‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 178 sur 556 · CALVADOS — CALVAIRE · texte numérisé non relu

CALVADOS — CALVAIRE

de l’Aure ; il forme en outre ceux des petits fleuves de la Dromme , de la Secelle, de la Dives recevant la Vie, de la Touques, et la partie inférieure du bassin de l'Orne recevant l'Odon. Il y a peu d’étangs, mais on trouve des marais assez étendus sur les bords de l’Aure inférieure, de la Dives et de la Touques. La côte est d’un accès difficile, et n’a pas de bons ports ; entre Honfleur et Dives, elle est formée par des falaises hautes de 120 mètres; par des dunes de sable de la Dives à la Secelle, et par des falaises et des terres élevées de cette dernière rivière à la Vire. Le climat est salubre quoique humide, Les bôtes fauves sont devenues rares dans ce pays. Les sangliers ainsi que les lièvres et lapins ont presque disparu ; mais le poisson abonde dans les rivières. Les essences dominantes dans les forêts sont le chêne, le bouleau, le hêtre et le charme. On trouve dans le département du fer. On y exploite de la houille, surtout à Littry; on tire en outre des carrière de la pierre à bâtir, du granit, du grès, de la pierre à chaux, des terres argileuses pour les poteries, les tuileries et les briqueteries, de la terre à foulon , de l’ardoise, de la tourbe. Il existe aussi plusieurs sources d'eaux minérales, dont les plus renommées sont celles de Brucourt, dans l’arrondissement de Pont-l'Évêèque.

Le sol du Calvados est gras et fertile; c’est un pays de culture céréale et d’herbages. Les pâturages fournissent des fromages renommés, entre autres celui de Livarot, et d’excellent beurre : celui d’Isigny et de la vallée d’Auge est particulièrement renommé. On cite encore parmi les plus riches vallées celles de Trévières, sur un affluent de la Vire, et de Saint-Pierre sur la Dives. On trouve peu de vignes, et elles ne donnent que de mauvais vins. Le cidre est la principale boisson du pays ; on en fait un grand commerce ainsi que de l’eau-de-vie qu’on en obtient. Les poiriers sont également cultivés pour le même objet. Le département fournit d’excellents chevaux, une immense quantité de bêtes à cornes, des moutons, des pores, des volailles de toutes espèces ; peu de chèvres, de mulefs et d’'ânes.

L'industrie manufacturière et commerciale du département du Calvados consiste notamment dans la filature des laines et des cotons, la fabrication des draps fins et communs, des étoffes et des couvertures de laine, des siamoises, des étoffes de coton, des.toiles de cretonne, des molletons, des flanelles, etc. Les blondes de Caen et les dentelles de Bayeux ont de la réputation. La fonderie et le travail du fer sont encore une branche importante de l’industrie locale. Le département possède en outre des papeteries, des fanneries, des tuileries, des raffineries, des distilleries , des fabriques de produits chimiques, des corderies, etc. Les diverses pêches occupent les habitants du littoral.

Le département du Calvados est sillonné par 10 routes nalionales, 29 départementales et 6 chemins de fer, Il a 6 rivières navigables et un canal, celui de Caen à la mer. Les principales villes du département du Calvados sont : Caen, chef-lieu du département, Bayeux, Lisieux, Falaise, Vire; Pont-l'Évéque, sur la Touques et la | Calonne, avec 2,880 habitants, qui doit à sa situation géo- graphique d’être chef-lieu d'arrondissement ;, Honfleur;

Condé-sur-Noireau, au confluent du Noireau et de la Drouance, avec 6,643 habitants : elle renferme un grand nombre de filatures de coton et de fabriques de divers tissus; Orbec, sur la rivière du même nom, avec 3,219 habitants; Zsigny, Trouville. Le petit port de Courseulles est l'entrepôt d'un commerce considérable d’huitres.

CALVAERT (Dronis), peintre célèbre, naquit en 1555, à Anvers, vint très-jeune en Italie comme peintre de paysages , fréquenta à Bologne les écoles de Fontana et de Sabattini, et partit avec ce dernier pour Rome. Après avoir pendant quelque temps dessiné d’après Raphael, il ouvrit à Bologne une école de laquelle sont sortis une foule de grands maîtres, tels que lAlbane, le Guide et le Dominiquin. Les | DICT. DE LA CONVERS, — T, IV:

Bolonais, qui l’appellent Denis Le Flamand, le considèrent comme l’un des restaurateurs de leur école, particulièrement sous le rapport du coloris, dans le maniement duquel il a effectivement une remarquable habileté,

Calvaert appartient incontestablement aux meilleurs mattres qui précédèrent la restauration de l’art italien par les Carrache. Ilmouruten 1619, à Bologne, où l’on a conservé ses meilleures toiles. Augustin Carrache el Sadeler ont gravé une partie de ses œuvres.

