CANNES
dominent Cannes et Canosa, jusqu’à Minervino, et s’étendre de là, d’un côté vers Tarente, et de l’autre vers Venosa, Cet avis était sage : en le suivant on confinait de nouveau | Annibal dans un pays qu’il eût bientôt ruiné. Mais Varron fut d’un avis contraire, et le lendemain étant son jour de com- | mandement, il dirigea l'armée du côté de l'ennemi. En ap- | prenant ce mouvement, Annibal se mit aussitôt à la tête de | son infanterie légère et de sa cavalerie, afin d'attaquer les Romains pendant leur marche. Le premier choc occasionna | quelque confnsion. Mais Varron avait eu la précaution de placer quelques cohortes légionnaires à l'avant-garde : elles | résistèrent à la première charge de l'ennemi, et donnèrent le temps à la cavalerie et à l'infanterie légère de se déployer et | de se porter en avant, par les intervalles des cohortes et par | les ailes. Le combat se soulint assez longtemps avec un avantage à peu près égal; mais pendant qu’il durait Varron, ayant renforcé successivement les troupes légionnaires de l'avant-garde, forma une bonne ligne d'infanterie, qui appuya ses combattants. Les Carthaginois, privés de cette ressource, furent battus et obligés de regagner leur camp avec perte. Annibal fut assez sensible à cet échec inattendu pour se croire obligé de relever le courage de ses soldats par un discours.
Le lendemain, Emilius, ayant repris le commandement, | se refusa à engager la bataille; mais, ne pouvant pas faire | quitter sans danger à l’armée la position qu’elle occupait | près de l'ennemi sur la rive de l’Ofanto, il voulut au moins | l'assurer et se donner la facilité de gêner les fourrages des | Carthaginois dans les plaines de PApulie. Ayant jeté un pont
sur lOfanto, il fit passer environ un tiers de son armée sur la rive gauche, où elle s'établit dans un camp retranché. An- | nibal, témoin de ce mouvement , jugea à propos de rester | le lendemain tranquille dans ses lignes, pour en attendre le | développement et voir s’il y serait donné suite, Mais le sur- | lendemain, s’apercevant queles Romains se contentaient d’as- | seair leur position, il sortit de ses retranchements, et vint | leur présenter la bataille. Emilius , qui commandait ce jour- | là, la refusa, son projet étant de forcer Annibal, par la di- | sette des vivres, à quitter son camp et à venir lui-même chercher les Romains sur un terrain beaucoup moins : favorable à la cavalerie. Le Carthaginois résolut alors d’exciter leur impatience en les harcelant, et de les amener ainsi à ce qu’il désirait. Il fit passer l’Ofanto à ses Numides, qui | entourèrent à distance le petit camp des consuls, attaquant | les partis et les fourrageurs, et se glissant même, le long de la rivière, assez près des retranchements pour empêcher les Romains d’aller à l’eau sans danger. Varron, irrité de l’espèce de blocus que l’ennemi leur faisait éprouver, et incapable, par sa présomption, de concevoir qu’Annibal ne pourrait pas continuer longtemps un jeu qu’il n'avait entrepris que pour sortir d’une inaction qui le tuait, résolut de combattre, fit partager son impatience aux troupes, malgré les sages avis de son collègue, et, un jour où le commandement lui appartenait, leur fit passer la rivière et déploya son armée en bataille, dans la plaine de Cerignola, Dans cet ordre de bataille, il commit une errreur grave, qui devint une des causes principales de sa défaite : il ne sut pas profiter de la supériorité numérique de soninfanterie, soit pour déborder le front des Carthaginois en étendant le sien, soit pour se donner à chaque aile une réserve qui suppléat à son infériorité en cavalerie, ainsi que le fit César à Pharsale.Pensant quelaforce de l’infanterie ne dépendait que de la profondeur des rangs, ou embarrassé du grand nombre de celle qu’il commandait, il changea l'ordonnance ordinaire des légions, en donnant aux manipules plus de profondeur que de front, c’est-à-dire que les manipules de 140 hommes étant ordinairement sur dix rangs et quatorze files, il augmenta le nombre des rangs, ce qui diminua le nombre des files, probablement jusqu’à dix, et les déploya sur quatorze rangs. Les intervalles des manipules devant
