Squelette du Cervus megaceros
vigne. Ils ne connaissaient guère pourtant que le midi de la Gaule, où l'olivier et la vigne prospèérent aujourd'hui. Virgile nous montre le Danube traversé par des chars, et les habitants de ces contrées misérables se retirant dans des cavernes, vêtus de la peau des bêtes fauves, absolument comme le faisaient, au dire de la préhistoire, nos barbares prédécesseurs de l'époque quaternaire. Ovide, qui a passé plusieurs années de sa vie dans la région du Danube, nous montre ce fleuve entièrement glacé à son embouchure, de façon à livrer passage à de lourds chariots. Il ajoute qu'il a vu le vin gelé dans les outres, et la mer Noire prise elle-même par les glaces au point qu'il a pu marcher sur ses eaux. Et comme il craint d'être arcusé d’exagération, il en appelle au témoignage de deux
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anciens gouverneurs de la Mæsie, qui ont pu comme lui constater ces faits.
L'Italie elle-même n'avait point alors son climat actuel: du moins les écrivains latins en parlent-ils en termes qui ne lui conviendraient point de nos jours. Ils font mention dé neiges amoncelées, de rivières qui charrient des glaçons, du triste hiver qui fend la pierre et enchaine le cours des fleuves, et cela dans la région la plus chaude de l'Italie, au pied des remparts de Tarente, Un tel tableau s'appliquerait tout au plus aujourd'hui à notre pays.
Même témoignage au sujet de l'abondance des cours d’eau. Ici la géologie joint sa voix à celle de l'histoire pour attester que la plupart des rivières avaient, il y ἃ 1 500 ou 2000 ans, un débit supérieur, au moins par moments, à leur débit actuel. M. Michel de Rossi l'a prouvé pour le Tibre; d'autres l'ont établi également pour plusieurs de nos fleuves d'Europe, ou même de l'Asie et de l'Amérique septentrionale.
D'après toutes les apparences, si l'abondance des eaux et l'intensité du froid n'étaient pas telles alors qu'elles durent être à l'époque quaternaire, elles en différaient peut-être assez peu, et nous sommes persuadé qu’un grand nombre de phénomènes attribués par les géologues à cette époque se sont passés en réalité en pleine période historique.
Tout prouve done, la faune aussi bien que la climatologie, que l'époque quaternaire n’est pas loin de nous. Quant à sa durée, nous l’ignorons entièrement; mais il Υ ἃ tout lieu de croire qu'elle ne fut pas considérable. Au reste, nous n’avons pas besoin de la connaître pour la question qui nous occupe; car, d'après toutes les apparences, l'homme n’a pas vu les commencements de cette époque. ΤΙ n’a pas précédé la période glaciaire, et n’a pas même été contemporain de la grande extension des glaciers. Son origine est donc relativement récente.
On nous objectera peut-étre les quatre phases industrielles que M. de Mortillet nous donne comme autant de subdivisions de l’époque quaternaire, et dont il a fait ses périodes de Chelles, du Moustier, de Solutré et de la Madeleine (fig. 3%); mais cette difficulté nous embarrasse peu. Si nous admettons, avec les nrincipaux représentants de la science préhistorique, que 1 époque quaternaire coïncide avec l’âge paléol‘thique ou le la pierre taillée, nous nous refusons absolument à considérer comme nettement successives les sous-périodes qu'il ἃ plu à M. de Mortillet d'établir dans cet âge, sans doute pour l'unique motif d’en
‘prolonger la durée. Les préhistoriens les plus sérieux dé-
clarent inadmissible cette classification, basée uniquement sur les types des outils de pierre. « Les variétés constatées entre ces types, observe judicieusement M. Salomon Reinach, s'expliquent tantôt par la différence des matériaux mis en œuvre, tantôt et surtout par l'inégalité de civilisation, par la diversité des habitudes et des besoins propres aux tribus et aux clans qui les fabriquaient, et qui pouvaient se trouver à des étapes de progrès matériel très éloignées , tout en étant contemporaines dans le temps et voisines dans l’espace. Vouloir tirer de là des indices chronologiques, c’est admettre, « priori et sans preuves, l’uniformnité du progrès industriel; c'est appliquer, par un véritable paralogisme, la méthode géologique à l’histoire des premières civilisations. » Époque des alluvions et des cavernes, p.95.