CALVAIRE (Calvariæ locus ou mons ) est la traduction littérale du mot Golgotha, qui en hébreu et en syriaque désigne la partie de la tête qui se dépouille de cheveux, qui devient chauve, calva. 11 y a deux mille ans le Calvaire, à quelques cents pas de Jérusalem, était une montagne, ou plutôt un monticule, sec, rocailleux, aride, sans vie, sans végétation. On a prétendu qu’Adam y fut enterré et qu'Abraham y conduisit son fils Isaac pour l’immoler conformément à l’ordre qu’il en avait reçu du Seigneur. Les Juifs y faisaient exécuter les criminels condamnés à mort. Afin que tout le peuple pût assister à ce spectacle, il y avait une grande place entre le mont et la muraille de Ja ville. Le reste du mont était environné de jardins, dont l’un appartenait à Joseph d’Arimathie, disciple secret de Jésus-Christ; il y avait fait creuser pour lui-même un stpulcre , dans lequel fut mis le corps du Sauveur. Mais depuis deux mille ans ce pays a bien changé de face : Chanaan a cessé d’être la terre de promission, comme son peuple a cessé d’être l'espérance de l'humanité. Cette contrée si fertile, si riante, si belle, qu’elle mérita d’être appelée l'image du ciel, est une solitude triste, sombre, stérile, qui « semble, dit Châteaubriand, respirer en même temps la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort. » La reine des cités est devenue la reine du désert ; et qui s’en étonnerait après tant de dévastations? Au contraire, les changements ont profité au Golgotha. Les soldats de Titus avaient détruit le temple de Jérusalem, Adrien, l’an 135 de l’ère chrétienne, détruisit la ville même, et se fit, sans le savoir, grand accomplisseur de prophéties ; car il n’y laissa pas pierre sur pierre. Jérusalem fut anéantie, et défense fut faite aux Juifs de la relever. Adrien leur interdit même l'entrée de la ville nouvelle, qu'il fit bâtir à l'occident de l’ancienne, sous le nom d’Ælia Capitolina, et qu’il peupla d’une colonie romaine. Il renferma dans son enceinte une partie du mont Ghion, et le mont Calvaire tout entier. Voulant en même temps faire perdre aux chrétiens la tradition de leurs saints lieux , il éleva une statue de Jupiter sur le saint-sépulcre, et sur le Calvaire celle de Vénus; mais deux siècles après ces statues étaient renversées et remplacées par des églises. C’est là que se trouve aujourd’hui l'église du Saint-Sépulcre. Cest aussi là que fut retrouvé le bois sacré de la croix.

Dans le sens spirituel, le Calvaire indique la conformité du chrétien avec Jésus-Christ dans la résignation aux peines et aux souffrances de la vie. DE KERTANGUY.

Dans les pays catholiques on a donné le nom de calvaire à certaines élévations du sol et à certaines chapelles où l’on a planté une ou trois croix en commémoration du crucifiement de Jésus-Christ, et où l’on va en pèlerinage dans la semaine sainte. Le plus célèbre de ces calvaires fut celui du mont Valérien près de Saint-Cloud, à quelques kilomètres de Paris, et faisant partie de la commune de Nanterre, Du temps de Henri IV il existait déjà sur cette colline un ermifage, qui plus tard fut converti en une chapelle, à laquelle on donna le nom de Saint-Sauveur. En 1634 il s’y établit une congrégation sous le nom de prétres du Calvaire, dont la chapelle était le but d’un pèlerinage que l’on y faisait la nuit du jeudi au vendredi saint, en portant des croix. Quelques dévots se faisaient fustiger eu Chemin; des pèlerins et des pèlerines faisaient souvent des stations dans le bois de Boulogne avant d’en faire sur la montagne du Calvaire , et peu

258 CALVAIRE à peu la galanterie et le plaisir ayant fini par remplacer le zèle et la pénitence, les pèlerinages nocturnes furent supprimés par l'archevêque de Paris en 1697. La loi de 1791 «étruisit toutes les congrégations religieuses ; celle du Calvaire, qui s'était distinguée surtout par la fabrication des bas de soie, dont elle fournissait les élégants de l’époque, sedispersa. Après le 9 thermidor, Merlin de Thionville acquit, moyenvant 17,000 fr. en assignats, les bâtiments du Calvaire avec les quarante-cinq arpents qui les entouraient. Il y recueillit six des anciens habitants, et quelques années plus tard l’éslise fut rouverte. On y retrouva le corps du Père Charpentier, fondateur de la maison des missions du Calvaire au commencement du dix-septième siècle. Ce corps, qui était parfaitement conservé, fut enfermé dans une châsse en verre et placé dans une petite chapelle spéciale, où l’on vint de toutes parts pour obtenir la guérison des maladies. Par malheur le corps du père Charpentier tomba bientôt en dissolution , et au bout de deux mois il fallut le porter à un cimetière des environs. Le concordat avait été signé. Merlin de Thionville vendit ce domaine à un curé de Paris, qui en fit un lieu de rendez-vous où des prêtres et des évèques tenaient conciliabule contre le gouvernement. Un jour les grenadiers de la garde en garnison à Courbevoie se rendent au mont Valérien, surprennent les conspirateurs, et rasent de fond en comble l’église et le couvent. Quelque temps après , Napoléon ordonna de construire sur l'emplacement des anciens bâtiments un vaste édifice qu’il destinait à une caserne. Sous la restauration, les Pères de la foi obtinrent cet emplacement. 11 s’y forma une mission ; on y prêcha en plein air; les processions recommencèrent; Charles X fit planter une belle allée d’arbres pour y arriver, et il s’y créa une industrie lucrative, qui consistait à vendre fort cher un coin de terre aux personnes dévouées à la congrégation qui désiraient être inhumées en ce saint lieu. A la révolution de Juillet, la maison des missions fut saccagée, et l'État reprit possession des biens des révérends Pères. Enfin les fortifications de Paris ayant été décidées, on y établit un fort magnifique, qui domine à une grande distance la plaine environnante et défend le passage de la Seine qui coule à ses pieds.

