CAMARADERIE — CAMARGO
des rancunes anonymes aussi, et à de longs ressentiments des dévots romantiques. Nous sommes parfaitement informé que les immortels sont intolérants et colères : si vous leur refusez l’adoration, vous êtes Galérius; si vous exprimez un doute, même en faveur de la syntaxe, vous êtes Dioclétien. Mais pour qui a déjà risqué de déplaire à de plus importants ennemis l’hésitation de l’égoisme est bientôt vaincue par le désir sincère d’être utile. Aux yeux de tous les pâles révolutionnaires démagogiques, musicaux, pittoresques, la modération est toujours un crime; s'arrêter, c’est fuir; et devant la Montagne et les Jacobins poétiques on peut prévoir le sort de la Gironde littéraire. N'importe! nous avons vu crouler un empire que nous aimions moins que celui des arts, et nous avons retenu de ces événements quelque antipathie pour tous les Narcisse, Nous savons que si les hommes de talent se sont aimés dans tous les temps, que si nous retrouvons avec attendrissement quelque trace de cette amitié entre Racine et Boileau, Molière et La Fontaine, ceux-là gardaient quelque dignité dans les éloges. Vadius et Trissotin sont les seuls qui se louent sans réserve. Nous ne voudrions pas voir le romantisme, réforme utile, pour laquelle nous avons fait les premiers vœux et que nous aimerons toujours , changer de nom, et ne s'appeler plus que le Trissotinisme.
Le public se doute à peine encore de l’intrépdité de nos bonnes opinions; il ne sait pas que ce qui était exceptionnel au temps de Corneille est devenu presque général en notre fière époque ; que les vices littéraires d’autrefois sont devenus les mœurs d'aujourd'hui. On peut corriger un ridicule tant qu'il n’est signalé qu’à demi. Allons, messieurs, nos amours-propres sont une de ces choses qu’il faut laver et se hâter de laver en famille. Démasquer les flatteurs est un service qui permet de faire une blessure légère à nos susceptibilités ; et s’il n’a pas été impossible, en de mauvais jours, de creuser le sable politique pour dire la vérité aux rois, À travers les roseaux, pourquoi hésiter de crier aux poëtes : Travaillez, ne vous vantez point! H. DE LATOUCHE. |
CAMARD, CAMUS, synonymes qui s’emploient toutefois plus spécialement, le premier pour désigner ceux qui ont le nez plat et écrasé, le second, ceux qui l'ont court, creux et enfoncé du côté du front. Les poëtes ont qualifié la Mort de Camarde, parce qu’on la représente avec la face décharnée, privée par conséquent presque entièrement de nez. Les personnes camardes ou camuses, surtout les dernières, rappellent désagréablement cette triste représentation de la Mort; et pourtant il est des pays où cette difformité est regardée comme une beauté. En Tatarie, et principalement chez les Tchérémisses, les femmes sont réputées d’autant plus belles qu’elles ont moins de nez; la femme de Gengis-Khan, au rapport de Rubruquis, n’avait pour ainsi dire que deux trous au lieu de nez. Chez quelques animaux, comme les chiens, par exemple, c’est une particularité de certaines espèces d’avoir le nez camus, sans que cela nuise également à leur beauté : tels sont les carlins. Le bouvreuil, oiseau de l’ordre des passereaux, qui lorsqu’on le prive de la vue possède un si brillant gosier, a le bec camus. On dit qu’un cheval est camus quand il a le chanfrein enfoncé. Enfin, camus est le nom vulgaire du dauphin commun.
CAMARGO. Il y a eu deux danseuses de ce nom à l'Opéra de Paris, deux sœurs. Marie-Anne Curris pE Ca- Marco, la plus célèbre, née à Bruxelles, le 15 avril 1710, débuta à l'Opéra en mai 1726, à peine âgée de seize ans, dans l'opéra d’Atys, où elle se fit d’abord des admirateurs passionnés. Ml Sallé avait alors la vogue; Marie de Camargo se plaça dès ses débuts au même rang. Marie de Camargo était d’origine noble. Elle porta au théâtre un caractère plein de fierté et de délicatesse, qui la mit d’abord à l'abri des séductions, quoiqu’elle fût recherchée avec passion par les plus grands personnages de l’époque. M! de Ca-
margo résista deux ans, et défendit sa jolie sœur des mêmes attaques. Enfin , en 1728, le comte de Melun, usant de violence, les enleva toutes deux. Voici une requête curieuse de Camargo père, dont Poriginal a fait partie de la curieuse collection de Beffara :
« À son éminence monseigneur le cardinal de Fleury.
