CAMARADERIE
d’'Éson, essayer de châtrer les géants de l’antiquité, ne donne de puissance à personne. Il y eut aussi dansle Bas-Empire une foule de génies qui jetaient à leurs devanciers les mémes pierres que nous ramassons aujourd’hui contre Racine, et qui médisaient partout de la vieille Rome. Ces grands hommes composaient des Halieutiques, des Sylves, des Cynégétiques ; c’étaient, je crois, Némésien, Gratius, Calpurnius, et quelques autres dont les pédants seuls savent les noms.
Mais nous avons parlé de l'amitié qui loue; n’est-ce pas une dérision? Ne serait-ce pas plutôt, à l'insu de messieurs les renards et de messieurs les corbeaux, une trahison véritable ? Les connaisseurs qui se sont abreuvés, par exemple, à des cascatelles de diphthongues, ne savent-ils pas bien qu’ils envoyaient leurs disciples au saut glissant du Niagara ? Ceux qui, ne comprenant qu’à moitié la plaisanterie de quelques Tristes, ont admiré, ont reflété certains Rayons jaunes du dimanche,
Plus jaunes ce jour-là que pendant la semaine,
n’ont-ils pas bien mérité d’être menés dans un certain creux de la vallée, au fond du bois, à gauche? Tel qui a souri aux monstres altérés d’eau de mer et affamés de régiments islandais ne nous conduira-t-il pas à ne nous passionner que pour des tours de force exécutés sur la place publique littéraire. Les poètes vont devenir autant de Jean de Falaise ; ils avaleront, pour vous plaire, des pierres, des couleuvres, des flèches mogoles et le courbe damas (Voyez Huco [Victor]).
Cette camaraderiea de tels inconvénients, que nous pourrions citer de nobles caractères, des auteurs longtemps purs d’immodestie, qui, à force de hanter des convives enivrés d'eux-mêmes, ont fini par s’exagérer leur importance et leur vrai talent. Échappés aux séductions du pouvoir, on les a vus tomber dans la dépendance des flatteurs. Rougissant alors de leur candeur passée, ils ont dû sous les embrassements de leurs confrères se trouver enfin tout barbouillés de fard. Un autre camarade, craignant de n’avoir pas assez de camarades, ne s'est-il pas adressé à la sensibilité publique, comme les pauvres ingénieux qui s’enrichissent par des plaies postiches? 11 n’a pas reculé devant la gloire, un peu hasardeuse, qui s’attache à la pulmonie ; et parce qu’un immortel génie est noblement tombé sur un échafaud, il a fait le mort sur la place. Si l’on expire aïnsi par métaphore avant son livre, on risque de n’être admiré que sous bénéfice d’inventaire, et de suivre son convoi tout seul (Voyez SAINTE-BEUVE).
Ces mutuelles compagnies d’assurance pour la vie des ouvrages ne sont attaquables, nous le répétons, que par leur influence sur l'avenir des lettres. Du reste, elles sont douces et commodes. Si elles nuisent à l’art, elles font peutêtre le bonheur de l'artiste. Cette banque de vanité escompte les mérites futurs, et permet de réaliser des jouissances viagères qui suffisent aux exigences du moment. Des poëtes encamaradent des musiciens, des musiciens les peintres, les peintres des sculpteurs; on se chante sur la plume et sur la guitare; on se rend en madrigaux ce qu’on a reçu en vignettes ; on se coule en bronze de part et d’autre, Chacun peut, à l'heure qu’il est, se suspendre à sa cheminée et s'instituer le dieu Lare de son foyer. Certes, si la postérité n’est pas un peu dédaigneuse et impertinente, elle sera bien riche! Les médailles fabriquées jusque ici n’affectent pas toutefois des proportions monumentales : ce sont des monnerons dont le module est encore portatif, et on pourrait, à la rigueur, cacher une trentaine de grands hommes vivants dans sa poche.
Nos obscures réclamations, étrangères à toute personnalité, ne s'adressent, on le sait, qu'à des abstractions vaniteuses. Nous savons fort bien qu'en disant d'un chapitre particulier de rimeurs, qu'il n’est peut-être pas le temple d'une religion destinée à changer la face du monde, mais qu'il est seulement, pour l'exploitation de la gloire du siècle, une petite société anonyme, nous nous exposons à