‹ Dictionnaire de la céramique; faïences--grès--poteriesChapitre 9 sur 200 · X L 1 II · texte numérisé non relu

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donne la lumière frappant sur une surface brillante, il semble qu’elles soient alourdies par le blanc sur lequel elles ont été appliquées et avec lequel il semble qu’elles aient •été mélangées ; elles manquent surtout de profondeur et de transparence. Mais, pour des œuvres exclusivement réservées à la décoration architecturale comme le sont celles du sculpteur florentin, ce n'était pas là un défaut, et si Luca ne fut pas l'inventeur de cet émail, il eut du moins le mérite incontestable de l’avoir appliqué le premier, •d'une façon inconnue avant lui, pour en recouvrir ses admirables terres cuites, de façon à leur donner une durée presque indéfinie {faceve Vojpere di terra quasi eterne , a dit Vasari).

A dater de la fin du xve siècle, la fabrication et la décoration des poteries deviennent une des branches les plus importantes de l'industrie artistique de l'Italie. Sur tous les points du territoire, — dans les Marches, à Faenza, à Forli, à Rimihi et à Ravenne; en Toscane, à Florence, à Cafaggiolo et à Sienne ; dans le duché d'IJrbino, à Pesaro, à Castel-Durante, à Urbino et à Gubbio ; dans les Etats pontificaux, à Deruta et à Foligno ; dans le Nord, à Ferrare et à Modène ; dans la Vénétie, à Venise, à Bassano, à Padoue et à Vérone ; puis, un peu plus tard, à Gênes, à Savone et, enfin, à Castelli, — partout s’élevèrent des manufactures fondées ou protégées par les princes ou les souverains. Nous chercherons à étudier dans tous leurs détails les produits de chacune de ces fabriques et nous nous efforcerons d’en déterminer les caractères distinctifs.

Dans le principe, la décoration est exclusivement décorative , c’est-à-dire que les ornements dominent, épousant toujours la forme des pièces qu'ils recouvrent; les représentations de personnages, isolés, en pied ou en buste, sont assez simples ; le dessin, exprimé par un trait bleu ou

violet, est légèrement modelé, du meme ton dans les chairs, rehaussé de teintes plates dans les vêtements ; le jaune ou le rouge rubis à reflets métalliques, empruntés aux faïences hispano-moresques, y est fréquemment employé, surtout à Gubbio, avec maestro Giorgio Andreoli ; l'aspect archaïque est très prononcé.

Mais bientôt les peintres faïenciers se familiarisent avec les difficultés du métier, ils se rendent maîtres de leur palette, qui s’enrichit chaque jour, et alors ils deviennent plus ambitieux, ils ont des visées plus hautes. Les gravures de Marc-Antoine Raimondi, de Marc de Ravenne et de tant d'autres, en vulgarisant les compositions de Raphaël, leur donnent l'idée de les fixer sur l'émail inaltérable. A Urbino, surtout, des artistes auxquels on ne peut refuser une habileté prodigieuse, mais qui manquent assurément de goût, les transportent sur des plats, des coupes ou des vases, sans trop se soucier de la convenance des formes, et partout, sauf peut-être à Faenza où les traditions se conservent plus vivaces et plus pures, ils trouvent des imitateurs qui interprètent d'une façon plus ou moins heureuse, sur des faïences d’usage courant, des oeuvres du Titien, du Parmesan, du Zucchero et des Carrache : c'est la décadence qui commence. Un nouveau genre est créé à Urbino, celui des groteschi , appliqués en couleurs sur fond blanc; d'une conception charmante et d'une exécution irréprochable au début, ce genre de décoration tombe bientôt dans le commerce, le dessin s'alourdit, les couleurs s'altèrent et, bientôt, vers la fin du xvie siècle, il ne reste plus guère que le souvenir de ces ateliers d'où étaient sorties ces majoîiques dont la beauté était si universellement appréciée et la renommée si grande que les papes et les princes n'hésitaient pas à les envoyer en présents aux souverains étrangers, et dont les Montmorency et les Duprat, en

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France; les Fugger et les Tucker, en Allemagne, commandaient autrefois de si splendides services.