Mai 1798.
« Monseigneur,
« Ferdinand-Joseph de Cuppis, alias Camargo, écuyer, seigneur de Renoussart, représente très-respectueusement à votre éminence que, né d’une des plus nobles familles de Rome, qui a donné à l’Église romaine un archevêque de Frani, un évêque d’Ostie et un cardinal du titre de Saint- Jean ante Portam Latinam, doyen du sacré collége en l’an 1517, sous le pontificat de Léon X ; s'étant trouvé privé des biens de la fortune par les malheurs, les procès et les ravages des guerres que ses pères ont essuyés, il a évité avec plus de soin que la mort de déroger à sa naissance et à ses ancêtres , dans la noblesse desquels il n’y a jamais eu aucune altération, pas même par les alliances, le suppliant étant en état de prouver seize quartiers , tant de père que de mère, puisque la famille des Cuppis a sorti de Rome pour venir s’allier à Bruxelles à celle des Derville et Vanghen Derlaclein, qui sont du nombre des sept familles qui ont fondé Ja ville de Bruxelles, et dont les descendants confondent en eux la noblesse et la bourgeoisie.
« Hors d'état de pouvoir soutenir son rang, et chargé de sept enfants, il à gémi sans murmurer, il a cherché à procurer à ses enfants des talents particuliers et des arts libres qui pussent, sans qu’ils dérogeassent, subvenir aux besoins de la vie, et les faire sortir de la misère en attendant des temps plus heureux; il a fait donner à l’un des instructions pour la peinture, à d’autres pour la musique, à d’autres pour la danse. Dans ce nombre sont deux filles, actuellement âgées , l’une de dix-huit ans, l’autre de seize. Comme le feu roi, de glorieuse mémoire, a voulu qu’on püt être à l'Opéra sans déroger, le suppliant, ayant été d’ailleurs sollicité, même forcé par des personnes qui savaient les grandes dispositions de l’aînée, n’a pu s’empêcher de consentir qu’elles entrassent à l'Opéra, mais sous la condition que lui ou son épouse les y conduiraient et les reprendraient en sorfant. En effet, l’aînée, qui y est depuis trois ans, s’est toujours parfaitement comportée, et cette conduite a été universellement admirée, aussi bien que sa danse. Mais depuis trois ans M. le comte de Melun a usé de séductions et de voies également indignes de lui et du suppliant. Après avoir trouvé le secret de faire interposer des ordres au suppliant, que l’on a dit émaner d’une part respectable, pour ne point réprimer sa fille, quoiqu'il y eût occasion de le faire, il a cru que la soumission du suppliant à ces ordres, quoique surpris par de faux exposés, avancerait ses lâches desseins; il a osé proposer au suppliant de consentir à la débauche de sa fille, et lui a offert pour cela de lui abandonner les appointements qu’elle a à l'Opéra. Le suppliant ayant traité comme il le devait cette proposition, le comte a trouvé le moyen de s’introduire pendant plusieurs nuits dans la chambre de ses filles, et enfin les 10 et 11 de ce mois de mai il les a enlevées toutes deux, et les tient actuellement en son hôtel à Paris, rue de la Couture-Saint- Gervais.
