il puisse y avoir en elle quelques parcelles de vérité, cependant la distinction des animaux purs et impurs ne paraît pas suffisamment expliquée, attendu qu'il y a, dans la catégorie des impurs, bien des animaux qui n'ont jamais été adorés chez les Égyptiens, ni ailleurs.
Plusieurs auteurs disent que, par cette distinction des aliments, Moïse voulait morigéner et mater le peuple hébreu, toujours prêt au murmure et à la révolte, et lu donner ainsi fréquemment l'occasion de pratiquer l'obéis . sance, la tempérance, etc. Cf. Cornelius a Lapide, In Lev., x1, 2. Cette explication a le tort de convenir, non seulement à la loi qui nous occupe, mais encore à toute la législation mosaique. En expliquant tout, elle n’explique rien.
Un bon nombre d'auteurs ecclésiastiques, et même de Pères de l’Église donnent à cette loi de Moïse une explication symbolique. Les animaux qu'il interdit représentent différents vices, contre lesquels il prémunit les Hébreux ; ainsi le porc désigne l'impureté ; le cygne, l'orgueil ; les oiseaux de proie, le vol et la rapine ; le lièvre, la pusillanimité, etc., etc. C'est l'explication que le grand prêtre Éléazar donnait aux envoyés de Ptolémée Philadelphe (284-247), si l'on peut en croire les extraits d’Aristée que
| nous a conservés Eusèbe, Præpar. evang., vi, 9, t. XXI,
col. 626-635. C'est aussi l'explication que donne l'auteur de la lettre attribuée à saint Barnabé ; voir surtout le chapitre x. Opera Patrum apostolicorum, édit. Funk, Tubingue, 1881, p. 31-35. Novatien entre sous ce rapport dans des détails minutieux, et assigne à chaque animal interdit le vice qu'il est chargé de personnifer. Novatien, De Cibis judaicis, c. ni, t. 11, col. 356 et suiv. Cf. Clément
d'Alexandrie, Pædag., ἢ, 10, t. ΠῚ, col. 498 et suiv.; S. Cyrille d'Alexandrie, Cont. Julian., 1X, cirea finem , t. LxXxvI, col. 983 et suiv.; S. Augustin, Cont. Adimantum, xN, À, t. xLIT, col. 152; Bède, In Lev., ΧΙ, t. XCT, col, 345. Tout le monde sait combien cette interprétation symbolique était en vogue dans les premiers siècles de l'Église, surtout dans l'école judéo-alexandrine. Cf. F. Vigouroux, Manuel biblique, Paris, 1890, t. 1, p. 299 et suiv., p. 313 et suiv. Voir ALEXANDRIE 2. Mais de même que, dans les faits historiques, la signification allégorique n'exelut pas, et, au contraire, suppose l'explication littérale ; ainsi, dans la loi, l'interprétation symbolique, non seulement n'exclut pas, mais au contraire suppose l'interprélation littérale. Moïse ἃ pu avoir pour but, dans ses lois sur les animaux impurs, d'éloigner son peuple de certains vices; mais pourquoi, voulant atteindre ce but, a-t-il choisi comme moyen un procédé symbolique? Et pourquoi, de tous les procédés symboliques qui pouvaient se présenter à son esprit, a-t-il préféré celui dont il s’agit, c'est-à-dire la distinction des animaux en deux catégories ? C'est ce que ne dit pas l'explication allégorique, et c'est pourquoi, si elle a du vrai, elle n’est pas complète. Voici, croyons-nous, les deux buts principaux que Moïse s’est proposés dans ses lois sur la distinction des animaux par rapport à l'alimentation. D'abord il a voulu séparer plus complétement son peuple des idolâtres au milieu et à côté desquels il devait vivre, et lui imprimer ainsi un caractère de sainteté qui le grandirait à ses propres yeux. Le but principal de la législation mosaique a été de conserver dans Israël le culte du vrai Dieu, et par conséquent de le détourner à tout prix de l'idolätrie. Le moyen général pris par Moïse pour atteindre ce but a été de « séparer » les Israélites des peuples idolätres qui étaient leurs voisins. Remarquons que Dieu lui-même, dans le même but, a séparé physiquement son peuple de tous ses voisins, en le cantonnant dans un petit pays environné de toutes parts soit par la mer, soit par des rivières, soit par des montagnes ou des déserts. Cetle séparation physique, quoique efficace, ne suflisait pourtant pas, soit parce que, après tout, les Israélites ou les étrangers pouvaient franchir la barrière qui les séparait, soit parce que des étrangers idolâtres vivaient au milieu même des Israélites ou dans un voisinage très rapproché. Jud., 11, 3 ; 20-83 ; ur, 1-5. Il fallut donc, outre la séparation physique, une séparation morale. Or, un des moyens, parmi beaucoup d’autres, de cette séparation morale, c'est la loi dont nous parlons. Afin de rendre plus difficiles, plus rares, et moins intimes les relations de son peuple avec les idolätres, ses voisins, Moïse lui défend de manger de plusieurs espèces d'animaux dont pouvaient manger ces idolâtres; il déclare ces animaux, au point de vue de l'alimentation, impurs et exécrables ; il ne veut pas que les Israélites en souillent leur corps et leur âme, Lev., xr, 43. Aussi, c’est cette idée de séparation, et, en conséquence, de sainteté, qui se manifeste chaque fois que Dieu propose cette loi à son peuple : « Je suis, leur dit-il, le Seigneur votre Dieu, qui vous ai séparés de tous les peuples ; séparez donc aussi vous - mêmes les animaux impurs de ceux qui sont purs. Ainsi vous serez saints, parce que je suis saint, moi, le Seigneur, et que je vous ai séparés de tous les peuples, afin que vous fussiez à moi. » Lev., xx, 25-26. Cf. Deut., x1v, 2-3. Quelques auteurs, par exemple, Saalschütz, Das Mosaische Recht, Berlin, 1853, k. 28, p. 251, trouvent étrange ce moyen de séparer un peuple de ceux qui l'environnent. Oui, peut-être ce moyen parait étrange, quand on raisonne d'après nos mœurs actuelles, qui ne mettent d'autres limites à notre liberté de manger de toute espèce de viandes que celles qui sont posées par l'hygiène et les instincts de la nature ; mais quand on se transporte dans les temps et dans les lieux où vivaient les Israélites, ce moyen, au contraire, paraît tout naturel, puisqu'il était, comme nous l'avons vu, dans les idées et les goùts des