Mais cette force d'expansion qui caractérise la Renaissance italienne devait se faire sentir dans le domaine de la céramique aussi bien que dans les autres branches de Part, et c'est par des Italiens que sont fabriquées en France et dans d'autres pays les premières faïences à émail stannifère : à Paris, avec Girolamo délia Robbia qui couvre le château de Madrid, au bois de Boulogne, de revêtements de faïences ; à Lyon, par Julien Gambyn, de Faenza, Jehan- Francisque, de Pesaro, et Sébastian Griffo, de Gênes; à Nantes, par Jehan Ferro; au Croisic, par Horatio Borniola ; à Anvers, par Guido di Savino, etc., etc. Toutes ces fabriques du xvie siècle semblent, cependant, n’avoir eu qu'une existence éphémère1; peut-être leur a-t-il manqué, pour prospérer, ce qui avait fait la force et le succès des manufactures italiennes, le patronage des princes et des grands seigneurs ; peut-être aussi l'engouement qui se manifesta en France, dans la première moitié du xvT siècle, pour Part italien ne fut-il que le résultat d'une mode passagère contre laquelle luttèrent avec succès nos artisans, et, parmi eux, au premier rang, les habiles émailleurs de Limoges. Les plats et les aiguières qui sortaient des mains des Pénicaud,

i. Il faut bien dire aussi que les faïences fabriquées en France par des Italiens, à •en juger du moins par les spécimens qui sont venus jusqu’à nous, étaient de beaucoup inférieures à celles importées d’Italie et dont il était de bon goût de posséder des services. Outre le connétable de Montmorency et le cardinal Duprat dont nos •collections conservent des pièces armoriées, nous savons par les Inventaires et les témoignages des écrivains contemporains que plusieurs grands personnages en avaient des quantités souvent considérables. C’est ainsi que Pierre de l’Estoile nous apprend que le Cardinal de Birague, le mardi 26 juin, offrit une collation au Roi, aux reines et aux seigneurs et dames de la cour dans la grande galerie de son logis « en laquelle il y eut deux longués tables, couvertes d'onze à dou^e cens pièces de -vaisselle de Faenza, pleines de confitures sèches et dragées de toutes sortes accommodées en chasteaux, pyramides, plates-formes et aultres façons magnifiques, la plupart de laquelle vaisselle fut rompue et mise en pièces par les pages et les laquais •de la cour, comme ils sont d’insolente nature. — Qui fut une grande perte, ajoute le chroniqueur, car toute la vaisselle était excellemment belle. »•

des Léonard Limousin, des Courteys et des Pierre Reymond étaient d’un art, moins brillant peut-être, mais tout aussi élevé et aussi décoratif que celui qui était pratiqué à Urbinoet à Faenza, et les encouragements devaient plutôt aller trouver cette belle industrie,, bien française d’origine et dans laquelle: nous n’avions rien à apprendre du dehors.,

De leur côté,, aussi, nos potiers cherchèrent à leur tour à pénétrer les- secrets de cette industrie qu’ils, ne connaissaient pas, et plusieurs y réussirent. C’est ainsi que l’un d’eux, un Rouennais, Masseot Abaquesne, qui' se donnait