CALVAIRE (Filles du), ordre de religieuses qui suivaient la règle de saint Benoît. Elles furent fondées premièrement à Poitiers, par Antoinette d'Orléans, de la maison de Longueville. Le pape Paul V et le roi Louis XIII confirmèrent cet ordre, en 1617; et le 25 octobre de la même année Antoinette d’Orléans prit possession d’un couvent nouvellement bâti à Poitiers, avec vingt-quatre religieuses de l’ordre de Fontevrauld, qu’elle avait tirées de la maison d’Encloitre, située aux environs. Deux couventsde Paris ont porté le nom des Filles du Calvaire. Le premier, situé rue de Vaugirard, fut fondé en 1620, par les soins de ce fameux capucin appelé le père Joseph, au moyen des libé. ralités de la reine Marie de Médicis et de la veuve dun conseiller au parlement appelé Lauzon; il se composa d’abord de six religieuses venues du couvent de Notre-Dame du Calvaire de Poitiers. En 1625 Marie de Médicis leur fit élever leur chapelle, dont l’intérieur fut décoré de quatre tableaux peints par Philippe de Champagne. Ces religieuses furent supprimées en 1790, et leur chapelle convertie en remises dépendantes du palais du Luxembourg. Le second couvent, situé sur l'emplacement actuel de la rue Neuve de Bretagne et de la rue Neuve-de-Ménilmontant, fut également fondé par le père Joseph, en 1633; douze religieuses, tirées du couvent du Calvaire près du Luxembourg, y furent transférées le 16 avril 1637. C’est dans cet dernière maison que résidait la générale de tout l’ordre,

CALVI, ville de France, chef-lieu d'arrondissement dans le département de la Corse, à 183 kilomètres au nord d'Ajaccio, sur la côte occidentale de l'ile et le golfe qui porte son nom, avec une population de 1,884 habitants. C'est une place de guerre de deuxième classe; elle pos-

— CALVIN

sède un tribunal de première instance et un collége. Calvi est bâtie sur un roc, qui s’avance dans la mer, dont elle est de la sorte entourée de trois côtés; son aspect est imposant; elle n’offre d’ailleurs aucun monument remarquable. La caserne, qui est l’ancien palais des gouverneurs génois, et l'Église, où l’on voit le tombeau de l’ancienne famille Baglioni, présentent seules quelque intérêt. Son port, dominé. par un château presque imprenable, peut abriter une flotte nombreuse. On récolte dans les environs de bons vins rouges. Le commerce consiste en bois, huile, amandes

citrons , orange, cire, cuirs et peaux de chèvre.

Calvi fut fondée au treizième siècle, par Giovanninello de Pietra-Allerata, qui vint se retrancher sur les hauteur où elle se trouve aujourd’hui, dans la guerre qu'il fit à Giu dice della Rocca, seigneur de toute la Corse. Les Avoghari seigneurs de Nonza, dominèrent ensuite à Calvi jusqu’à ce qu’elle se soumit aux Génois. Occupée un instant par les troupes d’Alphonse, roi d'Aragon , puis assiégée inutilement par les armées combinées de la France et dela Turquie, sous le règne de Henri II, grâce, dit la tradition, à un crucifix placé sur les remparts, cette ville ne prit jamais part aux révoltes de l’intérieur contre la république de Gènes : aussi lisait-on sur la porte de la citadelle cette inscription : civitas Calvi semper fidelis. Les Anglais assiégèrent Calvi au mois de juin 1794, et la ville dut se rendre après une héroïque resistance de cinquante et un jours. La population s’embarqua tout entière pour Toulon, ne laissant à l’ennemi que des murs à moitié renversés; elle revint dans ses foyers l’année suivante quand la Corse eut secoué le joug des Anglais.

CALVILLE. Voyez CALLEVILLE.

CALVIN (Jeuan CAUVIN, plus connu sous le nom de) domine une des grandes révolutions de l'esprit humain. La réformation de Luther changea le droit public, la pensée sociale de tonte une époque ; Calvin fut le grand organisateur de ce mouvement religieux et politique. Il mit une forme de gouvernement là où il n’y avait encore qu’un désordre d'idées , qu'une effervescence de systèmes s’entrechoquant dans le chaos. C’était la mode des savants de ce temps-là de se cacher sous des noms supposés, et de latiniser , par amour de la science, leur origine franque ou gauloise. Aussi ferai-je remarquer sur la pseudonymie de Calvin qu’il se fit appeler, suivant les circonstances, Calvarius , qui signifie la même chose que Calvin; puis, Alcuin, dans l'édition de son Znstitutio Christiana (Strasbourg, 1539); Lucanus, Deparçan, et Charles de Happeville. I1 porta ce dernier nom pendant son séjour en Italie. Enfin, ce fut sans doute comme docteur en droit qu’il prit quelquefois le titre de maitre Jehan Calvin.

A peine sorti des mains de Mathurin Cordier, dont il fut le disciple, Calvin fut, à l’âge de douze ans, pourvu d’un

“bénéfice dans la cathédrale de Noyon, ville où il était né en

1509, et à seize ans de la cure de Marteville, qu'il permuta deux ans après avec celle de Pont-l’Evèque. Il vint à Paris étudier les belles-lettres et la philosophie. Il y trouva Robert Olivétan, son parent. C’est à lui que Calvin dut d’entrer dans la carrière où il acquit tant de célébrité; ou bien peut-être l'étude approfondie qu'il fit alors de l'Écriture Sainte, sons ce précepteur réformé, développa-t-elle en lui les germes d’une vocation secrète. Quoi qu'il en soit, le jeune docteur saisit avec chaleur les idées de la réforme, et renonça à la scolastique, qui ne lui offrait plus désormais une morale conforme à celle qu’il puisait dans les Testaments. Ayant résolu d'étudier en droit, il alla à Orléans,

be

où il écouta les leçons de Pierre de L’Estoile, puis à

Bourges, où il connut Melchior Wolmar. Cet Allemand célèbre lui enseigna la langue grecque, et fortifia en lui les idées nouvelles qu’il avait reçues sur la religion. Dès lors Calvin commença à les répandre par la prédication dans les villages environnants, et le seigneur de Linières, qui

CALVIN

l'entendit quelquefois, disait : « Du moins celui-ci enseigne quelque chose de nouveau, » A l’âge de vingt-deux ans, Calvin était consulté dans les affaires de la plus haute importance politique. 11 approuvait le divorce de Henri VIH, roi d'Angleterre ; mais il cherchait à détourner ce prince de son second mariage, et surtout de la suprématie religieuse qu'il voulait s'arroger. Tout ceci se passait encore à Bourges, que Calvin quitta une seconde fois pour se rendre à Paris. Il y publia à vingt-quatre ans son curieux commentaire sur les deux livres De La Clémence, de Sénèque : leçon de douceur et de mansuétude, que les circonstances rendaient si importante au moment des grandes persécutions de François I*' contre les nouvelles doctrines.