« Le suppliant, ainsi déshonoré aussi bien que ses filles , poursuivrait à l’ordinaire si le ravisseur était un simple particulier; et les lois établies par S. M. et ses augustes prédécesseurs veulent que le rapt soit puni de mort. Il y a double crime : deux sœurs enlevées, dont une âgée de dix-huit ans, Pautre de seize. Mais le suppliant, ayant pour partie une personne du rang du comte de Melun, est obligé de recourir au législateur, et espère de la bonté du roi qu’il lui fera rendre justice, et qu’il ordonnera à M. le comte de Melun d’épouser la fille aînée du suppliant et de doter la cadette. I}
ne peut que par là réparæ une injure si sanglante, etc., etc. »
Ce qu'il advint de cette requête, l’histoire ne le dit pas, ni comment le comte de Melun répara ses torts envers les demoiselles de Camargo. Tout ce qu’on sait de celle qui a donné de l'éclat à ce nom, c’est qu’elle rentra au théâtre, et ne s’en retira que vingt-trois ans après. Malgré cette aventure , bien connue de son temps, M°"° de Camargo conserva toujours parmi ses camarades de l'Opéra une grande réputation de sagesse et d'honneur, qui indique suffisamment, à notre avis , que les torts ne furent pas de son côté. Jamais danseuse n’avait mis dans ses pas autant de légèreté, d’enjouement, d’audace. Toutes les modes et une contredanse longtemps populaire prirent son nom; toutes les femmes voulurent être chaussées par son cordonnier, dont elle fit la fortune. Elle se retira en 1751, avec une pension de 1,500 fr.; ses appointements n’avaient jamais été que de 3,000. Voltaire a célébré, selon l’esprit du temps, et caractérisé dans les vers suivants la danse de M°!° de Camargo et celle de M‘le Sallé :
Ah! Camargo que vous êtes brillante !
Mais que Sallé, grands dieux, est ravissante! Que vos pas sont légers , et que les siens sont doux! Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle;
Les Nymphes sautent comme vous, Et les Grâces dansent comme elle.
Cette danseuse mourut à Paris, le 29 avril 1770. Charles RoMEy.
CAMARGUE, ile formée par la bifurcation du Rhône, un peu au-dessus d’Arles, jusqu’à son embouchure dans la Méditerranée, Quelques érudits ont cru reconnaître le nom de Marius (Camaria, Caïi Mari ager ) dans celui de cette île, où l’illustre Romain fit creuser un canal dont on voit encore des vestiges. Les deux bras du fleuve qui renferment la Camargue se nomment le grand etle petit Rhône. Celui-ci forme une partie des limites du département du Gard et de celui des Bouches-du-Rhône, dont l'ile dépend. La forme triangulaire et la situation de cette terre l'ont fait comparer au delta du Nil; mais ces analogies sont les seules qu'on puisse trouver entre les deux territoires. Le travail du fleuve africain vers son embouchure est terminé depuis longtemps. Avant d'approcher de la mer, il dépose les matières pesantes dont ses eaux s'étaient chargées dans les régions pluvieuses, et ne charrie plus qu’un limon fécondant , source intarissable des richesses qu’il répand sur ses rives. La longueur de son cours et la diminution progressive du volume de ses eaux tendent continuellement à le ralentir; aucun affluent ne lui apporte des galets ou des sables qu’il puisse transporter jusqu’à la mer. Les eaux et la terre sont parvenues dans cette contrée à une lenteur de changement qui, par rapport à nous et même à nos annales, équivaut à la stabilité. Le régime du fleuve européen est tout à fait différent : grossi sur ses deux rives par des courants tributaires, il conserve son impétuosité jusqu'aux approches de la mer, et reçoit à plusieurs intervalles de nouveaux débris, qu'il roule jusque dans la Méditerranée, avec des sables et des graviers dont l'accumulation ne peut former un sol fertile, Une tour construite en 1737 à l'embouchure du grand Rhône en est maintenant éloignée de près de quatrekilomètres, tant les atterrissements ont fait de progrès. Les cailloux amenés par le fleuve et repoussés par les flots de la mer s’amoncellent, s’agglutinent au moyen d’un ciment dont les eaux remplissent leurs interstices, et forment un poudingue analogue à celui de la Crau, plaine qui n’est séparée de la Camargue que par une lisière étroite au delà du Rhône, et dans laquelle on reconnaît les dépôts que la Durance y a laissés à l'époque où cette rivière tombait directement dans la mer, au lieu d'aller se confondre avec le Rhône,
On évalue la longueur de la Camargue à 40 kilomètres du nord au sud, sa plus grande largeur à 20, et sa superficie à 73,000 hectares, dont un cinquième seulement est en culture.