la qualité d’ « esmailleur de terre », exécutait en 1542 pour

le château d’Ecouen, construit par le maréchal de Montmorency, les magnifiques carrelages dont on voit aujourd’hui de si précieux spécimens dans nos musées, et des vases qui, tout en étant dans le ce goû-t italien », conservent cependant un caractère bien français. C’est également à cette époque qu'un pauvre potier de Saintes, Bernard Palissy, à force de courage, d’abnégation et de persévérantes recherches, parvint, seul, à créer un genre de poterie toute spéciale qui n’était plus de la terre vernissée, mais qui n’est pas non plus de la faïence proprement dite. C’est à ce moment aussi que furent fabriquées ces charmantes et rarissimes pièces connues sous le nom de « faïences de Henri II », véritables merveilles de la céramique qui, après avoir été pendant longtemps attribuées à un atelier établi dans son château d’Oyron par Hélène de Hangest, viennent enfin, après les recherches et les découvertes d’un de nos plus érudits critiques d’art, M. Edmond Ronnaffé, d’être restituées, avec des preuves qui paraissent irréfutables, à un atelier de Saint-Porchaire.

Mais ce n'étaient là que des tentatives isolées, des manifestations pour ainsi dire individuelles. Bernard Palissy, poussé par un sentiment bien excusable chez un homme

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qui avait enduré tant de misères et de privations avant d’arriver au but si ardemment poursuivi, ne fit pas: d’élèves dans la véritable acception du mot, puisqu’il ne les initia pas à la connaissance de la composition de ses merveilleux émaux. Il eut des aides qui devinrent ses imitateurs,, qui héritèrent de ses procédés de fabrication, qui apprirent lemétier sous sa direction, mais auxquels il ne livra pas ses secrets f. Aussi l’art qu’il avait si péniblement créé disparut-il presque entièrement avec lui, ne produisant plus, sous ses continuateurs immédiats, que des œuvres médiocres,, sans éclat, sans finesse et sorties de moules usés-.

Ce n’est qu’à dater du commencement du xvne siècle,, en 1608, que nous trouvons la première mention positive d’une fabrique française un peu importante établie à Nevers, rue Saint-Genest, 12, celle des frères Conrade, venus de Savone, petite ville de la côte de Gênes renommée pour ses faïences. Avant cette époque, cependant, il avait existé à Nevers une autre fabrique sur laquelle les documents historiques font presque complètement defaut, mais dont les œuvres, quoique assez rares, sont bien connues et ont pris place dans les vitrines de nos musées. Établie et dirigée vraisemblablement par un Italien, Scipion Gambyn, pothier, dont on trouve le nom sur le registre des baptêmes de plusieurs églises de Nevers où il figure comme parrain, tout dans

1 . Lui-même prend soin de nous l’apprendre dans son Discours de l’Art de Terre : « Cuides-tu, fait-il dire à son interlocuteur Théorique , qu’vn homme de bon jugement vueille ainsi donner les secrets d’un art qui aura beaucoup cousté à celui qui l’aura inuenté ? .... 11 n’est pas de mon art ny des secrets d’iceluy comme de plusieurs autres, le sçay bien qu’vn bon remede contre vne peste ou autre maladie pernicieuse ne doit estre celé. Les secrets de l’agriculture ne doivent estre celez. La parole de Dieu ne doit estre celée. Mais de mon art de terre et de plusieurs autres aris il n’en est pas ainsi. Il y a plusieurs gentilles inuentions lesquelles sont contamine'es et méprisées pour estre trop communes aux hommes... » Et il reste inébranlable malgré les prières de Théorique par laquelle il se fait dire à lui-même qu’agir de cette façon « c’est abuser des dons de Dieu,.... Il n’y a doncques en toy nulle charité. Si tu veux, ainsi tenir ton secret caché, tu le porteras en la fosse, et nul ne s’en ressentira et ta fin sera maudite... »<

les poteries de cette première fabrique rappelle les faïences d’Urbino et de Faenza déjà en pleine décadence1 ; les sujets, dessinés en violet de manganèse, représentent toujours comme, dans les faïences italiennes des scènes mythologiques, des allégories ou des faits puisés dans l'histoire romaine et dans l’Ancien Testament; les ornements, souvent inspirés de Tantique, se détachent en jaune sur fond bleu.