S'il y avait chance d'arriver à classer chronologiquement les temps quaternaires, ce serait plutôt, cé semble, en s'appuyant sur la faune. Assez longtemps on ἃ pu croire quil y avait eu succession parmi les animaux Caractéristiques de cette époque. Il semblait que le grand ours eût disparu avant le mammouth, ét celui-ci avant le renné. Mais on ἃ constaté tant d’exceptions à cette prétendue règle, l'ours des cavernes ἃ été si souvent rencontré avec des espèces récentes, le renne a été trouvé parfois si manifestement superposé à l'éléphant, par exemple, dans la caverne de Montgaudier (Charente), qu'il n’est plus guère
ADAM (PALÉONTOLOGIE
possible aujourd’hui de formuler un ordre ‘de disparition applicable aux espèces animales de l'époque quatérnaire, Pratiquement, le mieux est de considérer comme contemporains tous les animaux et tous les produits industriels se rattachant à cette époque, à moins qu'ils ne soient neltement superposés dans un même gisement qui ἃ échappé à tout remaniement; or ces cas de superposition sont rares, et si parfois ils ont semblé confirmer la classification de M. de Mortillet, presque aussi souvent ils ont présenté l’ordre inverse.
En formulant ces réserves, nous sommes loin de nous élever contre la dénomination de types chelléen, moustérien, solutréen et magdalénien, proposée par M. de Mortillet. Ces termes, empruntés aux localités où dominent
34, — Silex caractéristiques des quatre prétendues époques de M. de Mortillet.
A. Chelles. — B. Le Moustier. — C. Solutré, — D. La Madeleine,
ces diverses formes, ont pour les adeptes de la préhistoire un sens précis, qui dispense d’une description. Ils ont done leur raison d’être, et sont employés avec avantage dans le classement des collections d'archéologie préhistorique. Mais on ne saurait leur faire désigner autant d'époques successives, sous peine de tomber dans l'arbitraire et dans l'invraisemblance : dans l'arbitraire, parce que cette classification n’est point justifiée par la stratigraphié; dans l'invraisemblance, parce qu'il n’est pas rationnel que l'homme n'ait guère eu à chaque époque qu'un instrument à sa disposition.
Si nous n'avons pas à nous préoccuper, àu point de vue du temps, des subdivisions établies dans l’époque quaternaire, nous avons du moins à compter avec l'innombrable quantité d'outils en pierre qui constitue le mobilier de l’âge paléolithique, et il est des esprits que ce simple argumént ne laisse pas de frapper. Quand on se trouve en présence de collections aussi considérables que celle de Saint-Germain-en-Laye, on est tenté de se dire qu'un si grand nombre d'instruments suppose un grand nombre de générations. Et pourtant il suffit d'un instant de ré= flexion pour se convaincre que tous les outils de pierre recueillis jusqu'ici dans notre pays n’égalent pas sans doute en nombre les habitants qui l’occupent,
Cet argument se retourne, on peut le dire, contre ceux qui l'emploient. Si l’âge de la pierre avait eu la durée qu'ils lui attribuent, il serait inexplicable que les objets en pierre fussent aussi rares qu'ils le sont; car, il faut se le rappeler, les objets de cette nature ne sont pas comme les instruments en métal, qui s’oxydent et disparaissent : ils subsistent indéfiniment; même quand ils se brisent, les fragments en sont reconnaissables.
Encore convient-il, si l’on veut avoir véritablement le mobilier de l’âge paléolithique ou quaternaire, d'éliminer un bon nombre d'armes ou d'outils en pierre qui doivent appartenir à l’âge historique. Il s’en faut, en effet, que l'usage de la pierre ait disparu avec l'apparition des métaux. Il s’est prolongé, pour ainsi dire, jusqu’à nos jours, même dans nos pays civilisés ; il serait facile d'en fournir des preuves empruntées à l’histoire et à l'archéologie. Tout instrument de pierre ne remonte donc pas nécessairement à l’âge de la pierre. Pour être autorisé à l'y rattacher, il faut que les conditions de gisement nous y invitent.
