‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 21 sur 556 · BUCHEZ · texte numérisé non relu

BUCHEZ

de vingt ans, qui, prenant au sérieux leur rôle de conspirateurs, se munissaient de fusils, de poudre, de balles, en un mot de tout l’attirail de la guerre, et venaient journellement s'exercer au maniement des armes dans son domicile. On sait que le coup de main à l’aide duquel les conjurés comptaient renverser le gouvernement des Bourbons, successivement remis d’une date à l’autre, finit par piteusement avorter, et que la cour des pairs fit preuve en celte circonstance de beaucoup de mansuétude envers les individus traduits à sa barre, lesquels en furent quittes pour une détention plus ou moins longue, Quant à M. Buchez, s’il ne fut pas même compris dans les poursuites, c’est qu’au moment d'agir il s'était prudemment tenu à l'écart; et nous le reverrons plus d’une fois, dans le cours de sa carrière politique, obéir à cet instinct de conservation propre si puissant sur certaines organisations.

Ce n’est pas d’ailleurs qu’il se sentit le moins du monde découragé par cet échec : il entendait tout simplement se réserver pour des jours meilleurs. Ce qui du moins autoriserait à le penser, c’est que vers la fin de l’année suivante (1821), conspirateur relaps et endurci, il fondait dans un café borgne de la rue Copeau , et de complicité avec un de ses anciens collègues de l'octroi, M. Flotard, la charbonnerie française, à limitation de la carbonara d'Italie, de cette fameuse société secrète dont les membres avaient réussi, en 1820, à révolutionner Naples et le Piémont, et dont les statuts leur avaient été apportés vers ce temps-là d’Italie par un ami commun. Quelques semaines après, si l’on doit ajouter foi aux forfanteries d'hommes intéressés d’amour-propre à enfler l'importance de leur rôle, la charbonnerie française comptait déjà, tant à Paris que dans les départements, près de 200,000 membres, répartis en une foule de ventes, toutes en relation avec la vente centrale (celle dont faisaient partie les fondateurs ) et recevant d’elle le mot d'ordre. Le but des conjurés, nous dit-on, c'était d’abord le renversement de la maison de Bourbon, et ensuite la convocation d’une assemblée nationale, appelée à décider de la forme définitive de gouvernement qu’il conviendrait de donner au pays.

En admettant même qu'il y ait eu singulièrement d’exagération dans les détails rapportés avec une évidente complaisance au sujet de la rapide propagation de la charbonnerie, on ne saurait disconvenir qu'une foule d’ambitieux de bas étage durent alors s’affilier à l’envi à un complot dont les chefs avaient des rapports avoués avec les députés de l'extrême gauche, avec Voyer d’Argenson, Lafayette, Manuel, Lañitte, etc., etoffraient en perspective à leurs complices, pour le jour du triomphe, force positions lucratives et honorifiques. Sans doute on y comptait bien autant de bonapartistes que de républicains ; mais ces derniers s’annihilaient mutuellement en se fractionnant en une foule de nuances : centralistes, fédéralistes, maratistes, hébertistes, girondins, etc., suivant les pamphlets dans lesquels, au sortir du collége, tous ces jeunes Catilinas avaient étudié la révolution. Les ressources financières de la société étaient du reste assez larges, chaque charbonnier s'imposant naïvement, dans l'intérêt de la cause, une contribution hebdomadaire, en général fort exactement acquittée, et dont les produits allaient se centraliser à la caisse de la vente centrale.

Notons ici en passant, et à titre de simple observation à l'adresse de toutes les sociétés secrètes en général, que jamais aucune espèce de publicité ne fut donnée à l’apurement des comptes de la charbonnerie. Des sommes considérables furent reçues et dépensées. Certes nous ne doutons pas que toutes ne l’aient été dans l’intérét de la liberté ; cependant nous aimerions à savoir par qui et comment, ne fûüt-ce que pour imposer silence aux mauvaises langues qui vous donnent à entendre qu’il faut bien que le prêtre vive de autel. Reconnaissons d’ailleurs que lusage constant de tous les conspirateurs de ce temps-ci, quand on les a trop pressés de questions en matière de comptabilité, a été de

répondre : « Nous avons sauvé la patrie, montons au Capitole remercier les Dieux ! » Moins dramatique, mais plus franc, Bilboquet s’écrie tout simplement : sauvons La caisse!