Avec les Conrade, la décoration change d’aspect, bien que les formes, surtout au début, restent toujours celles de l’Italie du xvie siècle ; c’est le camaïeu bleu, quelquefois rehaussé de manganèse, qui domine. Les motifs, empruntés aux porcelaines chinoises qui commençaient à se répandre en Europe, sont jetés au hasard, sans parti pris de décoration et sans aucun ensemble, et souvent même des éléments italiens ou français sont associés à des figures ou à des paysages de style oriental. Mais les Conrade ne conservèrent pas pendant longtemps le privilège exclusif de la fabrication de la faïence; d’autres manufactures s’élevèrent bientôt et dès i632 il existait déjà quatre fabriques dont une, fondée par Pierre Custode, chef d’une famille de potiers qui occupent dans l’histoire de l’industrie nivernaise une place au moins aussi importante que celle des Conrade. C’est à cette époque, et vraisemblablement dans la manufacture des Custode, que furent fabriquées ces belles faïences à fond bleu intense, décorées en blanc fixe, parfois rehaussé de jaune, d’arabesques élégantes, de fleurs, d’animaux et, quelquefois aussi, de personnages empruntés à l’art pseudochinois qui commençait à se manifester en France. Ce sont

i. Ce Gambvn appelé sans doute en France par Louis de Gonzague, parent de Catherine de Médicis, devenu duc de Nivernais en. 1 5 65 par son mariage avec Henriette de Clèves, hile aînée du dernier duc de Nevers, était bien évidemment parent de Julien Gambin, originaire de Faenza, auquel Henri III aurait concédé en i 574 l’autorisation d’établir une fabrique à Lyon. Ainsi s’explique le style exclusivement italien des premières faïences fabriquées à Lyon et à Nevers.

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là évidemment les pièces les plus parfaites sorties des faïenceries de Nevers.

Malheureusement cette belle période de la fabrication dura peu. Dès le commencement du xvme siècle, les statuettes de saints et de saintes qui, sous l'influence italienne, avaient conservé un semblant d'art, devinrent, pour la plupart, des figures grotesques ; on fit par milliers des assiettes grossièrement enluminées portant, avec des dates, la figure du saint patron et le nom de la personne à laquelle on les destinait, des plats ornés de sujets et d'attributs ayant rapport à la profession de celui qui les commandait, des saladiers ornés de scènes populaires, souvent licencieuses, copiées sur des images communes, etc., etc. Cette fabrication avait pris une si grande extension et le commerce qui s'en faisait par les bateliers de la Loire était devenu si considérable qu'un Nivernais, Pierre de Frasnay, auteur d'un poème sur la faïence, publié dans le Mercure de France de juillet 1753, pouvait s'écrier dans un élan de lyrisme patriotique dont l’intention vaut certainement mieux que la forme :

Que vois-je ! J’aperçois sur nos heureux rivages L’étranger, chaque jour, affrontant les orages, Se charger à l’envi de fayence à Nevers,

Et porter notre nom au bout de l’univers.

Le superbe Paris et Londres peu docile Payent, qui le croira ? tribut à notre ville.

Vers la fin du siècle, la décadence s'accentua, et c'est aux derniers céramistes nivernais que l'on doit ces suites d'assiettes grossières^ chargées d'emblèmes enfantins et de barbouillages sans valeur, désignées dans le commerce de la curiosité sous le nom de faïences patriotiques , qui n'offrent qu’un intérêt des plus médiocres au point de vue

l DICTIONNAIRE DE LA CÉRAMIQUE

historique et ne méritent certes pas l’importance qu’on a voulu leur donner.

En réalité, la fabrication de Nevers, si elle a été une des plus considérables sous le rapport de la production, n’occupe pas une grande place dans l’histoire artistique de la céramique, et son influence a été presque nulle. Les manufactures secondaires qui se sont élevées sous son patronage ou dont les produits dérivent des siens tout en leur étant inférieurs, n’ont laissé aucune trace, et c’est à peine si on peut citer parmi elles Ancy-le-Franc, Auxerre, la Charité, Rigné, dans les Deux-Sèvres, etc., dont les faïences grossières n’offrent aucun intérêt.

