‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 110 sur 556 · CAFÉS · texte numérisé non relu

CAFÉS

sont des sciences communes à tous les assistants. Parmi eux les hommes d’État abondent. Les temps sont-ils orageux, la patrie est sauvée vingt fois le jour. Sont-ils pacifiques, l'étranger est mis à contribution, attaqué, révolutionné, constitué, sans repos. Y a-t-il des négociations pendantes, on sait tout ce qui s’y passe. On ne permet ni secret, ni retard, ni ménagement. Le fil est rompu ou renoué sans cesse; et qu'il se rompe ou se renoue, c’est la faute du négociateur. Comme pour le général, il y à toujours impéritie, presque toujours cupidité et trahison.

Cependant, un grand événement est annoncé. Un nouvel interlocuteur, le plus important de tous, ne va pas tarder à paraître : la voiture qui le porte a été entendue ! On se presse, on attend. C’est une anxiété générale ; toutes les mains sont tendues vers lui à la fois. Heureux qui le premier aura ses confidences. Tout le monde fait silence! On retient son ha- Jeine. On se pose pour écouter. Enfin, on écoute avec religion, les yeux à terre, les bras croisés, l'air pensif, De moment en moment, une exclamation trahit les émotions trop vives de l’auditoire.… Toutes les combinaisons sont renversées. On venait de décider la paix : le nouveau venu apporte la guerre! On s'était allié au Piémont: ila vu, ce qui s'appelle vu, les Autrichiens dans Alexandrie! On penchait pour un ministre entre tous, que l’opposition avait porté au pouvoir ; et c’est justement, 6 pudeur! celui-là qui est l'ennemi public! On avait à élire un député; on cherchait inutilement autour de soi depuis longtemps... Le choix est tout fait. L'étranger propose ou plutôt impose un rom excellent, populaire, illustre , qui commande la confiance universelle. 11 ne reste plus qu’à l’apprendre par cœur, si l’on peut, et à le retenir. En conséquence, chacun d'emprunter timidement à . l'hôte qu’on admire le plus humble lambeau de papier pour L écrire, d’après lui, le nom glorieux qu’on ignore. Car cet hôte est le journal, c’est-à-dire Le Siècle, le Constitutionnel, ou tel autre, et on ne discute pas contre le journal ! C’est la seule autorité que le temps présent reconnaisse. Il est le juge souverain, le maître incontesté : Zpse dixit.

Aussi n'est-il guère de si mince village qui n’ait une de ces officines politiques ; les opinions contraires sont obligées de s'y réunir, comme ces religions .qui, dans les hameaux de la Suisse, n’ont qu’un seul temple pour desservir les commuuions ennemies. Dans les bourgs, on en a deux. Alors, les partis se distinguent seulement en deux camps : en bleus et blancs dans l’ouest et le midi, ou en ministériels et libéraux dans le reste de la France. Quand on en possède trois, les trois grandes opinions du temps présent ont cha- * cune leur quartier général. C’est là que triomphe l’intolé- : rance. C’est alors que les passions se donnent carrière, qu'on

! se hait de tout son cœur, et que la discorde sourit à son } ouvrage. Les villes marquent leur importance parce qu’on y trouve de plus le café Militaire, le café du Commerce, celui : de Thémis, celui de la Marine et beaucoup d’autres. Ce sont à des représentations d'états.

Enfin, viennent les capitales, officielles ou non, les grandes * cités. Leur attribut est de posséder la foule des cafés sans | couleur et sans destination, cafés de luxe, cafés de rencontre | et de plaisance, qui ne sont pas des lieux où l’on pense, où lon parle, où l’on gouverne. Dans ceux-là, on prend un journal en courant ; on feuillette une Revue ; on ne jouit pas des trésors de la littérature contemporaine; on ne fait que promener l'œil sur la polémique du jour. Dans ces grands centres d’affaires et de plaisirs, les oisifs ont bien autre close à faire ou à rêver, et la politique véritable a de bien autres varavansérails, de bien autres places d’arines.

