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FAÏENCE ÉMAILLÉE

L’origine des faïences émaillées ou faïences proprement dites1, c’est-à-dire des poteries recouvertes d’un émail blanc opaque masquant complètement la couleur de la terre, et susceptible de recevoir des colorations riches, brillantes et variées, est des plus difficiles à déterminer.

Il paraît hors de doute que les briques émaillées

i. Brongniart, afin de les distinguer des faïences fines ou terres de pipe , lesappelle aussi faïences communes.

INTRODUCTION

trouvées dans les ruines de Nimive et de Babylone par MM. Botta, Layard,, V. Place, Delaporte, etc., aussi bien que les superbes frises rapportées de la Susiane par M. et Mme Dieulafoy, contiennent de Pétain1, mais sa présence y est purement accidentelle ; il n entre guère que dans les pétales blancs des rosaces qui jouent un si grand rôle dans la décoration assyrienne et il y est toujours recouvert d'un vernis vitreux,, transparent, alcalin ou plombeux.

Evidemment le secret de ces glaçures, dont les anciens peuples de l'Orient avaient revêtu les murs de leurs palais, n’a jamais été perdu. Les Persans le conservèrent et leurs plus anciennes mosquées nous montrent jusqu'à quel point et avec quelle grande intelligence du sentiment décoratif ils surent pousser l'art d’enrichir leur architecture de plaques éblouissantes sous leur manteau d’émail. En Asie Mineure, de nombreuses manufactures, situées entre Brousse et Nicée, et dont les travaux, selon toutes probabilités, étaient dirigés par des ouvriers persans, fournirent de faïences décorées avec un art merveilleux les mosquées,

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les bains, les palais et les tombeaux de l'Egypte et de la Turquie y en même temps qu’elles fabriquaient des vases, des coupes et des écuelles dont nos pères, au retour des Croisades, rapportèrent quelques spécimens comme des souvenirs ou comme de pieux trophées de la Guerre sainte. Ce sont certainement ces rares échantillons de la céramique orientale que les Inventaires du Moyen-Age désignent sous le nom d 'œuvres d’ O ultremer ou d'ouvrage de Damas. L’absence de documents précis ne permet pas d'assigner une date certaine à cette fabrication que l'on peut faire remonter cependant à la fin du vnft siècle ou au commen-

i. Ce fait, qui a> une importance considérable au point de vue de l’histoire des origines de la faïence, se trouve, du reste, confirmé par l’inscription des Annales dans lesquelles Saryoukin — ou Sargon — célébrant les ornements de ses palais, parle de couleurs faites par « le plomb, le fer et l’étain ».

cernent du vme, avec la dynastie syrienne des Ommiades dont le chef Moawiah fit de Damas la capitale de son empire.

C'est à ces poteries que le moine Théophile, qui vivait au xie siècle, fait allusion dans son traité : Diversarum artium schedula, au chapitre XVI du livre II, intitulé : Des vases d'argile peints avec différentes couleurs de verre. « Les Grecs, dit-il, fabriquent des plats, des nefs et d’autres vases d’argile qu’ils peignent de cette manière. Ils prennent les différentes couleurs et ils les broient chacune séparément avec de l’eau, mêlant ensuite à chaque couleur un cinquième de verre coloré de même qui a été finement pulvérisé à part avec de l’eau. Avec ce mélange ils peignent des cercles, des arcs, des carrés, qu’ils remplissent d’animaux, d’oiseaux, de feuillages et de toute autre chose suivant leur goût. Lorsque les vases sont ainsi ornés de peintures, ils les placent dans un fourneau à cuire le verre à vitre et allument au-dessous un feu de bois de hêtre sec jusqu’à ce qu’environnés par la flamme ils soient incandescents. Alors, enlevant le bois, ils bouchent le fourneau. Ils peuvent décorer certaines parties de ces vases soit avec de l’or en feuilles, soit avec de l’or ou de l’argent réduits en poudre. »

C’est certainement aux lustres métalliques auréocuivreux, obtenus soit par le cuivre, soit par l’argent, que Théophile, dans son ignorance de certains procédés employés, fait allusion à la fin de ce passage ; quant à la façon dont il décrit le mode de décoration, il ne nous semble pas qu’il puisse y avoir de confusion à ce sujet ; il n’est pas question d’émail opaque, c’est toujours une couverte vitreuse colorée, silico-alcaline, qui vernit les poteries, et il faut attendre un siècle ou deux au moins avant de voir apparaître l’émail opaque, l’émail d’étain.