La protection de la reine de Navarre vint enhardir Calvin dans ses travaux. Déjà célèbre parmi les réformés par ses talents en controverse et en théologie, il en reçut une impulsion nouvelle, pour aspirer à de plus hauts succès. Mais alors se formait contre lui un orage que ni ses talents ni ses protecteurs ne purent écarter. Accusé d’avoir enseigné ses idées au sein même de l’université de Paris, Calvin fut forcé de fuir en Languedoc. On ignore les particularités de sa vie pendant tout le temps qu’il erra en France, temps que la reine de Navarre employait, mais sans succès, à le réhabiliter par le secours de son crédit. Calvin, doué d’une prodigieuse activité, mit à profit son exil pour faire germer son vaste système dans les esprits. C’est de cette époque, en effet, que datent ses liaisons avec Marlorat, Lépine et Lefebvre d’Etaples , qui prévit et annonça dès lors la grande révolution qu’allait opérer la ténacité d’un esprit puissant de science et de conviction.

Soit qu'il eût appris que les haines de ses ennemis s'étaient assoupies, soit, comme l'ont cru quelques-uns, qu'il fût poussé par le désir de connaître Servet, qui devait se trouver alors à Paris, Calvin y revint, en 1534. Servet n’y était point; il avait fui, et Calvin en témoigna sa peine; car il avait pour ce hardi docteur autant d’admiration qu'il eut depuis de jalousie. François 1° régnait alors. On sait qu’avec les idées de chevalerie de son siècle, ce prince avait adopté surtout son esprit de persécution contre les réformateurs. Ses vengeances devenaient chaque jour plus cruelles. Calvin gémissait des maux qu’elles occasionnaient à sa patrie, et, ne voulant pas en être plus longtemps le témoin, il résolut de se soustraire auspectacle de si sanglantes injustices. Cependañt, avant de quitter la France pour se retirer en Suisse, il pablia un ouvrage intitulé Psychopannichice, contre ceux qui croyaient que les âmes dormaient quand elles étaient séparées du corps. Arrivé à Bâle, il entra bientôt en relation intime avec les savants de ce pays, parmi lesquels Capito et Grynæus. Ce fut là qu’il apprit l’hébreu.

Au sein des douceurs d’une vie laborieuse et retirée, l’image des persécutions des Français ses coreligionnaires poursuivait le réformateur. Soudain il prend une résolution qui honore également le courage de celui qui la conçut et la réputation de magnanimité du prince qui put l’inspirer. Connaissant la grandeur d’âme dont se piquait François I‘, i veut l’instruire des malheurs de ses sujets et lui en dévoiler les causes. C’est dans ce but qu’il compose en latin sa fameuse fnstitulion Chrétienne. I la dédia au roi de France par une préface dont l’éloquence, toujours justement admirée, en fait un de ces rares morceaux qui ne s’oublieront jamais. Dans son infatigable sollicitude à propager ses doctrines, Calvin s’informait des provinces et des villes qui nourrissaient des idées favorables à la réformation. La fille de Louis XII, la célèbre duchesse de Ferrare, se faisait alors remarquer par ses connaissances étendues et son génie. Son entourage se composait surtout des protestants les plus instruits, pour les opinions desquels elle semblait pencher. Calvin vole auprès d'elle ; sa réputation l’ayant devancé, il reçoit de cette princesse l’accueil le plus distingué. Il éclaircit les doutes qui restaient dans l'esprit de la duchesse,

la subjugue, l'entratne par ses fortes pensées , et finit par lui inspirer une estime qu’elle lui conserva pendant toute sa vie, ainsi que le témoignent une multitude de ses lettres au théologien de Genève. Bientôt il est poursuivi, en danger même à la cour de Ferrare, et il n’a d'autre parti que de chercher un dangereux refuge sur les terres de France. Ileut ici à redouter encore le contact d’un système tout cathos lique , et, comparant à cette intolérance la liberté de l’Alle» magne , il prit la résolution d’y aller fixer son séjour.

À cette époque, la guerre allumée dans la Flandre et La Lorraine rendant ce chemin impraticable, il fut forcé de passer par Genève. On était au moins d'août 1536; Calvin avait alors vingt-sept ans. Les deux réformateurs de ce pays, Farel et Viret, ne réussirent par d’abord à le retenir; il était demeuré sourd à leurs prières, ainsi qu'aux instances de la république naissante, lorsque ces deux ministres l’ayant sommé au nom de Dieu de les aider dans le travail qu'ils faisaient pour le Seigneur, il se rendit enfin à leurs sollicitations. Dès ce moment ( 1536) on trouve Calvin investi à Genève de la place de ministre de la parole de Dieu, et chargé de faire des leçons de théologie. C’est ici le lieu de rapporter un incident ignoré de presque tous les historiens, Fuyant les persécutions de Ferrare, Calvin s’arrèta dans la cité d'Aoste, en Piémont, où il prêcha d’abord la réformation avec succès, mais d’où il fut encore proscrit par l’intolérance. Mon opinion à cet égard est fondée sur l'existence d’une colonne érigée pour éterniser l’arrivée de Calvin à Aoste et son bannissement ; en effet, on lit sur cette colonne : Hanc Calvini fuga erexit MDXLI, Religionis constan : tia reparavit anno MDCCXLI. Quant à cette date de 1541, il est facile de l'expliquer : bien que l’événement qui en est le sujet se soit passé en 1535, ce monument ne fut élevé que six ans après, lorsqu'on ne craignit plus les suites de Ja réformation, Muratori commet à ce sujet une erreur singulière, lorsqu'il dit en parlant de Calvin, que dans la même

année, se voyant découvert, ce loup ( questo lupo) s’en-

fuit à Genève. Ainsi que nous l'avons dit, Calvin visita d’abord la France, avant de se fixer en Suisse.