M. Buchez, qui faisait partie de la vente centrale, fut envoyé’en mission dans l’est par le comité directeur. Bientôt on le pressa d’agir ; l'opinion générale voulait qu'il y eût urgence; mais lui, calculant avec sa prudence habituelle les bonnes et les mauvaises chances, et remettant toujours au lendemain une explosion qui pour réussir devail être soudaine , il fit si bien, que le pouvoir fut instruit de ce qui se préparait et que la conspiration de Bé for t échoua. Quarante-quatre prévenus furent jetés dans les prisons, et dé rigoureuses condamnations effrayèrent le pays. Arrêté à Metz sous la prévention de complicité, M. Buchez fut jugé aux assises de Colmar. Mais il avait eu soin d'éviter tout ce qui pouvait directement le compromettre. Aussi sur la question de culpabilité posée à son égard le jury se trouva-t-il partagé. Ce partage des voix sauva l'accusé, qui sortit sain et sauf de ce procès, tandis qué tombaient les têtes du général Berton à Poitiers, du colonel Caron à Strasbourg et des quatre sergents de la Rochelle à Paris. Voyez Bones.

Ces sanglantes exécutions eurent pour résultat de singulièrement refroidir le zèle révolutionnaire de. M. Buchez, Renonçant alors à la politique d’action, il reprit prosaïquement ses études, et se fit recevoir docteur en médecine en 1824. Peu de temps auparavant, il avait publié un Traité d'Hygiène, écrit en collaboration avec le docteur Trélat, son ami : puis il devint le principal rédacteur du Journal des Progrès des Sciences et Institutions médicales. En 1826 il coopéra à la rédaction du Producteur, fondé par Bazard, Enfantin, Rodrigues et Cerclet. Dans ce recueil, dont le point de départ avait été purement industriel , se trouvent les germes de la doctrine saint-simonienne, modifiée dans la suite par des idées mystiques qui y avaient été étrangères à l’origine. M. Buchez, dans le temps même où il était le collaborateur des écrivains que nous venons de nommer, se trouvait déjà en dissentiment avec eux sur plus d’un point. Enfin, après avoir pris part à leurs travaux pendant ce qu’on peut appeler la première et la seconde époque du saint-simonisme, il se sépara d’eux tout à fait, lors de la transformation par laquelle cette doctrine annonça la prétention de devenir une religion dont le fond était le panthéisme et la réhabilitation des appétits de la chair.

On le voit, M. Buchez a eu tort plus tard de nier publiquement avoir jamais appartenu au saint-simonisme. C'était peu sincère , et surtout maladroit de sa part. N’avait-il pas en effet la ressource, sinon des restrictions mentales, du moins des distinctions et des réserves?

La révolution de 1830 rendit un moment à M. Buchez toutes les illusions et toutes les ardeurs de sa jeunesse. Les pavés employés à la construction des barricades n'étaient point encore remis en place, que déjà il fondait, de concert avec MM. Flocon, James Fazy, Hubert, Thierry, Léon Pillet, Achille Roche, etc., etc., dans la salle du manége de la rue Montmartre, la société ou le club des Amis du Peuple ; dénomination qui, lors de notre première révolution, avait aussi été prise par le club des Jacobins. Les doctrines anarchiques professées dans cette réunion, la prétention de diriger la révolution, c’est-à-dire de s'emparer du pouvoir, hautement avouée par les meneurs, effrayèrent à bon droit l'opinion publique ; et le 25 septembre le gouvernement de Louis-Philippe en faisait fermer les portes. Disporsés par la force, les Amis du peuple n’abandonnèrent pas pour cela leur œuvre désorganisatrice ; et de leurs débris se formèrent bientôt après les différentes sociétés secrètes dont l'action plus ou moins latente agita constamment les dix premières années du règne de l'élu des deux cent vingt et un, puis disparut sous la lassitude de l'opinion, mais pour se réveiller avec une énergie nouvelle en février 1848.

