CAFÉ
y faisait venir pour amuser de leurs danses et de leurs chants
les assistants, on y jouait aux échecs, on y racontait des histoires sempiternelles, des contes de féerie orientale assaisonnés d’apophtegmes. Mais comme tout s’use et devient insipide à la longue , l’on s’occupa quelquefois de nouvelles politiques ; à défaut de gazrttes officielles, qui vous ordonnent de croire à tels événements, l’on en rapporta de vrais ou de faux, et l'imagination vive des orientaux ne dut pas être stérile en commentaires, surtout à l’aide du café, sous le régime de fer du despotisme, L'on conçoit que les sul- {haus, les visirs et les pachas ouvrirent bientôt les yeux sur ces réumons et sur une boisson trop intellectuelle pour leur administration féroce et insensée. Déjà le sulthan Mourad 111 avait défendu l'emploi du café à Constantinople : cependant l'usage s’en étendait ; mais sous la minorité de Mahomet IV, pendant la guerre de Candie, le grand-visir, Kiuperli, apprenant que dans les cafés publics on se permettait de blämer sa conduite en lui attribuant les malheurs et la décadence de l’empire, fit fermer sur-le-champ tous ces lieux et même démolir les maisons, précipiter dans le Bosphore, cousus dans des sacs de cuir, les téméraires serutateurs de son adininistration, ou distribuer, par son ordre, la bastonnade à d’imprudents raisonneurs, à quelques cafetiers de Constantinople, desquels on brisa les tasses. Cependant le même Kiuperli, moins inquiet des cabarets et des tavernes où l’on vendait du vin malgré la loi expresse du prophète, les laissa subsister : il pensait en vrai tyran, car il redoutait peu l'ivresse, qui abrutit les hommes , mais beaucoup la raison, qui les éclaire. Sous le despotisme c’est en effet un crime bien capital que de penser, dit B. Moselay. Toutefois, les mauvais traitements étant peu propres à convaincre les esprits , l’on buvait toujours du café. en cachette, peut-être avec plus de plaisir, parce qu’on le proscrivait. La tyrannie résolut donc de le discréditer. On représenta aux oulémas, aux docteurs de la loi sainte, que les kawha-kanés étaient des lieux de débauche et d’impiété. On alla plus loin : Mahomet , le divin prophète, n’avait ni connu le café ni usé de cette boisson : c'était donc une abomination de l'employer ; de plus, le café doit être brûlé et charbonné avant qu’on en fasse une décoction : or, le Koran proscrit les choses impures en aliments, telles que les charbons. Les muphtis, les muezzins, assemblés.dans un docte divan, fulminèrent un sanglant anathème dans un fetwa contre le café, déclarant en propres termes que ceux qui en useraient porteraient au jour de la résurrection générale un visage plus noir que le fond des chaudrons où l’on fait bouillir cette infernale substance. Nous ignorons si cette menace effraya beaucoup les musulmans petits-maîtres et jaloux de la blancheur de leur teint. Les mollahs, les derviches, les imans et fakirs, toute la hiérarchie sacerdotale fut déchainée dans ses prédications par l'influence des émirs, des cheiks de la Mekke, soutenue de l'autorité des pachas et des sulthans, Ce n’était point assez, à ce qu'il paraît, et l’on se moquait toujours un peu des visages noirs au jour du jugement : l’on voulut donc faire décider encore par les facultés de médecine que le café était dangereux. Deux frères persans, médecins ( 2akimani) de lémir et des chéiks de la Mekke et du pacha, l’an 817 de l’hégire (en 1502), crurent faire leur cour en déclarant que la eafé était sec et froid. Cette décision était adroite; elle faisait craindre que l'usage du café ne refroidit la faculté prolifique, tès-honorée dans l'Orient surtout ; elle dut fort alarmer les harems ou les sérails : quel puissant motif de repousser le café, pour le beau sexe principalement ! Cette fois les fakirs, les mollabs, les imans, prirent hautement la défense du café, parce que s’ils l’interdisaient au peuple, qu’il faut toujours tenir en bride, ils ne laissaient pas d’en faire eux-mêmes, en particulier, la plus ample consommation, jusque dans l'enceinte sacrée de la Kaaba, de la grande mosquée de la Mekke, et sous de spécieux prétexte de mieux veiller les nuits, pour célébrer sans relâche les
louanges du grand Allah et de son prophète. D’ailleurs, c'était un saint iman, le pieux, l’illustre muphti Pjemal-Eddin- Abou-Abdallah Mohammed-Ben-Saïd, surnommé Dhabhani, qui avait propagé l’usage du café : ce sont des fakirs de l'Yémen, et particulièrement le célèbre Ali-Ben-Omar-Schadi, auxquels on rapporte la découverte des vertus de cette fève. Dieu gagnait en louanges dans les veilles dévotes des mollahs. On contredit donc les assertions des docteurs persans Noureddin-Cazérouni et Alaeddin-Ali. Les savants du pays découvrirent dans de vieux livres que l'incomparable docteur Ben-Giaslah avait décidé jadis que le café était chaud et non pas froid. Le docte Fakhr-Eddin-Abou
bekr-Ben-Abi-Yésid publia ur livre admirable intitulé : Le Triomphe du Café; entin, épris de cette boisson, le chéik Schérif-Eddin-Omar-Ben-Faredh, dans ses sublimes poésies, s'exprima en ces termes en parlant de sa maîtresse : Elle n'a fait boire à longs traits la fièvre ou plutôt le café de l'amour.