INTRODUCTION

Il nous paraît donc à peu près certain que les Persans ont été les conservateurs de l’industrie céramique dans l’ancien Orient et que ce sont eux qui en ont enseigné la pratique aux Arabes. Certains vases persans auxquels on peut assigner une date extrêmement reculée, entre autres une bouteille à vernis vert du Musée de Sèvres (n° 7112 de l'Inventaire ), dont l'ornementation en relief rappelle le grand style des sculptures de Ninive et de Babyîone, viennent appuyer cette hypothèse. Quant à la connaissance que les potiers de l'Iran auraient eue de l'émail stannifère, aucun doute ne peut subsister à cet égard b

A leur tour les Arabes importèrent en Europe les secrets de la fabrication orientale par deux voies différentes, l'Espagne et la Sicile, et ici, grâce aux recherches faites par le baron Davillier qui en a consigné les résultats dans son Histoire des Faïences hispano-moresques , grâce aussi aux témoignages des œuvres elles-mêmes, nous quittons le champ des hypothèses pour entrer dans le domaine des faits certains.

En faisant la conquête de l'Espagne au commencement du vme siècle, les Arabes y apportèrent les sciences et les arts qu'ils cultivaient et il leur fut d'autant plus facile d'y mettre en œuvre les perfectionnements qu’ils avaient introduits dans la fabrication des poteries, que l'Espagne avait dû conserver quelques traditions des arts céramiques pratiqués autrefois avec tant de succès par les Romains. Mais à la fin du xne siècle ils furent chassés de la Péninsule par les Almoravides venus du nord de l’Afrique, et ceux-ci, à leur tour, durent céder bientôt la place aux Almohades, dynastie de princes mores. Ces derniers continuèrent les traditions artistiques des Arabes, mais en imprimant à

1. Voir, entre autres, un vase du Musée Adrien Dubouché à Limoges, n° 677 de la Collection Paul Gasnaolt.

xxxvm DICTIONNAIRE DE LA CÉRAMIQUE

leurs œuvres uin caractère particulier qui ne permet pas de confondre les deux arts ensemble quoique le second dérive du premier. !La désignation de faïences hispanomoresques proposée par Davillier à la place d’ hispanoarabes employée jusqu’à la publication de son livre est donc d’autant plus admissible que, parmi les produits céramiques originaires de l'Espagne, il n'en existe pas que l’on puisse avec certitude faire remonter au temps de la domination arabe, ni même au delà de la fin du xme siècle ou du commencement du xiv®.

Il n’en est pas de même pour la Sicile et, quoique ayant la même origine, les manifestations de l'art céramique dans les deux pays sont parfaitement tranchées. Soit que les Arabes chassés de l’Espagne et réfugiés en Sicile y aient fondé des fabriques», soit que des potiers venus de Rhodes ou du côté de l’Asie Mineure y aient transporté leur industrie, les faïences qui y furent fabriquées pendant le xive et le xve siècle diffèrent tellement des faïences d’Espagne que l’on peut sans hésitation les désigner sous le nom de siculo-arabes.

Suivant nous, les caractères si nettement tranchés qui séparent ces deux sortes de poteries, d’origine commune cependant, sont le résultat de la nature même de leur pâte. Dans les faïences arabes, comme dans les poteries persanes, la pâte argilo-sïliceuse, blanchâtre, pouvait recevoir directement une décoration qui prenait de la vigueur sous un émail vitreux et transparent, mais en Espagne où les potiers ne trouvèrent qu’une argile fortement colorée, iis durent nécessairement chercher à en masquer la couleur et c’est alors qu’ils furent amenés à recouvrir entièrement leurs produits avec l'émail d’étain, blanc et opaque, qui n’avait été employé jusqu’alors que comme un élément décoratif, c’est-à-dire comme une couleur blanche venant

INTRODUCTION

•s’ajouter à la gamme des autres couleurs. C’est donc en Espagne, croyons-nous, qu’aurait pris naissance l’industrie de la véritable faïence, la faïence à émail stannifère, qui régna en souveraine pendant plusieurs siècles, et qui devait produire, dans ses diverses manifestations, tant d’œuvres remarquables.

Il n’existe aucun document positif, aucun monument, qui puissent nous renseigner sur l’époque où furent établies en Espagne les premières fabriques de faïences; ce qui paraît certain, cependant, c’est que Malaga, ville située à l'emboucbure de la Guadajoz et voisine de Grenade, était, dès le xive siècle, le centre d’une industrie assez importante et assez renommée pour permettre de supposer qu’elle datait déjà de loin. Le passage suivant emprunté à la relation des voyages d’Ibn-Batoutah, de Tanger *, qui, vers i35o, visitait Malaga, ne laisse subsister aucun doute à cet égard ce ... On fabrique dans cette ville la belle poterie dorée que l’on exporte dans les contrées les plus éloignées. »

Cette « belle poterie dorée » n’est autre évidemment qu’une tradition, une suite des faïences à reflets auréocuivreux que l’on trouve sur les plus anciens revêtements des monuments de la Perse.