Nous n’en reconnaissons pas moins qu’il y eut un temps où la pierre fut utilisée à l'exclusion de tout métal. Nous consentons même, en face d’un certain nombre de faits assez significatifs, à partager cet âge en deux époques : l'époque paléolithique (ou quaternaire) et l’époque néolithique, celle de la pierre taillée et celle de la pierre polie, bien que cette dernière tende de plus en plus à se confondre avec l’âge du bronze. Mais tout cela ne nous reporte pas à une antiquilé aussi reculée qu'on le pourrait croire. Diverses considérations historiques et ethnographiques, que nous avons le regret de ne pouvoir exposer, nous permettent d'attribuer l'importation du fer aux Gaulois, qui envahirent nos contrées trois ou quatre siècles avant J.-C. L'industrie néolithique ou de la pierre polie, à laquelle s’associa de bonne heure celle du bronze, nous aurait été apportée par un autre rameau de la même race arienne ou indo-européenne, par les Celtes qui, suivant touteapparence, prirent possession de notre payssix ou dix siècles plus tôt, ets’y sont perpétués jusqu’à nos jours dans les régions les plus difficilement accessibles de l’ouest et du centre. Antérieurement, c’est-à-dire à partir du dixième ou du quatorzièmesiècleavant].-C., nousserionsen pleine époque paléolithique ou quaternaire, et des populations de ces temps reculés, populations étrangères cette fois à la race arienne, aujourd’hui dominante en Europe, il resterait encore des témoins : au nord, chez les Finnois; au sud , chez les Basques, qui parlent une langue primitive et accusent une origine toute différente de la nôtre.
Combien de temps dura cette première civilisation? Nous l’ignorons; mais le maigre mobilier qu’elle nous a laissé ne nous oblige pas assurément à lui attribuer plus d’une dizaine de siècles. Cela nous conduit à 2000 ou 2500 ans avant J.-C., c'est-à-dire à une date contemporaine du moyen empire égyptien, et de beaucoup postérieure au déluge, à s’en tenir à la chronologie des Septante.
Les préhistoriens partisans des longues chronologies se récrieront contre ces chiffres. Nous les défions d'en établir la fausseté et d'en produire de plus vraisemblables.
Peut-être invoqueront-ils les prétendus ckronomètres naturels, si déconsidérés qu'ils soient. Suivons-les un moment sur ce terrain. Les chronomètres en question consistent pour la plupart en des formations de diverses natures, — alluvions, dépôts tourbeux, stalagmites des cavernes, etc., — qui continuent de s'effectuer sous nos yeux, et dans lesquels on a trouvé à diverses hauteurs des produits de l’industrie humaine. Comme quelquesuns de ces produits sont datés soit par leur nature même, soit par leur association avec des pièces de monnaie, il semble qu'on puisse en déduire et la rapidité avec laquelle ces dépôts se sont formés, et, comme conséquence, l’âge des objets préhistoriques qu'ils contiennent. Citons-en
ADAM (PALÉONTOLOGIE
un exemple qui a fait grand bruit dans le monde des préhistoriens, il y a quelques années. Le chemin de fer qui longe au nord le lac de Genève ἃ coupé, tout prés de Villeneuve, à une profondeur de 7 mètres, un cône formé par des galets et détritus de toute sorte, apportés par le torrent de la Tiniére. Lors de l'exécution de cette tranchée, on a trouvé : à 1 m. 20 de profondeur, une pièce de monnaie qu'on ἃ considérée comme romaine; à 3 mêtres, des objets de bronze , et à 5 m. 70, une poterie grossière, du charbon et un cräne humain. On s'est dit : Si la pièce de monnaie ne se trouve qu'à 1 m. 20 de profondeur, bien qu’elle ait 1500 ans d'existence, c'est que le dépôt s’est accru seulement de 8 centimètres par siècle. D'après cette donnée, les objets en bronze remontent à 3700 ans, et le dépôt archéologique inférieur, considéré comme néolithique, à 7500 ans environ. Pour que ce calcul fût exact, il faudrait que le cône de la Tiniére se fût formé avec une régularité absolue, de la base au sommet, et aussi que la couche supérieure représentât réellement un espace de 1500 ans. Or ces deux conditions sont loin d’être remplies. D'abord, rien n'est plus irrégulier que le régime d’un torrent. Il y a tout lieu de croire que celui de la Tinière transporta au début des matériaux plus abondants, alors qu'il rencontrait des terres meubles ou des roches désagrégées, au lieu de la roche compacte à laquelle il a dû ensuite s'attaquer. En second lieu, c’est tout à fait arbitrairement qu'on admet que le dépôt supérieur s’est effectué en 1500 ans, même si l’on suppose que la pièce de monnaie date bien de l’époque romaine ; ce qui n’est pas prouvé. On a observé, en effet, cue depuis lan 1245 au moins l’endiguement du torrent a mis le cône à l'abri des inondations. C’est donc en huit siècles au plus que la courbe supérieure s’est formée : ce qui porte à 15 centimètres la part de chaque siécle, et réduit de moitié l’âge du prétendu gisement néolilique trouvé à la base du dépôt.