Ce n’est que pour la bourgeoisie subalterne, pour les officiers à demi-solde et ies rentiers, que le café reste un lieu de tontroverse et de délibération. Ainsi naguère encore, le café Lemblin, au Palais-Royal, était le rendez-vous consacré des débris de l'état-major impérial ; les libéraux implacables ) de la vieille garde et de la grande armée y gémissaient à DICT. DE LA CONVERS. — T. IV.

perpétuité sur les infractions à la charte et sur Pahaissement continu de la diplomatie royale. Plus loin, le café Valois rassemblait d’autres ruines : une confédération d’anciens chevaliers de Saint-Louis, pauvres, fidèles et mécontents, mécontents déjà sous la Restauration qui se perdait visiblement, en ne gouvernant pas à leur guise; plus mécontents depuis 1830, quoiqu’ils eussent la consolation de répéter souvent qu'ils l’avaient bien dit!

Il y a quelques autres spécialires, comme on dit à présent, quelques-unes qui remontent au dernier siècle. Le café de Foy, toujours au Palais-Royal, antique et renommé, est en possession de réunir les lecteurs de journaux qui méditent et ne dissertent pas, ou les amateurs de glaces perfectionnées, qui ne dissertent ni ne méditent. Au-dessus, le café des Mille Colonnes fut longtemps visité fidèlement par les provinciaux, qui ne croyaient pas avoir vu la capitale s'ils n'étaient allés contempler ce palais de cristal, d’or, de marbre, et par-dessus tout cette fameuse belle limonadière qu’on admirait déjà du temps de l'Empire, et qu’ils s’étonnaient de trouver toujours jeune, fraîche et belle, Isnes’expliquaient pas le miracle, Dans le voisinage, le café de la Régence est depuis l’ancien régime le chef-lieu des joueurs d'échecs du monde entier. Les plus grands seigneurs s’y pressaient du temps de Philidor; les amateurs d'échecs entêtés s’y rencontrent encore. On voit là des parties dont le partner invisible suit son jeu, d'Angleterre, de Hollande et des Indes. Il y a des parties interminables, qui ont traversé la révoiution, comme celles-là traversent les mers. Sur les boulevards on a des intérèts plus actuels et plus puissants. Tortoni et le café de Paris sont fréquentés par d’autres joueurs. Le steepie-chase et la rente, les lions et les agents de change, deux races d'hommes dont les préoccupations se croisent et se mêlent en cent façons, ont la leur camp volant Ce sont les succursales actives de ce qu’on a nommé sous la Restauration, dans des jours denaifetunnement, Le temple de Plulus, de cequenous nommons simplement la bourse aujourd'hui. Là, lesnouvelles politiques s’échangent, se faussent, s’inventent, se multiplient sans fin, avec la rapidité de l'éclair et l'obscurité du nuage, escomptées de cent façons, sous les noms de hausse, de baisse, de découverts, de reports et mille autres qui cachent la spéculation politique, la spéculation financière, la richesse, la misère, la ruine. Oublierons-nous, sur l’autre rive de la Seine, un établissement qui fut longtemps le siége de tous les beaux-esprits du dix-huitième siècle? Le café Procope, dans l’ancien régime, était publiquement philosophiqueet littéraire, parce que c'était toute la politique du temps. Aujourd’hui les étudiants s’en sont emparés. Au sortir de la Révolution il réunissait encore une foule de vieillards instruits, vétérans de tous les régimes et de toutes les opinions qui s'étaient dis puté la France depuis un demi-siècle, On raconte qu'a cette époque, dans les premières années de l’Empire, un enfant y accompagnait quelquefois l’instituteur trop indulgent de ses jeunes années, qui croyait bon de lui faire entendre tous ces demeurants du passé, et qui au fond trouvait encore meilleur de faire entendre d’eux le babil de son disciple. Celui-ci, au grand étonnement des vieillards, discutait tous les plans de campagne de l'empereur, annonçaitses marches, ses batailles, ses victoires ; car l'unique chose qu’il ne prévit pas, bien entendu, c’étaient les revers. Il avait cent citations à faire d’Annibal, d'Alexandre et de César. Un jour, l’un des assistants, homme aux manières graves et distinguées, au visage austère quoique doux, conservateur à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et nomimé M. Flotor ou Faucon, prit lorateur à part, et lui tint ce discours : — « Mon petil ami É je vais bien vous étonner! » Ce début en effet l’étonna beaucoup. M. Flocon poursuivit. « Vous avez de l'esprit. » Ceci pouvait passer ! Mais était-ce la chose étonnante? Le viellard allait toujours : — « Hé bien, si vous continuez comme vous faites, à vingt ans, vous serez un ignorant. ! » — Oh! oh! — « Et ne serez hon à rien ! » -— Miséricorde ! —

