GRAMMAIRE
Les Lapons, les Nègres, aussi bien que le* Grecs, ont eu besoin d'exprimer le passé, le présent, le futur ; et ils l'ont fait ; mais comme jamais il n'y a eu d'assemblée de logiciens qui ait formé une langue , aucune n'a pu parvenir à un plan absolument régulier.
La grammaire est une science dont l'importance n'a pas été assez généralement appréciée dans les temps modernes ; c'est à tort qu'on ne lui a laissé qu'nn rôle fort secondaire à remplir dans les études classiques. Les anciens cultivaient la grammaire avec un soin tout particulier; ils la regardaient comme le premier degré d'initiation à l'étude des sciences et des arts. Curieux de la rendre inventive et léconde , ils observaient avec soin les rapports qu'elle peut avoir avec la métaphysique, la morale, la politique, la philosophie, l'histoire et la poésie.
Il ne serait pas sans intérêt de tracer ici une esquisse historique des travaux relatifs à la science grammaticale. Les Indiens citent des grammairiens, et possèdent des grammaires du sanskrit. Il n'apparaît aucune idée de grammaire générale dans ces livres; mais, en revanche, on remarque qu'ils contiennent une partie qui manque à toutes les grammaires connue), un traité de la formation des mots, enseignant non-seulement l'analyse ou Pétymologie des termes usuels dérivés et des mots composés, mais encore le moyen de créer tous les mots nouveaux dont on peut avoir besoin. Chez les Grecs, Platon passe pour être le premier qui se toit occupé de recherches grammaticales, témoin son Cratglus, qu'il semble avoir consacré uniquement à cet objet. Après lui, Aristote, son disciple, répand ses idées grammaticales dans sa Rhétorique, sa Poétique et son Traité de l'interprétation ; malheureusement il a eu le tort grave de multiplier à l'excès les divisions systématiques dans les mots. Les premiers stoïciens suivirent la route déjà frayée, et Denys d'Halicaraasse assure qu'ils ajoutèrent beaucoup aux travaux de leurs devanciers.
La célèbre école d'A 1 e x a n d r i e dut une partie de sa gloire à d'habiles grammairiens , parmi lesquels brillèrent Déinétri ns de Phalère, Philétas de Cos , Aristarque, Aristophane de Uyzance, etc. En donnant au mot grammairien un sens plus étendu , on peut l'appliquer encore à Athéuée, Proclus, Aulu-Gelle, Macrobe, etc.
Le gont de l'étude de la grammaire fut apjmrté à Rome par Cratès de Mallum, ambassadeur d'Attale II, roi de Pergatne. La jeunesse romaine s'y adonna avec ardeur, malgré les édits du sénat qui bannissaient les philosophes et les rhéteurs du territoire de la république. Bientôt de nouveaux maîtres arrivèrent , parmi lesquels on cite le Gaulois M. Antoine Cniphon, maître de Cicéron ; des écoles s'ouvrirent : la langue latine, jusque alors inculte et sauvage, fit d'immenses progrès , et l'on vit poindre l'aurore de la plus brillante époque littéraire de Rome. Yarronet Cicéron s'occupèrent de recherches grammaticales avec une studieuse sollicitude ; et Jules César lui-même, au milieu du tumulte des camps, écrivit un traité sur l'analogie des mots. Sous Auguste , les écoles des grammairiens furent eucore plus florissantes; les savante les plus renommés de la Grèce vinrent se fixer à Rome, et parmi eux Denis d'Halicarnasse, dont les écrite sont remplis de détails précieux pour l'étude de la langue grecque et pour la grammaire comparée. Mais, à la suite du règne d'Auguste, la décadence de la littérature commence a se faire sentir ; les écoles dégénèrent. Quintilien leur rend an moment leur première splendeur; mais , après Apollonius d'Alexandrie, auteur d'un excellent traité philosophique sur la syntaxe, les irruptions des barbares du Nord renversent tout, détruisent tout; plus d'études , plus de travaux littéraires ! De longs siècles d'ignorance devaient peser sur l'Eu, rope entière.
Avant de passer a la renaissance des lettres, remarquons à quel point la qualification de grammairien (granimatictts) était en honneur dans l'antiquité grecque et romaine ; les écrivains les plus illustres se glorifiaient de ce litre. Pour te mériter, il fallait posséder de grandes connaissances dans
toutes les branches de la littérature : l'histoire, la phie , l'éloquence , étaient de leur domaine , et leur j ugement s'exerçait sur les ouvrages de* poètes, comme le prouve ce vers d'Horace, si fréquemment cité :
Grammatici rcrtsnt, et adkoc iub jndice lis est.