La réputation du nouveau prédicant s’étendit au dehors. A Lausanne on le choisit, en 1537, pour présider une dispute qui devait détacher le peuple de la religion romaine, et l’éclairer sur les changements proposés par les réformateurs. Puis, tout rempli de ses propres convictions, il défendit les réformés attaqués par les anabaptistes, et il employa contre eux avec tant de succès l’Écriture Sainte et le raisonnement, qu'il proscrivit pour jamais cette secte de Genève. Peu après il fut forcé de plaider sa propre cause contre Caroly , qui l’accusait d’arianisme.

L'année suivante (1538 ) fut signalée par le bannissement du ministre réformateur. Voici quels en furent les motifs : il existait alors deux partis à Genève, celui des ministres austères et celui des magistrats plus faciles, qui ne voulaient pas heurter les mœurs et de douces habitudes. Calvin ct Farel, profondément irrités des désordres qui régnaient dans la société de leur ville, firent des représentations au conseil pour l’engager à pourvoir à la correction de la république. Ces deux pasteurs préchaient en même temps avec force contre les vices du temps. Les magistrats de l’opinion opposée se plaïgnirent de leur zèle acerbe, et une ligue se forma pour se débarrasser de ces censeurs ecclésiastiques. Ils s’efforcèrent de rendre les ministres de l'Évangile suspects au gouvernement. Pour y réussir, on fit adopter au conseil la décision du synode de Lausanne , sur la célébration du baptême avec les fonts baptismaux, sur l’usage du pain azyme dans la communion, sur les fêtes de Noël, de l’Ascension, etc., parce qu’on savait bien que ces décisions seraient bl4mées par Farel et Calvin. Les deux ministres, pénétrant les motifs de cette conduite, et jugeant que le conseil avait méconnu leurs austères prédications, résolurent une violente manifestation de principes. En conséquence , le jour de

Pâques, îls refusèrent d’administrer la sainte cène de la anière prescrite par le conseil. Ils allèrent plus loin. Ils crurent qu’ils ne pouvaient pas donner le sacrement à des hommes que leurs divisions et leurs vices rendaient, à leurs yeux, indignes du titre de chrétiens. Le conseil et le peuple furent tellement irrités de cette désobéissance, que leur bannissement fut aussitôt prononcé. On ne leur laissa que trois jours pour pourvoir à leurs affaires domestiques. En quittant Genève, Calvin disait aux magistrats que son exil faisait l'éloge de ses principes : « Si j'avais cherché à plaire aux hommes, leur dit-il, certainement je serais mal récompensé; mais j'ai travaillé pour celui qui récompense même pour ce qu’on n’a pas fait. »

Farel se retira à Neufchâtel, où il prêcha jusqu’à la mort de Calvin. Celui-ci se rendit à Strasbourg. Bientôt, soutenu de l'amitié généreuse des savants Bu cer, Capito et Hedio, Calvin fut nommé par le conseil de cette ville à une chaire de théologie, et pasteur d’une église française, dans laquelle il introduisit sa discipline ecclésiastique. Cependant les Génevois étant ainsi privés de deux têtes de la réforme, le cardinal Sadolet espéra les vaincre. IL écrivit au peuple et au conseil des lettres très-pressantes pour les faire rentrer dans le sein de l’Église romaine. Le conseil répondit par des paroles polies ; mais Calvin combattit la proposition du cardinal par un long pamphlet, encore imprimé dans ses œuvres ; puis il exhorta les Génevois à persister dans leurs principes de réformation, par deux lettres écrites en 1538 et 1539. Ce zèle de Calvin fut apprécié par les habitants de Genève, et la faction opposée aux ministres sévères en fut tellement affaiblie qu’on travailla à les rappeler. En conséquence on écrivit à Calvin, en 1540, pour lui rendre les emplois qu’on lui avait ôtés; mais il répondit qu'il appartenait à Strasbourg , sa nouvelle patrie, et qu’il souhaitait d’être remplacé à Genève par Pierre Viret. Alors le conseil s’adressa aux magistrats de Strasbourg, qui, à la considération des cantons de Zurich, de Berne et de Bâle, qui appuyaient cette demande, accordèrent le retour de Calvin. Celui-ci était dans ce moment-là à Ratisbonne, où il assistait à des assemblées qui s’y tenaient relativement à la religion réformée. Sollicité de nouveau par le conseil et les ministres ses collègues à Genève, encouragé par Bucer, informé que son bannissement avait été revoqué le 1°° mai 1541, il s’arracha à son église de Strasbourg, qui lui accorda un congé de deux ans, et de Ratisbonne il partit pour Genève.

Calvin y fut reçu aux acclamations du peuple, le 11 septembre 1541. Dans la crainte de le perdre encore, les Genevois écrivirent de nouveau à Strasbourg pour obtenir sa licence absolue, et, après bien des difficultés vaincues, il fut convenu que Calvin resterait fixé à Genève. La ville de Strasbourg confirma à Calvin son titre de bourgeoisie; elle voulut lui conserver les honoraires qu’il recevait; le ministre les refusa. Et cependant, en quoi consistaient les émoluments que Genève lui donnait? En cinquante écus, douze coupes de blé, deux tonneaux de vin et son logement! Dès son arrivée à Genève, Calvin s’empara du pouvoir. Ce fut sous son influence que parut le règlement présenté et sanctionné en plein conseil le 20 novembre 1541 , lequel réalisait son idée opiniâtre de la réformation des mœurs et de la création d’une grande puissance ecclésiastique. Le consisloire institué par ce règlement fut le tribunal auquel il confia le salut et la réputation des citoyens. La puissance ecclésiastique s’y mélait tellement à la puissance civile, qu’elle la dominait : Cette création donnait le pouvoir absolu à Calvin. Le consistoire n'avait pas le droit d’infliger des peines corporelles ; il devait renvoyer au conseil les cas les plus graves, avec le jugement qu'il en portait.

