‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 145 sur 556 · CALEMBOUR · texte numérisé non relu

CALEMBOUR

du mépris qu’on manifeste avec tant de justice pour ces esprits futiles dont les conceptions n’enfantent que le faux et l'absurde, et qui préfèrent le clinquant du mensonge à la lumière voilée de la raison. L'homme vraiment spirituel, am contraire, n’a en vue qu’une pensée vraie ou qu’il croit telle, et qu’il déguise seulement pour lui donner plus d’attrait. Et en effet, ce qui constitue le mérite d’un bon mot; c’est la justesse, la profondeur ou l'intérêt de la vérité qu’il recèle. Si la pensée qui se trouve au fond d’un bon mot est commune et de mince importance , le bon mot sera lui-même empreint des mêmes caractères : il fera rire un moment, perdra à être cité, et n’amusera que des têtes légères.

Mais je me surprends à m'étendre beaucoup sur l'esprit, quand je n’avais à parler que du calembour. Finissons, après l’avoir ainsi maltraité, par lui accorder quelque chose, et par avouer que dans certains cas, peu nombreux il est vrai , il mérite le nom de bon mot : c’est lorsque l’une des significations du terme sur lequel on joue, celle à laquelle” on feint de ne pas songer, présente une pensée vraie et d’un certain intérêt pour l'esprit. En voici des exemples : Carle Vernet, entendant faire l’éloge de la comédie intitulée : Maison à vendre, qu’on venait de représenter, dit avec un grand sérieux : « Je ne sais pourquoi on s’extasie tant sur le mérite d’une pièce qui ne justifie pas son titre : on m'annonçait une maison à vendre, et je n’ai vu qu’une maison à louer. » On prête un mot de ce genre à une actrice célèbre : elle se promenait aux Tuileries, et entendit derrière elle des gardes du corps qui prononçaient son nom : « Eh, Messieurs ! dit-elle en se retournant, qu’a de commun Mars avec les gardes du corps? » Pourquoi de tels jeux de mots sont-ils goûtés? pourquoi les qualifie-t-on de traits d'esprit, « d’heureuses saillies ? C’est qu’on y peut trouver autre chose qu’un calembour. C.-M. PAFFE.

A son retour à Paris, Voltaire fut blessé du calembour, dont on abusaït en sa présence. Il le regardait comme le fléau de la bonne conversation, comme l’éteignoir de l’esprit. Il avait engagé M€ Dudeffant à se liguer avec lui contre son despotisme : « Ne souffrons pas, lui disait-il, qu’un tyran si bête usurpe l'empire du monde! » Cependant, nous avons surpris le philosophe en flagrant délit : Voltaire a fait au moins un calembour en sa vie. Une dame, lui parlant de son voyage en Angleterre, lui dit : « Comment avez-vous trouvé la chaire anglaise? — « Très-fratche et très-blanche », répondit-il. 11 est vrai qu'il entrait alors dans sa quatre-vingttroisième année, et qu'il ne devait plus s’y connaître, le grand homme! 4

Le calembour remonte à une très-haute antiquité. Des exemples tirés du grec et du latin lui assignent une origine fort respectable. On en trouve dans Aristophane et dans Plaute. Cicéron, combattant le préteur concussionnaire Verrès, l'appelle, tantôt pourceau, tantôt balai de la pauvre Sicile (verres, verrat, verrere, balayer). Les trois esprits les plus profonds des temps modernes, Rabelais, Shakspeare et Molière ont fait des calembours. Mais le dieu du genre c'est M. de Bièvre, qui nous a laissé un recueil de bons mots et une œuvre sublime, une admirable tragédie de Ver= cingétorix , en cinq actes , dont chaque vers est lardé d’un calembour, et qui sera, dit-on, représentée prochainement au Théâtre Français. Parmi les héritiers de M. de Bièvre, on peut citer notre spirituel collaborateur M. Jacques Arago, qui dépense en calembours une grande partie de son esprit.

Jetant les yeux autour de nous, il ne serait peut-être pas difficile de découvrir, en cherchant bien, parmi ceux qui font d’être et de paraître sérieux métier et devoir, parmi nos hommes d'État eux-mêmes, les plus graves, les plus pros fonds, les plus forts, quelques consciences chargées de gros péchés de ce genre. Dans les rangs artistiques et littéraires, les exemples foisonnent. Témoin Carle Vernet, déjà cité; té» moin l'auteur d'Æugénie Grandet, dont le personnage de prédilection est le rapin foiseur de calembours ; témoin

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