Que pouvait-on répondre à ces raisons foudroyantes ? ? Les docteurs persans furent alterrés, et l’on sait que plus tard, quoique pour d’autres motifs, ils eurent le ventre fendu par l’ordre d’un sulthan. D'ailleurs, les pachas du Kaire, trèsamateurs de café, ayant demandé l’avis des docteurs, ceuxci, après avoir pris leur tasse, prononcèrent un fetwa ou rescrit en faveur. de cette boisson, déjà fort en vogue parmi les friands muphtis, les jurisconsultes, les docteurs, les hommes d’esprit et d'étude. Néanmoins les chéiks, s’ils tolérèrent en particulier son usage, continuèrent à en défendre la vente en public, dans les cafés , qu’ils regardaient comme des séminaires de liberté et même d’insurrection.
Mais il était décrété sans doute par la fatalité que le café triompherait dans les entrailles même du despotisme; car jusque dans les harems de sa Hautesse Amurath III, et malgré ses défenses, les charmantes odalisques, les mignons et les jeunes icoglans se délectaient de cette précieuse liqueur. Loin d’enivrer comme le vin, si abhorré du fidèle musulman , elle dissipe l'ivresse, elle débrouille les fumées opaques que l’opium envoie au cerveau. Enfin, l’on se trouva tout étonné de penser un peu pour la première fois, et dès lors l’on n’en füt plus si effrayé. Dès 1554 on vendait librement du café à Constantinople sous Soliman le Grand.
Croit-on que désormais un pacha turc se laisse étrangler par les muets de sa Hautesse avec le fatal cordon de soïe verte, et sur une simple lettre ou firman? Pense-t-on qu’aujourd’hui le moindre derviche ait une croyance aussi illimitée dans les moindres versets du Koran en prenant son café, qu’autrefois en se stupéfiant par l’opium et le bendjé? Si cette boisson diminue la crédulité, qui fait toute la violence du fanatisme et toute l'autorité des sulthans, elle sert donc la cause de la civilisation en Turquie et en Orient, d’où l'imprimerie était encore repoussée naguère par la même haine qui proscrivit le café.
Considérons maintenant quelle fut l’influence de cette boisson sur les peuples les plus civilisés de nos climats. C’est un fait remarquable qu’à Londres, en 1675, sous Charles IT, rétabli sur le trône, on trouva que les cafés publics devenaient des foyers de sédition, des clubs à motions, car ils étaient déjà tellement multipliés qu’on en comptait plus de trois mille. On les fit fermer, en adoptant, pour les tavernes à vin et autres boissons abrutissantes, l'exception que le visir Kiuperli avait accordée aux cabarets de Constantinople. Si l'influence de ces cafés publics sur l'esprit général fut d’abord moins sensible en France, la cause en est que le vin resta longtemps chez nous en honneur, comme produit national , et qu’il y avait presque du patriotisme à s’enivrer. La spirituelle Sévigné prédisait que le café et Racine passeraient de mode, et il n’était pas alors de mauvais ton comme il est aujourd’hui dese meltre en pointe dé vin, ou même d’aller au delà, ainsi qu’on le voit par l’aventure des amis de Molière dans un souper à Auteuil. Les jeunes seigneurs
de la cour, jusque sous la licencieuse régence de d'Orléans, ne cherchaient la gaieté que dans les vins délicats; ce n’est guère qu’au moment où Louis XV préparait lui-même son café dans son intérieur avec la comtesse Dubarry, que cette boisson prit une grande faveur dans la nation française. On vit dès lors les cafés exercer un puissant empire sur le public ; et, par exemple, la renommée du café Procope, où se rassemblaient les beaux esprits de ce temps, n’est pas étrangère à l’histoire politique du dix-huitième siècle, non plus qu’à la philosophie, comme on peut le voir par la correspondance littéraire de Grimm.