Malgré les soulagements que Calvin reçut de Farel et de Viret, on ne comprend pas comment il a pu suflire à tous ses travaux, et surtout quand on songe de quels maux vio-

CALVIN

lents et continuels il était accablé. Infatigable dans sa vie de savant, il travaille à la composition des édits et ordonnances de la ville, en même temps qu’il prêche sur la place publique et qu’il écrit ses livres de controverse. Ces livres se multipliaient; car les attaques devenaïent vives et pressantes. Calvin n’avait pas oublié qu’autrefois, accusé d’arianisme par Caroly , il avait été obligé de se défendre devant lui. Ayant su que ce théologien abusait de son imagination dans sa manière d’expliquer l’Écriture Sainte, il alla le chercher à Strasbourg, puis à Metz; mais à son grand mécontentement il ne put obtenir des magistrats de disputer. publiquement contre lui. Il revint à Genève , où il donna dans cette même année ( 1543) une liturgie ecclésiastique composée de prières et d'enseignements importants sur la visite des malades.

Charles-Quint avait désiré l'assemblée d’un concile général où seraient discutées sérieusement les affaires des deux religions. Paul III n’y consentit pas d’abord. Ces assemblées « de concile étaient redoutées par la toute-puissance romaine, « parce qu’elles ramenaient l’Église à sa primitive et libre constitution. Calvin combaitit avec énergie les arguments du pontife, et, dans un ouvrage publié lorsque la diète était réunie, il chercha à prouver directement la nécessité de la réforme de l'Église. Il fit paraître à la même époque plusieurs ouvrages contre les anabaptistes et les libertins. On appelait ainsi à Genève ceux de la faction à mœurs faciles, qui lui était opposée.

Calvin avait connu à Strasbourg, en 1539, un professeur nommé Castalion, auquel il procura une place de régent à Genève, en 1540. Castalion avait toutes les exagérations de la renaissance, cette fureur de tout latiniser et de formuler le christianisme dans les idées de l'antiquité. Il traduisit la Bible en latin, et s’efforça de faire parler à Moïse la langue de Cicéron. Il essaya même de lui faire réciter quelquefois les tendres stances d’Ovide ou de Tibulle. Calvin s’emporta en dures violences contre ces bizarreries d’une époque d’imitation. Castalion, blessé, demanda à disputer publiquement avec Calvin sur la descente de Jésus-Christ aux enfers. On le lui refusa; mais, par amour pour la science, on lui concéda d'ouvrir cette dispute devant l’assemblée des ministres : elle dura longtemps sans résultat. Mais Castalion s'étant aigri au point de parler sans ménagement des ministres de Genève, il fut destitué de sa place de régent. Il se retira à Bâle, où il mourut, Calvin entra en dispute, l’année suivante, avec Pierre Toussaint de Montbéliard, sur la sainte cène, et après avec la Sorbonne, qui avait prescrit des articles de foi. En 1545, il écrivit longuement contre Pighius sur le libre arbitre; mais il renouvela ses controverses avec Osiander sur la sainte cène, car les années semblaient accroître le nombre des adversaires de Calvin.

Ce fut en 1545 qu’un fléau redoutable fondit sur la ville de Genève; Calvin s'y montra courageux et dévoué. En même temps qu’il exposait sa vie au service des pestiférés, il obtenait de Strasbourg et des princes d'Allemagne une somme d'argent pour secourir les vaudois échappés aux massacres de Cabrières et de Mérindole. A côté de ce dévouement se montrent des actes de cruelle intolérance, On ne peut mettre en doute sa participation à la condamnation de Jacques Gruet, décapité le 26 juillet 1547. Celui-ci ayant osé afficher à la chaire de la cathédrale un libelle contre les Génevois réformés, mais surtout contre les réformateurs et les ministres, fut arrêté sur-le-champ. On trouva dans ses papiers une requête qu'il voulait présenter au conseil général contre la discipline ecclésiastique, un écrit qui renfermait . des objections contre la divinité des livres sacrés, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, et enfin, dans ses lettres, des passages très-violents contre Calvin. Le pasteur de Genève fit rendre une sentence capitale, dans laquelle on re= marque ces motifs singuliers de condamnation : « Pour avoir soutenu que les lois divines et humaines étaient l'ouvrag®

CALVIN

du caprice ; pour avoir écrit des livres impies et des vers Hbertins; pour avoir soutenu que la paillardise n’était point criminelle lorsque les deux parties étaient consentantes ; pour avoir mal parlé des ministres et des réformateurs, et surtout de M. Calvin, contre lequel il a cherché à irriter la cour de France, etc., etc. » Quel siècle que celui-là ! ;

Après, vint la controverse suscitée par Bolsec; moine et prédicateur trop ardent, il avait été forcé de quitter le froc, et était resté théologien malheureur ; ensuite il se fit médecin, et enfin, adoptant les idées de Pélage sur la prédestination, il crut pouvoir les publier à Genève comme missionnaire, Nouveau sujet d'irritation et de colère chez Calvin, qui, l'ayant mandé à comparaître devant lui, et n'ayant pas réussi à le persuader, le fit censurer par les ministres. Bolsec persiste à publier sa doctrine, et le 15 août il en parle ouvertement dans l’église après la congrégation. 1l est mis en prison, et on instruit son procès. Cependant, en ayant appelé au jugement des églises voisines, on l’élargit sous caution. Mais, n’en ayant point trouvé, il est remis en prison, et peu après banni du territoire de la république. Quand on examine ces actes d’intolérance, il faut, pour juger les choses sainement, se placer à la hauteur des idées de cette époque et des nouveaux besoins de la réforme. Après avoir attaqué le grand système du catholicisme, Calvin voulait établir une force de gouvernement, un principe d'ordre au milieu de la désorganisation sociale ; et ce principe, il ne pouvait le retrouver qu’en exterminant tous les systèmes qui lui étaient opposés.