Il n’en est pas de même de Rouen, et les remarquables spécimens de cette fabrication, si véritablement française, même dans ses imitations des porcelaines orientales, nous montrent, non seulement quelle variété les céramistes normands ont apportée dans la décoration des faïences qui sortaient de leurs mains, mais encore quel parti les fabriques de second ordre ont su en tirer pour se les approprier sans les copier servilement.

La première manufacture de faïences paraît avoir été établie à Rouen vers le milieu du xvnc siècle seulement. Depuis Masseot Abaquesne que nous avons cité plus haut, jusqu'en 1644, époque à laquelle Nicolas Poirel, sieur de Grandval, obtint un privilège pour fabriquer et vendre la faïence dans toute la province de Normandie, on ne trouve, en effet, à Rouen aucune trace de cette industrie. Il semble à peu près certain que ce sont des ouvriers italiens appelés de Nevers qui ont été les premiers agents de la fabrication rouennaise, et ce qui viendrait confirmer cette opinion, c’est que, comme Nevers, Rouen a commencé par fabriquer des plats et des assiettes à larges bords et à bassin étroit dont la forme rappelle celle des drageoirs italiens

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-et qui étaient ornés en camaïeu bleu de motifs détachés, imités de ceux de Savone. Mais cette première période d’imitation dura peu, et bientôt les céramistes rouennais surent s’affranchir des influences étrangères pour créer, yers la fin du xvue siècle, les beaux décors dits à lambrequins ou à broderies, d’un style véritablement français, qui resteront comme la plus haute manifestation de la décoration de la faïence dans notre pays, et dont les motifs étaient empruntés pour la plupart aux étoffes, aux dentelles, à la marqueterie, à la ferronnerie ou aux fleurons et culs-de-lampe des beaux livres du temps. Ce fut surtout à la fin du règne de Louis XIV, alors que la nécessité de subvenir aux dépenses occasionnées par la guerre, les inondations et la disette de 1709 avaient forcé les seigneurs, pour venir en aide au Trésor, à porter leur argenterie à la Monnaie et, suivant fexpression de Saint-Simon, « à se mettre à la faïence », que la fabrication prit une extension considérable. C’est la belle époque de l’industrie rouennaise, celle où les faïenciers s’ingénièrent à produire des services armoriés, riches et luxueux, dignes de figurer sur les tables des grands. Nous étudierons en détail toutes les variétés du décor rouennais; exécuté d’abord en camaïeu d’un beau bleu, pur et soutenu, il devient polychrome au commencement du xvme siècle, empruntant encore ses éléments aux lambrequins dont les dispositions sont variées à l'infini, ou aux beaux ouvrages en fer forgé de l’époque (décor dit à la ferronnerie). Puis viennent les décorations à fond jaune ocré, intense, sur lequel se détachent en bleu presque noir de charmantes arabesques formant des rinceaux élégants et variés ; les fonds bleu lapis ou bleu empois, ornés de fleurs et d’insectes en blanc et jaune fixes, dessinés d’un trait fortement accentué ; les pagodes et les paysages de style pseudo-chinois, aux bordures qua-

