CALOMNIE
lorsqu’elle se présente sous le manteau du ridicule, et avec l'expression de la raillerie, qui trop souvent n’est elle-même que l'éclair de la calomnie ; alors, peu empressés d'écouter la défense, nous donnons de prime abord gain de cause à une accusation frivole en apparence, outrageante en réalité, sauf à motiver ensuite, etavec la même insouciance de l'honneur d'autrui, l'arrêt que nous avions porté. C’est ainsi qu’à chaque instant notre égoïsme et la légèreté de nos esprits donnent des primes d’encouragement à la calomnie, notre plus mortelle ennemie,
La calomnie présente encore ce déplorable effet de nécessiter dans certains cas et même de légifimer le duel ; elle est presque la seule cause qui perpétue cette funeste coutume. L'honnète homme habilement calomnié voit souvent l’opinion incertaine entre son calomniateur et lui : on conçoit qu’alors, outragé dans ce qu'il a de plus intime, il lui faut une protestation plus énergique et plus persuasive qu’une action intentée devant les tribunaux et aboutissant à une amende ou à des dommages-intérêts : il donne pour gage de son innocence sa vie même, il se bat. Blessé, mort ou vainqueur, la présomption est pour lui, il est vengé, il est absous.
Il y a plusieurs manières de calomnier, par la parole ou par le silence, et souvent ce dernier moyen n’est ni le moins perfide ni le moins puissant. Il y a même des calomnies en action : pour compromeitre une honnête femme qui ne l'avait pas reçu, il suffisait au maréchal de Richelieu d’envoyer deux ou trois fois sa voiture stationner une ou deux heures devant sa porte. Le cheval d’un quaker ayant été mordu par un chien, se mit à ruer et faillit démonter son maître ; celui-ci, à qui sa foi défend de porter une arme et de répandre le sang, se vengea du barbet en criant : A% chien enragé! Le peuple répète après lui : Au chien enragé! et dans l’instant le pauvre animal est assommé, victime d’une calomnie. Il est peu d'hommes qui peuvent résister aux traits d’une arme aussi sûre. Cependant l’histoire nous apprend que la calomnie, qui avait triomphé de la vertu de Socrate, fut impuissante contre celle de Caton. « Le sénat vous a calomnié, » disait-on à César, et il répondait : « La victoire m’en a vengé à Pharsale. » Napoléon disait aussi : « Une victoire, un monument de plus, me vengeront de la calomnie. »
La calomnie tient une grande place dans la politique ; elle pourra revendiquer sa part d'influence et de solidarité dans l’histoire des événements de notre époque. Depuis un demi-siècle elle a servi d’arme offensive à presque tous les partis puissants qui ont successivement régné sur la France, et qui, pour s'assurer la fortune, croyant tous la fixer, ont largemert exploité l’insouciance, la peur, l’égoisme, et se sont fait de la délation, de la corruption, de l'intrigue, autant de moyens de gouvernement. Quand donc deviendrat-elle une loi de moralité publique cette maxime de Lycurgue : « Si tu rencontres ceux qui se disputent, tu peux te mettre d’un parti; mais au moins dis la vérité. »
Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur l’histoire de la législation relative à la calomnie, et cherchons-y des leçons et des exemples. Les Égyptiens etles Athéniens punissaient la calomnie par la loi du talion, c’est-à-dire que les calomniateurs étaient condamnés au même supplice qu’auraient subi ceux qu'ils accusaient si le crime se fût trouvé véritable. Les lois de Moïse la poursuivaient avec la même rigueur : Vous traiterez le calomniateur, dit-il aux prêtres et aux juges d’israel dans le Deutéronome, comme il avait dessein de traiter son frère; et afin que les autres soient dans la crainte et n’osent entreprendre rien de semblable ; vous n’aurez point compassion du coupable, vous en exigerez vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, pied pour pied. » À Rome, sous la république, le calomniateur était marqué au front de la lettre K avec un fer chaud : de là venait l'expression integræ frontis homo pour dési-