« Mon enfant, voici pourquoi : c'est que vous parlez à l’âge où l’on doit s’instruire, et vous vous faites écouter d'hommes âgés à qui vous n’avez.rien à apprendre, plutôt que de les écouter poür essayer d'apprendre ce qu'ils savent. Au lieu d’être ici, vous devriez être au collége, faire de bonnes études, travailler sérieusement et avec suite, comme la foule des jeunes gens, pour vous élever un jour au-dessus de la foule, quand vous serez homme, si Dieu vous en a donné les moyens, ce qui n’est pas impossible. Comprenez-vous cela? » — A la gloire de l'éloquence de M. Faucon, il faut dire que l'enfant comprit. Dès le lendemain il se mettait en campagne pour demander une bourse à l’empereur, n’arrivait qu'au prince archichancelier de l'empire, sortant du sénat, sur les degrés du grand escalier du Luxembourg, et obtenait une gracieuse promesse qui ne se réalisa jamais. Alors il recourut à M. de Fontanes , au bienveillant grand maître de l’université, qui autorisa l’excellent M. de Wailly à recevoir le jeune solliciteur à demi-pension, en lui souhaitant d’heureuses destinées et en paraissant y croire. Bref, il fit si bien qu’au bout de quelques mois il se présentait à la bibliothèque Sainte-Geneviève, devant le respectable et excellent administrateur, revêtu de pied en cap de l'uniforme du lycée Napoléon. O puissance d’un bon avis, bien donné, et donné à propos ! Objet d’éternelle reconnaissance ! Que de bienfaits ont été recueillis et célébrés qui ne valaient pas célui-là!, .

Le docte et vénérable café Procope était digne de cette fortune. Les autres ne sont pas généralement si bien inspirés, Il s’y donne beaucoup de conseils, mais qui n’ont pas d'ordinaire une si fayorable influence.. Les gouvernants peuvent se compromettre beaucoup, en ne les suivant pas; ils ne se sauveraient pas en les suivant. La politique et l’ascendant de ces ateliers de déclamations à vide n’ont. guère d’autre vertu que d'irriter les questions, d’agiter les esprits, dé grossir les difficultés, d’en faire naître d’insolubles. Un jeune membre de nos assemblées étorina beaucoup la chambre dés députés, il y a quelques années (1836), et ne la scandalisa pas moins, en hasardant cette observation. « La royauté de 1830 a étéengagée dans les plus graves complicationsayee les grandes cours du Nord. La diplomalie a pu toutes les aplanir, et le monde aurait pu toutes les ignorer. Nous avons été entraînés, au contraire, dans des luttes bruyantes etsans fin, avec toutes les républiques du monde, la Suisse, les États- Unis, le Mexique, la Bolivie, Monte-Video, la Plata? A quoi tient cette différence? A ce qu'une politique, qui ne prend parmi nous que trop d’empire, la politique de café, règne dans tous les États républicains, et en particulier d’un bout de l'Amérique à l'autre..! » Il y eut de grands cris; les députés de la monarchie constitutionnelle se croyaient tenus de prendre fait et cause pour les républiques américaines. Ils avaient raison! Les deux régimes sont plus près l’un de l’autre qu’on ne veut le comprendre.

Malbeureusement, les cafés ont une importance trop réelle. C’est une institution éminemment démocratique et révolutionnaire. L'Angleterre, qui est une vaste aristocratie, n’en possède pas, à vrai dire; ou, s’il s'en rencontre quelqu’un dans ses capitales, ce sont les seuls établissements qui y soient moins confortables que parmi nous. A un étage plus haut, elle a le club , et dans une tout autre région, pour de tout autres besoins, la taverne, Le calé, tel que nous le pratiquons, consacré en même temps aux breuvages, aux lectures et aux conversations qui portent à la tête, est réeliement une institution française. Il comprend un mouvement d'hommes dont la taverne anglaise ne donne point d'idée ; il comprend un mouvement d'esprit qui lui est bien plus étranger encore, dont elle n'offre aucune image, Cette étude superficielle et cette discussion journalière des intérêts publics, qui sont le vrai caractère de.nos cafés de villages, sont un fruit de notre sol. Nous avons pris l'institution à l'Italie, qui l'avait reçue de Venise, laquelle l'avait apportée d'O-

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