drillées de vert et de rouge, coupées par des réserves de fleurs du plus gracieux effet. Vers le milieu du siècle, on s’inspira du style rocaille si fort à la mode dans la dernière moitié du règne de Louis XV ; c’est l’époque des carquois, des torches enflammées, des trophées d’armes et d’instruments de musique et enfin des cornes d’abondance (décor dit à la corne ) qui, d’après le nombre considérable des pièces conservées dans les musées et collections, durent jouir d’une vogue et d’un succès prodigieux. Ce qui est surtout extraordinaire dans la fabrication rouennaise, c’est la grande variété d’objets que ses manufactures ont produits ; il semble que la matière docile se soit prêtée à toutes les combinaisons : bustes, gaines, consoles, chambranles de cheminées, lampes d’églises, jardinières, fontaines, écritoires, globes célestes et terrestres, crucifix^ brocs à cidre portant les noms de leurs propriétaires et l’image de leur saint patron, Rouen a tout fabriqué et tout décoré, d’une façon toujours parfaitement appropriée à la forme, avec une fécondité d’invention qui n’a jamais été dépassée. Partout ses faïences ont été copiées et imitées non seulement dans les fabriques beaucoup moins importantes, à Sinceny, à Quimper, à Saint-Cloud, à Lille, etc., mais aussi à l’étranger, à Liège, Bruxelles^ Anspach, quelquefois servilement, ou, dans beaucoup de cas, avec une liberté d’interprétation qui donne aux imitations un cachet original dont nous chercherons à indiquer et à faire ressortir les caractères.

Après Nevers et Rouen, Moustiers, petite ville du département des Basses-Alpes? perdue au milieu d'une contrée montagneuse, est le troisième grand centre de la fabrication française. Plus éloignés que les céramistes normands du grand mouvement artistique de Paris, les faïenciers de Moustiers eurent moins à lutter contre les

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influences extérieures et subirent moins qu’eux les caprices de la mode; aussi leur fabrication est-elle restée longtemps stationnaire ; mais si les faïences qu’elle a produites ne se distinguent pas par une très grande variété, elles sont, par contre, extrêmement remarquables, autant par la pureté exceptionnelle de leur beau blanc laiteux, que par la délicatesse et la perfection de leur décor. A un certain moment, Moustiers ne comptait pas moins de onze ateliers dirigés par les Clérissy, — dont un membre, appartenant à une famille de potiers marseillais assez connus, y avait créé vers 1686 l'industrie de la faïence, — les Foulque, les Oîerys, les Roux, etc., tous artistes distingués et céramistes d'une grande habileté. Au début, les peintres de Moustiers ont employé pour décorer leurs faïences des sujets empruntés à l’œuvre considérable d’Antonio Tempesta et représentant des combats ou des chasses, qu’ils exécutaient en camaïeu d’un bleu intense avec une maëstria et une sûreté de main véritablement remarquables; plus tard, la décoration devient presque exclusivement ornementale et reproduit de gracieux entrelacs au milieu desquels se jouent des ligures de nymphes, de satyres et d’Amours, et qu’accompagnent des baldaquins, des gaines, des cariatides et des lambrequins également en camaïeu bleu; c’est la belle époque de la fabrication. Le décor polychrome commence avec Olerys qui couvre ses produits de scènes mythologiques assez médiocrement dessinées dans de petits médaillons entourés de guirlandes de fleurs d’une coloration douce et harmonieuse, associées à de légères bordures de fins lambrequins à dentelles et à rinceaux bleus, et tombe ensuite dans la période de la décadence avec les grotesques dans le genre de Callot, posés au hasard en motifs isolés. Presque toutes les fabriques secondaires du midi et du sudouest de la France ont copié les faïences de Moustiers

sans arriver cependant à obtenir sa pâte fine et sonore et son bel émail laiteux qui faisaient dire à l’abbé Delaporter dans son Voyageur français : « Il y a dans la petite ville de Moustiers une manufacture de faïence qui passe pour être la plus belle et la plus fine du royaume. »

Les trois grands centres de production dont nous venons d’analyser rapidement l’histoire n’ont fabriqué exclusivement ■ — excepté tout à fait dans les dernières années de leur existence — que des faïences décorées sur émail cru , c’està-dire la véritable faïence, celle pour laquelle la France* pendant plus d’un siècle, n’a guère eu de rivale; il nous reste maintenant à mentionner une quatrième grande manufacture, celle de Strasbourg qui, elle, au contraire, n’a. produit que des faïences peintes sur émail cuit, à l’imitation de la porcelaine 1.