Calvin, afin de détruire l'effet qu’avaient pu produire les arguments de Bolsec, composa en 1552 son livre De Prædestinatione, qu'il dédia au conseil. Ce fut l’année suivante que s’accomplit l’acte de violence contre Servet. Michel Servet, Espagnol d’origine, avait publié deux grands ouvrages, où, devançant son siècle, il proclamait l’unité de Dieu et du Verbe. C'était la démolition de l’œuvre de Calvin. De là sa haine et ses poursuites. Servet lui avait communiqué ces importantes œuvres. Calvin les combattit dans plusieurs opuscules remplis d’amertume et d’äcreté. Servet persistant dans ses sentiments, le pasteur de Genève lui renvoya son ouvrage intitulé Restitutio Christianismi, déjà livré à l'impression, et rompit tout commerce avec lui. On peutjuger à quel degré s'était élevée la haine de Calvin contre Servet. Il écrivait en même temps à Farel et à Viret, « que si cet hérétique venait à Genève, il ferait en sorte qu’il y perdit la vie »; phrase remarquable, qui, si elle peut atténuer à l'égard de Calvin le soupçon d’avoir trahi le secret de Servet en le dénonçant aux magistrats de Vienne, ne jette que trop de lumières sur les idées de toutes les têtes de cette époque et sur l'issue de ce triste drame! Viret et Farel ne blâmèrent ni la pensée ni la violente expression de sa lettre. Bucer osait écrire de Strasbourg, « que Servet lui paraissait digne de quelque chose de pire que la mort! » L’excellent, le doux Mélanchthon lui-même applaudit au supplice de Servet. En écrivant à Calvin, il lui dit : « Je soutiens que vos magistrats ont agi avec équité, en faisant mettre à mort, d’après les lois, l’auteur de tant de blasphèmes. » Calvin fut implacable ; abusant de la confiance

- de Servet, il envoya à Vienne les lettres qu’il avait reçues de lui, en y joignant l'ouvrage déjà cité, Restitutio Christianismi, dont Servet lui avait fait présent. Il écrivait en même temps sa fameuse lettre conservée dans la Bibliothèque Nationale à Paris, et dont a parlé Uttembogaert. Là encore il dit que Servet demande son appui et sa protection : « Mais, ajoute-t-il, je me garderai bien de lui en donner ma foi, car s’il venait ici, pour peu que j'aie d'autorité, je ne Ven laïisserais pas sortir vivant ! »

Échappé aux tortures qu’on lui préparait à Vienne, où il fut brûlé en effigie, Servet erra de village en village, jusqu’à ce qu’il pût entrer à Genève. Le bruit de son évasion s'étant

répandu, la vigilance active de son puissant ennemi ne l'y laissa pas en repos. Persuadé que ce ne pouvait être que sur les terres de la république qu’il avait trouvé un asile, Calvin le fit chercher, et peu de jours après il était arrété en effet, et jeté dans les prisons de la ville, Comme la loi de Genève exigeait que l’accusateur et l'accusé entrassent en prison, Calvin fit entamer le procès par Nicolas de La Fontaine, son secrétaire , étudiant en théologie. Ce qu'il y a de curieux, c’est que Calvin avoue dans ses ouvrages que cela se fit de son su. De La Fontaine se constitua prisonnier en requérant la détention de Servet, et il produisit quarante articles sur lesquels il demanda que Servet fût examiné. Bientôt après, Servet fut reconnu coupable. Le lieutenant criminel se saisit de la procédure à l’instance du procureur général, et l’étudiant fut libéré. On put dès lors juger de l’issue fatale du procès. Les principales accusations furent en rapport avec l'esprit de toute cette époque; on dénoncçait Servet, 1° pour avoir écrit dans son Péolémée que c'était à tort et par vanterie que la Bible célèbre la fertilité de la terre de Chanaan, tandis qu’elle était inculte et stérile; 2° pour avoir appelé un Dieu en trois personnes un Cerbère, un monstre à trois têtes ; 3° pour avoir écrit que Dieu était tout et que tout était Dieu.

Jusque ici Servet n'avait pas cru que la mort fût à Genève, comme ailleurs, la peine portée contre l’hérésie. Lorsque la tournure des débats le lui eut prouvé, il adressa une requête au procureur général , dans laquelle il insiste sur la nécessité d'être tolérant. Sa requête fut repoussée. Pendant que Servet était dans les fers, il reçut plusieurs visites de Calvin. Les disputes qu’ils eurent ensemble dans la prison ne furent pas bien modérées, comme on se l’imagine : d'un côté, Servet, inébranlable et aigri du manque de foi de son accusateur ; de l’autre, Calvin, esprit dominant et vindicatif. Les injures étaient une des parties essentielles des disputes d’alors. Le conseil de Genève, multipliant ses interrogafoires, ne négligeait rien pour engager Servet à se rétracter. Il importait à l'autorité civile et ecclésiastique surtout que le déisme baissât la tête devant les ordonnances religieuses de la cité. Calvin en témoigne son ardent désir et tout le dépit qu'il éprouve de la résistance, dans des lettres écrites à cette époque. Mais tous les moyens employés ayant été inutiles, on écrivit aux cantons suisses réformés pour avoir leur avis. Ils furent unanimes à exhorter le conseil de Genève à punir le méchant et à le mettre hors d'état de provigner l'hérésie. Ce fut le 27 octobre 1553 que Servet fut condamné à être brûlé vif, et que sa sentence fut exécutée. La loi était à Genève de procéder avec violence contre les hérétiques. Cela n’est pas étonnant, car la constitution y étant aussi religieuse que politique, toute hérésie troublait l’ordre social. En 1536 on priva de la bourgeoisie tous ceux qui n’admirent pas la doctrine reçue, et depuis 1541 leconsistoire, qui était l’œuvre de Calvin, se trouva investi du droit de forcer les magistrats et le peuple à rester fidèles à la saine doctrine et à pratiquer les bonnes mœurs. La république se fondant sur un principe religieux, les peines durent l'être également. Cette manière de procéder s’éloignait-elle beaucoup de l’inquisition ?