On se tromperait étrangement, du reste, si l'on confondait cos grammairiens ( grammatici) , qui firent la plas bette gloire de te Grèce et de Rome, avec ces obscurs pédagogue* appelés grammatiste», qui enseignaient les éléments de la grammaire comme on enseigne à lire et à écrire. Noos l'avons déjà dit, les anciens s'étaient formé une plus haute idée de la grammaire que les modernes; ils ne la distinguaient pas de la philosophie ; et Quintilien dit dans ses 1ns Mutions oratoire» » que la grammaire est , an fond, btra au-dessus de ce qu'elle parait être d'abord a.
Hâtons-nous d'arriver à des temps plus rapprochés dénoua. Après Cassiodore, après Isidore de Séville, citous Bède le Vénérable et son disciple A leui n, qui donu. des leçons à Charlcmagne. Le grand eni|)ercur, qui, dam set Capitulaircs, prescrit aux scribes et aux chancelier» d'écrirt correctement, ne dédaigna pas de composer lui- même ne grammaire de la langue germanique. Le quinzième su* le. avec l'invention de l'imprimerie, donne une nouvelle rie aux lettres. Si la grammaire ne prend pas d'abord dans les études le rang qu'elle y occupait autrefois , elle est du moins l'objet des méditations d'un grand nombre d'esprits distingués. Théodore de Gaza , et un peu plus Lird Buxtorf, Turnèbe, les Étienne, Érasme, Budé, Scaliger, Casaubon, Vossius, et Sanchez on Sanctius, furent tous de profonds grammairiens et d'habiles critiques. Vinrent ensuite Vaugelaset JoachimDu bellav. Au commencement du dix-septième siècle, l'illustre Bacon indiqua sur la grammaire quelques vues profondes, qui dormi rent bientôt naissance à la grammaire générale. Dès lors s'ouvrit pour cette science une ère nouvelle. Les solitaires de Port-Royal publièrent leur Grammaire générale et leur logique, dont les principaux auteurs furent Arnauld. Nicole et Lancclot. L'abbé Dangeau, le père Lan», le père Buffier, Bouhours, Regnier-Desmara» , l'abbe Girard, d'autres encore, montrèrent une grande tamlete dans les principes généraux de la grammaire, et beaucoup de talent dans la manière de les présenter. L'Anglais Harri; publia, sous le titre d'Hermès, une grammaire générale, qui, bien qu'obscure eu plusieurs endroits , mérite d'être consultée. Nous citerons aussi les travaux remarquables de* d'Olivet, des Duma rsais, des Beausée, dés Ptuchr, des Du cl os, etc. Le président de Brosses doit être mentionné pour la manière neuve et l'étonnante sagacité avec lesquelles il a posé les bases de la science étymologique. Le grammairien qui eut ensuite le plus de renommée hit Court de Gébelin , auteur de Y Histoire naturelle de la Parvle H du Monde primitif. Enfin, la Grammaire de Condillac obtint un grand succès, à cause de sa première partie, qui est un bd essai de grammaire générale.
Nous voudrions pouvoir citer ici les noms de tous les auteurs de ces derniers temps qui ont rendu des service* dans la carrière grammaticale. Nous regrettons de ne pouvoir indiquer que les plus célèbres : les Anglais Beattie et kwd Monboddo ; les Allemands Adclung, Vatter, Bernhanii, Renbeck, Jacob, Buttmann, Matthias, Grimm , Becker ; et cho nous Urbain Domergue, l'abbé Sicard, Des t ut t de Tr atv, Dcgérando, Sylvestre de Sacy, Léman- , cirant- Duvivier, auteur de la Grammaire des Grammaires, « rouit, Burnourel Egger. On consulte avec fruit la thèque grammaticale abrégée, ou Nouveaux tnctn&trr* sur la parole et récriture, par Changcux (1773 , In-lîV Nous terminerons cette revue rapide par quelques considérations empruntées à Lanjuinais : « La conclusion qui sort, dit-il, de nos recherches sur la grammaire générale e*t crlk» ci : les modernes ont inliniment surpassé les Grecs et in Romains dans la science des faits grammaticaux et da»