L’histoire de cette manufacture peut se résumer tout entière dans celle des Hannong (voir ce nom), famille de potiers qui apparaît dès 1709 pour s’éteindre vers la fin du siècle dernier. Les faïences de Strasbourg se distinguent par la beauté et la pureté de leur émail, par leurs formes élégantes et, surtout, par la fraîcheur et la vivacité de leurs couleurs, notamment du vert et du carmin. La décoration se compose presque exclusivement de bouquets détachés,, dans lesquels dominent les roses, les pivoines, les jacinthes,, les œillets, les tulipes et les myosotis ; ces fleurs, d’une coloration puissante, sont exécutées avec une grande franchise et une extrême habileté; tantôt au moyen de traits noirs et de hachures fines recouvertes d’un à-plat transparent, tantôt modelées avec une finesse que ne désavouerait pas le meilleur peintre sur porcelaine. Outre les pièces

1. Dans la seconde moitié du siècle dernier ces faïences étaient désignées dans le commerce sous le nom de faïences japonnées.

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de service et la vaisselle de table, Strasbourg a fabriqué une quantité de faïences qui témoignent de l’invention et de l’adresse de ses artistes ; ce sont surtout des pendules, des cartels, des appliques, des consoles, des vases, etc., décorés d’ornements en relief d’une exécution remarquable et souvent rehaussés d’or.

Le genre de décoration innové à Strasbourg fut imité un peu partout, en France et à l’étranger, dans la dernière moitié du xvme siècle ; dans la région de l’est notamment de nombreuses fabriques furent fondées, dont plusieurs, telles que celles de Niederwiller et de Lunéville, surent bientôt se créer un genre à part tout en conservant cependant les mêmes procédés de peinture.

Sauf quelques rares manufactures telles que celles de Marseille, Montpellier, Bordeaux, Saint-Amand, Sceaux, Lille, etc., dont les faïences offrent des caractères particuliers que nous indiquerons à leur place, toutes les fabriques françaises procèdent plus ou moins directement de ces quatre grands centres manufacturiers; leurs produits ont un style de décoration si nettement tranché et sont si différents entre eux qu’à défaut d’autre désignation on peut, dans le langage de la céramique, dire simplement genre rouennais, nivernais, de Moustiers ou de Strasbourg , pour présenter immédiatement à l’esprit tout un ensemble et tout un système d’ornementation.

Les autres pays n'étaient pas restés en arrière de ce grand mouvement qui avait eu son point de départ, en Espagne d’abord, et en Italie ensuite, et de nombreuses manufactures de faïences à émail stannifère s’étaient établies en Europe au xvne siècle et surtout dans la première moitié du xvme siècle. En Allemagne, outre Nuremberg, qui avait remplacé, dans la fabrication de ces immenses poêles dont nous avons parlé plus haut, le vernis plombeux par l’émail

d’étain, nous voyons successivement se fonder les fabriques de Bayreuth, aux faïences d'un bleu ardoisé rehaussé parfois de jaune et de violet de manganèse ; Anspach qui s’inspire du décor rouennais; Kunersberg, Frankenthal, Hœchst-surle-Mein dont les faïences fines et délicatement décorées se rapprochent beaucoup des porcelaines qui ont acquis une si juste renommée à cette fabrique protégée par l’archevêque de Mayence, etc.; en Hollande, Delft, imitant surtout les porcelaines qui arrivaient de la Chine et du Japon, faisait par milliers, pour l'exportation, et surtout pour l’Angleterre, - — (où le nom de Deljt fut donné à toutes les faïences stannifères quelle que fût leur provenance), — ces faïences à l’émail pur et limpide qui pouvaient rivaliser comme apparence sinon comme solidité, avec les porcelaines qu'elles copiaient ; en Italie, Venise, Pesaro, Urbania (autrefois Castel- Durante), Savone et Gènes, Milan, Castelli, dans le royaume de Naples ; en Suisse, Berne et Zurich; en Belgique, Bruxelles, Bruges et Liège; en Suède, Rorstrand et Marieberg ; en Espagne, Alcora, Talavera, Séville, etc., produisirent à l’envi des faïences intéressantes, autant au point de vue de la céramique, que pour les indications précieuses qu’elles peuvent nous fournir sur l’histoire des arts décoratifs dans les différentes contrées de l’Europe.