Une modification profonde s'était opérée pendant ce temps-

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là dans les idées de M. Buchez. Les tendances immorales ét panthéistiques de l'école de Saint-Simon, on l'a vu plus haut, avaient fini par l'effrayer. Pour échapper au doute qui rongeait son cœur, il n’avait pas tardé à se réfugier dans la foi. Le catholicisme, ses dogmes et ses doctrines n'avaient donc pas maintenant de plus zélé défenseur; et, par une bizarre association d'idées, il avait résolu d'en faire désormais la base de ses théories politiques. A partir de ce moment, renonçant à servir la cause de la révolution autrement que par les armes de la libre discussion, on le voit reproduire cette idée sous toutes ses faces dans une série de publications destinées à être l'Évangile du néo-catholicisme. Ce n’est pas pourtant qu’il admit le principe de la liberté illimilée de discussion, car dans une séance du congrès historique , tenu sous sa présidence à l’hôtel de ville en 1835, vivement aftaqué par le grand prêtre du fouriérisme, M. Considérant, à propos des dogmes et des origines du catholicisme , nous nous rappelons l'avoir entendu déclarer Séchement à ceux qui lui reprochaient son silence devant les audacieux blasphèmes de son contradicteur : « Est-ce qu’on répond à ces gens-là? On les brûle ! » Évidemment Torquemada et Calvin n’eussent pas mieux dit.

En 1834 M. Buchez avait commencé la publication de celui de ses ouvrages qui a le plus contribué à sa réputation : nous voulons parler de l’indigeste compilation connue sous le titre de Histoire Parlementaire de la Révolution fran- Çaise, par Buchez et Roux (46 vol. in-8°, Paris 1834-1840).

Les collections du Moniteur sont rares et coûtent fort cher; ce n’est pourtant qu’en lisant et étudiant ce journal officiel que l’on peut bien apprendre l’histoire de la révolution. Or, tout lemérite des auteurs de l'Histoire Parlementaire est d’être partis de cette idée banale pour découper avec plus ou moins de tact et d’impartialité, dans une collection du Moniteur, le compte rendu des séances de la Consfituante et de la Convention , et d’avoir ensuite cousu les uns aux autres ces lambeaux de discussion au moyen de quelques phrases explicatives, destinées à tenir le lecteur au courant des événements survenus dans l'intervalle d’une séance à l’autre, Si, en raison même de la nature d’un pareil travail, ils ont dû être économes de leur prose, ils se sont amplement dédommagés d’un tel sacrifice en plaçant en tête de chaque volume une longue et ambitieuse préface. On devrait la croire destinée à élucider les événements ou les questions dont il va y être traité, tandis qu’elle ne contient “le plus souvent que les idées particulières de MM. Buchez et Roux en matière de palingénésie sociale à opérer par leur néo-catholicisme, système politique et religieux se résumant dans la formule révolutionnaire : Liberté, égalité, fraternité ou la mort, avec l’invocation : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il! » pour tout commentaire.

Les divagations philosophiques dont les auteurs de l’Histoire Parlementaire de la Révolution française se sont avisés de l'orner contribuèrent encore plus à l’insuccès de cet ouvrage que le décousu et l'insuffisance de son plan. Douze ans après, un aventureux éditeur, pensant que cet insuccès tenait uniquement à une question de format, imagina de réimprimer ce livre in-18; mais il dut s’arrêter au 6° volume. Sur les titres et couvertures de cette seconde édition, le nom de M. Jules Bastide a remplacé celui de M. Roux, nous ne savons trop pourquoi ni en vertu de quel droit.

Docteur en médecine depuis 1824, M. Buchez s’était efforgé de suppléer à l’absence de clientèle par divers écrits relatifs à son art, C’est ainsi qu’en 1827 il s'était lancé dans le journalisrme médical, Plus tard, reconnaissant l'insuffisance de ses efforts dans cette direction, il semble l'avoir complétement abandonnée, C’est du moins ce qu’on est autorisé à inférer du titre et de la nature des différents recueils et ouvrages qu’il a publiés depuis, tels que : 1° Journal des Sciences morales el politiques, transformé successivement en Æwropéen, puis en Revue Nationale, sans avoir obtenu plus de

lecteurs sous un titre que sous un autre; 2° Znlroduciion à la science de l'hisloiré, ou Science du développement de l'humanité (Paris, 1833); 3° Essai d’un trailé complet de Philosophie au point de vue du catholicisme et du progrès (3 vol. Paris, 1839); 4° enfin Zntroduction à La Science de l'Histoire (Paris, 1842).