Que si l’on rapporte aux journaux et gazettes, enfin à toute autre cause qu'au café, le caractère de l'esprit depuis environ un siècle, et la révolution opérée dans les idées des peuples les plus civilisés d'Europe, nous ne prétendons pas, nous, l’attribuer uniquement à cette hoïsson ; mais il nous serait d’autant plus facile de montrer du moins à quel point elle y a contribué, que l'introduction des gazettes politiques date elle-même de l’époque de l'établissement des cafés publics. L'usage habituel du vin rend le tempérament éminemment sanguin, mobile, vif ct jovial, mais plutôt étourdi etirrétléchi que pensif; ainsi il excitera aux mouvements, à la danse, au chant, à un babil folâtre , d’autant plus qu’on s'échauffera en buvant, à moins qu’on ne se plonge dans des excès abrutissants. L’amateur de café acquerra, au contraire, par l’usage fréquent de cette boisson, une complexion plus maigre, grêle, nerveuse ; son système musculaire s’affaibitra et éprouvera même par la suite des tremblements . à mesure que son système nerveux sera plus souvent stimulé au moyen du café. Cette constitution e rendra donc plus propre à la réflexion qu’à l’activité corporelle. 11 est facile de remarquer combien les personnes de ce tempérament grêle, surtout les femmes, idolätrent le café et y trouvent leur bien-être, quoiqu'il agite excessivement leur système nerveux. L’on voit aisément aussi combien on éprouve de différence dans la faculté de penser, en déjeûnant avec du vin ou bien avec du café. Or, le caractère moral des personnes adonnées au vin et de celles accoutumées au café devient à la longue tout à fait différent. Les premières s'abandonnent à la gaieté, sont insouciantes, franches, simples, ouvertes; les secondes, plus réfléchies , plus subtiles ou calculatrices, plus pénétrantes, se possèdent infiniment davantage. On ne peut nier que cet état de l’organisation ne soit plus favorable à la pensée que le précédent. Il se laisse moins aveugler, il approftondit mieux les objets. Par conséquent, on raisonnera mieux dans un café que dans un cabaret.
Ainsi, peu à peu cette fève méridionale imprimera aussi un tempérament plus nerveux, plus méridional, aux peuples du nord, qui en usent aujourd’hui si abondamment. L’Arabe est spirituel et vif, sans doute, maïs aussi fort sérieux et calculateur. 11 a sans doute une grande exubérance d’imagination ; mais pourquoi la richesse, la multiplicité des images dégénèrent-elles chez lui en recherche, comme on le voit dans les poésies , dans l'architecture, dans tous les discours de ce peuple? Parce que, indépendamment du climat sec et enflarnmé qu’il habite, le fréquent usage de la fève de Moka contribue à fouetter, pour ainsi dire, davantage encore cette imagination exaltée. En gagnant beaucoup pour la vivacité derréflexion par l'emploi du café, l’on n’en conciura pas que la somme du génie augmente nécessairement. Les hommes de l'antiquité, illustres par leur haute intelligence, n’ont point connu cette boisson, et cependant bien peu de modernes, buveurs de café, les égalent. Nous remarquerons en effet qu'augmentant la mobilité, la susceptibilité intellectuelles, le café fera plutôt jaillir l'éclair d’une pensée, d’une saillie vive, d’un trait délicat et perçant, qu’il ne mûrira lentement de graves et de profondes méditations. Les Arabes ont produit beaucoup d'hommes d'esprit, très-peu de génies auventeurs ; ils ont été les copistes et les singes des Grecs, vumme on l'a dit, plutôt que leurs émules ou leurs rivaux,