Poursuivant ses doctrines après la mort de Servet, Calvin publia en 1554 un ouvrage pour combattre les erreurs de l'anti-trinitaire, et pour assurer aux magistrats le droit de punir de mort les hérétiques : c'était la conséquence inévitable de son système. Il s’occupait en même temps à terminer les différends élevés entre les églises de la Suisse et du Valais , et à solliciter l'appui des princes protestants d’AIlemagne en faveur des Français persécutés pour la cause de la réforme. Deux ans auparavant, les ministres du pays de Vaud avaient accusé Calvin de faire Dieu l’auteur du péché. Calvin n’ayant pu se disculper à leurs yeux par écrit, ils renouvelèrent la querelle en 1555, et se servirent de Bolsec, l’ennemi de Calvin, pour soutenir cette grande dénoncia-

tion. Calvin fut contraint d’aller à Berne pour se justifier : il sortit victorieux de l’épreuve.

Calvin, surpris par une violente attaque l’année suivante (1556), avait passé pour mort pendant près d’un jour, et les chanoines de Noyon célébrèrent par des actions de grâces cet heureux événement, qui enlevait au monde le vieux collègue de leur cathédrale. A peine revenu à la vie, l’infatigable réformateur partit pour Francfort, dans le dessein de terminer les troubles que la sainte cène faisait naître parmi les protestants. On peut juger à quel point de crédit et de puissance il s’était élevé à Genève, puisque le conseil de la ville luiaccorda des huissiers pour l'accompagner, comme au chef même de la république. On doit à Calvin l'institution d’un collége pour l’instruction de la jeunesse génevoise. Ce dessein, qu’il avait conçu et dont il avait sollicité l’exécution en 1556, avait été arrêté par l'embarras des affaires extérieures de l’État. Calvin eut la satisfaction de voir ses projets accomplis en 1559. Calvin reçut à cette époque seulement ses lettres de bourgeoisie.

François II étant mort, Charles IX, son successeur, écrivit en 1561 au grand conseil pour se plaindre de ce qu'on recevait dans la ville les ennemis de la France, et qu’on favorisait les perturbateurs. De Genève en effet partaient les instructions et les docteurs prédicants qui allaient réchauffer le zèle et soutenir le courage des réformés français. Calvin fut appelé avec ses collègues devant le conseil. Il répondit avec fierté que la compagnie des pasteurs envoyait en France des hommes pieux pour régir les églises lorsqu'on les demandait, mais qu’elle s’occupait trop sérieusement de la religion pour vouloir semer le trouble dans le royaume de France ; qu’il était au surplus en état de répondre avec ses collègues, devant le roi, à tous les accusateurs. Calvin vou- Jait trouver en face de la royauté un moyen de publicité plus grand pour ses doctrines. I1 y réussit dans le colloque de Poissy, où Bèze joua le premier rôle.

Les disputes que le théologien de Genève eut à soutenir ne sont pas finies, car il vivait au siècle de la parole. En 1561 il s’en éleva une nouvelle entre lui et Balduin. Celuici ayant publié, pendant le colloque de Poissy, un livre de Cassander sous ce titre : De officio pii ac publicæ tranquillitalis vere amantis in hoc religionis studio, Calvin, Bèze et plusieurs autres docteurs protestants se crurent atfaqués. Calvin répondit par un ouvrage aussi inconvenant par son titre que par la manière dont il est composé : Responsio ad versipellem quemdam mediatorem, qui, pacificandi specie, ratum Evangelii cursum in Galliam abrumpere molitur. Balduin, maltraité, se vengea par de nouvelles injures. Qui ne sait l’implacable colère des savants! C'était d’ailleurs le cachet du seizième siècle.

En 1562 les maux physiques de Calvin, aigris sans doute par tant d’amères contestations, étaient devenus insupporfables. Acharné, pour ainsi dire, à ses œuvres, Calvin faisait taire ses souffrances pour composer la confession de foi présentée à la diète de Francfort par le prince de Condé, J1 n’en continua pas moins assidûment, en 1563, ses fonctions publiques : il adressa deux exhortations aux Polonais contre les blasphémateursde la Trinité; il donna en latin et en français ses commentaires sur les quatre premiers livres de Moïse; enfin, il termina par son commentaire sur Josué la série de ses ouvrages, dont les bornes de cet article ne nous ont permis de signaler que les principaux. Ses lettres, ses défenses théologiques, ses sermons, ses commentaires, sont innombrables, La fermeté de Calvin ne l’abandonna pas à la fin de sa vie. 11 prévit l'instant de sa mort, et en profita pour demander au conseil une audience le jour même où il croyait quitter la terre. Le conseil cède à ses désirs; il se rend auprès du mourant. Dès que Calvin le voit entrer : « Je remercie le conseil, dit-il, des bontés qu’il a eues pour moi : je proteste devant lui avoir toujours souhaité le plus grand bien de l'État, et je le prie de me pardonner mes dé-

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