« Dans ses études sur les sciences naturelles, comme dans ses investigations historiques (a dit un critique plein de science et de bienveillante aménité, M. Artaud), M. Buchez paraît avoir été frappé surtout de la conception du progrès. La géologie lui offrait une série d’époques bien tranchées, dans lesquelles on ne peut méconnaîtreune marche continue. En physiologie , l'étude des espèces organisées et animées lui montrait également une série d'organisations de plus en plus compliquées, de plus en plus parfaites; en un mot, là aussi il reconnaissait la foi du progrès ; mais le progrès ne peut se concevoir sans un but, et ce but ne saurait être accidentel ou fortuit : il doit être marqué d’avance, ou, selon M. Buchez, révélé. Voilà comment la notion du progrès a conduit M. Buchez non-seulement à l’idée de la puissance divine, mais à la révélation, Une autre préoccupation de esprit de M. Buchez, c’est la nécessité d'organiser les sciences par la méthode synthétique, a priori, au-lieu de la méthode analytique et expérimentale, qui y domine depuis plusieurs siècles. Tel est le double aperçu qui a présidé à la rédaction de son Trailé de Philosophie au point de vue du catholicisme et du progrès. Quoique cet ouvrage ait obtenu un véritable succès dans le monde catholique, et qu’il ait servi de base à l’enseignement philosophique de quelques écoles du clergé, nous ne savons jusqu’à quel point la doctrine du progrès que professe l’auteur peut se promeltre d'obtenir droit de bourgeoisie au sein de l'Église catholique. La force et l'originalité de cette Église ont été jusqu'ici dans l’immutabilité dont elle se fait gloire : peut-on supposer qu’elle y voie jamais un péril ? Maïs pour elle ce se- : rait changer de nature. Quoi qu'il en soit, les ouvrages de M. Buchez, écrits avec une entière sincérité, sont animés de cette chaleur et de cette verve qui naissent de la conviction; mais ils ne sont pas exempts d'une certaine obseurité, due en partie à des idées qui ne sont pas toujours parfaitement digérées. »

M. Buchez ne prit point directement part à la révolution de 1848 ni à la proclamation de la république. Se rappelant ies paroles du Christ : « Quiconque se sert de l’épée périra par l'épée », il avait renoncé depuis 1822, comme on l’a Yu, aux conspirations ; et, sauf sa participation à l’organisation de la Société des Amis du Peuple, le long règne de Louis-Philippe s'était écoulé sans qu'il eût figuré dans aucune manifestation séditieuse. Il avait même fini par accepter les fonctions de capi- {aine de la garde nationale de son quartier, et à ce titre il avait prèté de bonne grâce serment de fidélité au roi des Français. Cependant les hommes du National et de La Réforme, ses amis, poussés à la direction des affaires par un coup de vent inattendu, n’eurent garde, malgré d’assez profondes dissidences dans les vues et les principes, de ne pas songer à lui. A peine Marrast eut-il succédé comme maire de Paris à M. Garnier-Pagès, que l’auteur de l'Histoire parlementaire de la Révolution française devenait l'adjoint de l’ex-rédacteur en chef du National. Sa spécialité d'écrivain religieux fut cause qu'on lui donna pour attributions Je soin de répondre en catholique républicain aux membres du clergé venant présenter des adresses de félicitations sympathiques au gouvernement provisoire.

Personne ne sera surpris d'apprendre que M. Buchez, complétement inconnu aux masses six semaines auparavant, fut élu représentant du peuple par le département de la Seine, N'était-ce pas la chair des os de la coterie alors toule-puissante? Sa candidature pour la présidence l'emporla même à une majorité de 889 voix sur 727,

Le 15 mai, vers midi et demi, une grande manifestation

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