Des objections analogues peuvent être faites aux calculs qu’on ἃ voulu baser sur d’autres phénomènes du même genre. Il est cependant un de ces chronomètres naturels qui nous parait reposer sur des données à peu prés inattaquables : c’est celui que M. Kerviler a signalé à Saint- Nazaire. Dans les alluvions qui occupaient l'emplacement du nouveau bassin à flot dont la création lui était confiée, cet ingénieur a trouvé à 6 mêtres de profondeur une monnaie de Tétricus (268-275) associée à des fragments d'amphore, et au-dessous, de 8 m. 50 à 10 τη. 50, divers objets en bronze et en pierre, plus un crâne humain de forme dolichocéphale, et considéré comme caractéristique de l’âge néolithique ou de la pierre polie. Partagée entre les seize siècles qui nous séparent de Tétricus, la couche supérieure donne 35 à 37 centimètres par siècle. A ce compte, les objets préhistoriques situés à la base du gisement remonteraient à une époque comprise entre le quatrième et le dixième siècle avant J.-C. Il était à craindre, il est vrai, là comme ailleurs, que la formation des alluvions de Saint-Nazaire ne se füt pas effectuée régulierement. Heureusement, une seconde découverte est venue confirmer la première, en permettant à M. Kerviler de contrôler ses calculs. L’habile et sagace ingénieur a constaté que les alluvions auxquelles il avait affaire étaient divisées en une infinité de petites couches de 3 à 4 millimètres d'épaisseur, qui représentent évidemment l'apport annuel de la rivière. Ces couches sont séparées les unes des autres par un mince feuillet d'humus, qui doit sans doute son origine aux feuilles et débris herbacés que l'automne apporte chaque année. De fait, cent de ces couches représentent 35 centimètres : ce qui a pour résultat de placer la monnaie de Tétricus à sa date vérilable, et conséquemment de reporter le dépôt préhistorique inférieur à la date que lui avait primitivement assignée M. Kerviler. ἃ
On pense bien que ce résultat n'a pas été facilement admis par les partisans des longues chronologies. Il n’a cependant rien d'invraisemblable. Rien n'empêche qu'on
n'ait fait usage de haches en bronze à l'embouchure de la Loire six siècles avant J.-C. Les haches de même métal qu'on ἃ trouvées récemment soit sur l’acropole d'Athènes, soit dans un tombeau punique de Carthage, ne remontent pas, suivant toute vraisemblance, à une époque beaucoup plus reculée.
Nous jugeons inutile de mentionner les autres chronomètres naturels auxquels on a successivement eu recours, Aussi bien n’ont-ils point, à beaucoup près, la valeur du dernier. Qu'ils le veuillent ou non, les adeptes de la préhistoire doivent reconnaître que les longues évaluations que quelques-uns nous proposent n'ont aucune base scientifique. L'un d'eux, M. Salomon Reinach, n'hésite pas à en faire l’aveu : « Lorsque M. de Mortillet, dit-il, attribue une durée de 222000 ans, dont 100000 pour le moustérien, aux quatre phases de la période paléolithique, il abandonne le terrain de la science pour celui de la fantaisie, où la critique doit renoncer à le suivre. » Description raisonnée du musée de Saint-Germain-en-Laye, EX p.18.
En somme, de toutes les chronologies, celle dont la Bible nous fournit les éléments est encore la plus autorisée, et nous avons beau chercher, nous ne voyons rien, absolument rien dans les sciences naturelles qui aille manifestement à l'encontre. Pas plus sur ce point que sur les autres, les traditions enseignées dans le texte sacré n’ont reçu de démenti. L'écrivain au nom peu suspect que nous venons de citer n’est pas loin sans doute de partager notre avis, quand il dit de ces traditions qu’elles « devaient être l’œuvre réfléchie d’une caste sacerdotale qui avait étudié avec beaucoup de perspicacité la physique du globe; d'où les concordances si frappantes qu'on ἃ signalées entre le texte biblique et les enseignements de la science moderne. » Ibid., p. 71.
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