A la fin du xvme siècle, la fabrication des faïences à émail stannifère, qui avait brillé d’un si vif éclat pendant tant de temps, était depuis bien des années déjà en pleine décadence. Rouen et Moustiers avaient perdu presque toutes les manufactures qui avaient fait autrefois leur orgueil et leur richesse, et dont les produits, dans les années difficiles de la fin du règne de Louis XIV, avaient, ainsi que nous l'avons dit plus haut, été jugés dignes de remplacer sur la table des princes et des grands seigneurs la vaisselle patrimoniale en argent massif qu’on allait porter

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à la Monnaie pour venir en aide au trésor royal l. Nevers et les fabriques secondaires ne livraient plus au commerce que des faïences lourdes, communes et grossièrement peintes, • et si quelques villes, Strasbourg, Niederviller, Sceaux, Marseille, etc., produisaient encore parfois des pièces délicatement exécutées et décorées avec un talent incontestable par de véritables artistes, c’est que, par le genre même de leur décoration, exécutée au feu de moufle sur émail cuit et parfois rehaussée d’or, elles imitaient les porcelaines dont l’usage commençait à se répandre dans les grandes maisons et chez la haute bourgeoisie, et qui provenaient, soit des manufactures établies récemment à Paris et sur plusieurs points du royaume, soit de l'Extrême-Orient d'où elles étaient importées en France par l’entremise de la Compagnie des Indes 2.

Mais les porcelaines dont le prix était relativement fort élevé n’avaient pas seules causé cet état d'abandon et d'infériorité dans lequel était tombée la fabrication de la faïence ; une nouvelle poterie, originaire d’Angleterre, y avait contribué pour une large part.

1. Ce fait se produisit à plusieurs époques, notamment en 1709 et en 1759, mais au point de vue de l’industrie céramique les circonstances ne furent pas les mêmes. En 1709, les manufactures qui étaient en pleine prospérité, surtout à Rouen, s’efforcèrent de fabriquer des services richement dorés et souvent armoriés, et c’est surtout, alors, que la faïence atteignit à son apogée; en 1759, au contraire, on mit une certaine affectation à ne se servir que de vaisselle en faïence commune et particulièrement de celle qui était fabriquée à Paris, dans la rue de la Roquette, et dont le fond extérieur était recouvert d’un vernis brun foncé ou noir, ce qui avait fait donner aux plats et aux assiettes de cette espèce le nom de culs-noirs. « J’ai peur, écrivait Voltaire, qu’il ne soit ridicule de parler de comédie dans le temps qu’il n’est question que de culs-noirs, de bourses vides, de flottes dispersées et de malheurs en tous genres sur terre et sur mer. » ( Lettre à M. Thiériot, i5 déc. 1750.)

2. Les importations de porcelaines de Chine faites par la Compagnie des Indes étaient considérables; on en jugera par la mention suivante que nous relevons dans la Galette du Commerce et de l’Industrie de 1769 : « Les vaisseaux le Duc de Duras , le Penthièvre et le Berryer , de la Compagnie des Indes, arrivés à Lorient, le 28 mai et le 12 juin 1769, contenaient 43,668 assiettes plates, bleues et blanches; 5,226 assiettes creuses, bleues et blanches; 20,277 assiettes plates de couleur; 4,849 assiettes de couleur; 8,296 compotiers de couleur; 1 5,526 tasses et soucoupes. »

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