Suivant Davillier, c’est vraisemblablement à Malaga que fut fabriqué le célèbre vase de l’Alhambra, « le plus beau monument de faïence connu )>, et cette opinion se trouve confirmée par la forme des caractères et le style des ornements qui le recouvrent et qui rappellent le xive siècle, c’est-à-dire, précisément, l’époque où Ibn-Batoutah écrivait la relation de ses voyages.

Puis viennent les fabriques établies dans les îles Baléares, surtout à Majorque, qui faisait avec le Levant et

i. Voyages d’Ibn-Batoutah, traduction Defrémery, cités par le baron Davillier ■dans son Histoire des faïences hispano-moresques, p. 12.

toutes les côtes de la Méditerranée un commerce si considérable, que « le mot majolica, anciennement employé en Italie, et dont on se sert encore aujourd’hui pour désigner la faïence en général, tire son étymologie du nom de cette île, nom que les auteurs italiens, par un euphonisme naturel à l’esprit de leur langue, ont toujours écrit « majolica » au lieu de « majorica 1 ».

J. C. Scaliger, qui écrivait au commencement du xvie siècle, dit, en parlant des poteries qui arrivaient d'Espagne et que Ton préférait aux plus belles vaisselles d'étain : « ... Nous les appelons majolica en changeant une lettre du nom d'une des îles Baléares où, assure-t-on, se font les plus belles. » Fabio Ferrari, dans ses Origines de la langue italienne, dit également que le mot « majorica » a été changé en « majolica » par « une certaine caresse de langage (per un certo re{{0 di lingua) », et le Dictionnaire de la Crusca, au mot « majolica », assure que la faïence est ainsi nommée de File Majorque où on commença à la fabriquer A

Iviça, la troisième des îles Baléares, était également renommée pour ses faïences, qui avaient la réputation de préserver du poison 3.

Les fabriques du royaume de Valence, beaucoup plus importantes, devaient avoir une origine au moins aussi ancienne, mais ce n'est guère qu’à partir du xve siècle qu'il est possible d'assigner a leurs produits un caractère

1. Davillier, op. cit., p. 24. — Des le xnie siècle Dante l’écrivait également ainsi :

« Tra l’isola di Cipri e di Majolica. »

2. Le centre principal de la fabrication de l’ile Majorque devait être la petite ville d’Ynca située dans l’intérieur, à quelque distance de la capitale. Un plat du Musée de Cluny (n° 2691 du Catalogue de 1881), à reflets métalliques rouges, porte à son centre un écusson aux armes de cette ville. Un plat analogue existe au British Muséum.

3. Cf. J. G. Robinson, Catalogue of the spécial loan exhibition of Spanis'i and Portuguese ornamental art at South Kensingfon Muséum, 1881.

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déterminé. C’est à Valence, notamment, que Ton peut attribuer les grands plats, toujours à reflets métalliques, portant au centre des armoiries qui, dans beaucoup de cas, peuvent fournir des indications précieuses, et, souvent aussi, l’aigle de saint Jean, particulièrement vénéré à Valence. Leur réputation était du reste si bien établie que Lucio Marineo, « chroniqueur de Leurs Majestés Ferdinand et Isabelle », dans son livre De las cosas memorabiles de Espana > affirme que ce les faïences les plus estimées de l’Espagne sont celles de Valence, si bien travaillées et si bien dorées ».

Parmi les autres villes du royaume de Valence qui possédaient des fabriques, nous citerons surtout Manisès, dont les faïences d’après Diago (Annales du royaume de Valence ) étaient « si bien dorées et peintes avec tant d'art qu’elles ont séduit le monde entier ; à tel point que le pape, les cardinaux et les princes envoient ici leurs commandes, admirant qu’avec de simple terre on puisse faire quelque chose de si exquis ». Manisès était renommée surtout pour ses a^ulejos ou carreaux de revêtement en faïence émaillée, décorés souvent avec une grande richesse et dont l'usage était si général que le vieux dicton castillan : Non ara casa con ayulejos, quand on l’appliquait à quelqu’un, était dans toute l'Espagne des xvie et xvne siècles le signe de la pauvreté.

Après l'Espagne, c’est h Italie qui nous montre en Europe les plus anciennes manifestations de la poterie émaillée; mais, ici encore, les origines sont douteuses. Quelques auteurs italiens ont bien cherché à prouver que l'art de recouvrir la terre d'un émail brillant de couleurs variées, l'art de Yinvetriatura avait toujours été pratiqué en Italie et que, progressant peu à peu, il y était arrivé à son complet épanouissement dans la première moitié du xvie siècle pour s’affaiblir ensuite et disparaître presque complète-

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