être égaux à leur front, afin que tes princes, qui étaient derrière les hastaires et rangés de même, pussent, en s’enchâssant, former une ligne pleine, il résulta de cette nouvelle disposition, comme le dit Polybe, que les intervalles entre les manipules diminuèrent en proportion de la diminution de leur front. Varron, ayant fait perdre de la sorte à ses fantassins l’avantage qui résultait de leur ordonnance accoutumée, que Polybe préfère à celle de la phalange, partagea simplement sa cavalerie sur les deux ailes. A la droite, qui était appuyée à l'Ofanto, il plaça la cavalerie romaine, forte d'environ 2,400 chevaux; celle des alliés, qui était le double, prit la gauche, du côté de la plaine. Aussitôt qu’Annibal apprit que les Romains étaient en mouvement et avaient traversé l’Ofanto, il fit également passer la rivière à ses troupes légères, en leur ordonnant de se dérouler sur une ligne, en face de celle de l'ennemi, afin de masquer les dispositions qu’il voulait prendre. Ce mouvement fut bientôt suivi par toute son armée, dont la force s'élevait à 40,000 hommes d'infanterie et à 10,000 chevaux. Puis il la fit déployer dans la plaine, en s'étendant vers Cerignola. A sa gauche, il plaça sa meilleure cavalerie gauloise et espagnole, qu’il opposa à la cavalerie romaine. Ses escadrons étaient formés à soixante-quatre, tandis que ceux des Romains n'étaient qu'à tente-deux; ce qui à l’avantage du nombre joignait celui de la force des escadrons, et lui assurait la victoire de ce côté. A l'aile droite, il opposa à la cavalerie alliée des Romains sa propre cavalerie légère, en nombre à peu près égal. Elle ne pouvait pas vaincre; mais il lui suffisait qu’elle contint et occupât l'ennemi de ce côté, jusqu’à ce que, la cavalerie romaine étant battue, la cavalerie gauloise et espagnole pût passer d’une aile à l’autre. L’infanterie, qui formait le corps de bataille, fut rangée dans l’ordre suivant : aux deux extrémités de la ligne, l'infanterie africaine, armée à la romaine, du pilum et de l’épée, par sections de phalange, moitié à droite, moitié à gauche; au centre l'infanterie gauloise et espagnole : les Gaulois nus avec leurs simples boucliers et leurs sabres, qui ne servaient que de taille; fes Espagnols en casaques rouges, armés du bouclier et de l’épée courte, que les Romains adoptèrent dans la suite. Pour égaliser les armes, les sections de ces deux nations furent rangées alternativement.
Avant de passer au récit de la bataille, nous croyons devoir nous arrêter un moment au champ de bataille même, en déterminer l'emplacement, en finir surtout avec un vieux conte qui fait mourir Emilius près d’un puits que l’on montre encore à Cannes. Selon la version adoptée sans examen par les commentateurs, la bataille se serait livrée à la droite de l’Ofanto, dans l’espace assez restreint qui s'étend entre la rivière et les collines. Ne pouvant douter que les Romains aienteu l’Ofanto à droite, on leur a tourné le dos à la mer ; et on a fait venir le vent Vulturnus, pour leur souffler à la face, du mont Voltore, qui domine Venosa et Ascoli. On ne s’est point aperçu des contre-sens qui naissent de cette supposition toute gratuite. D'abord, il en résulterait qu’Annibal se serait trouvé entre les Romains et leurs places d’armes de Canosa et de Venosa; et on se demande alors comment il aurait pu se faire que les fuyards de la bataille gagnassent sans obstacle ces deux villes au travers d'une armée victorieuse ; comment les consuls, qui craignaient pour leurs magasins de Canusium, et s’en étaient approchés pour les couvrir, auraient eu l’ineptie de se camper de manière à ce qu’Annibal leur en interceptât la route. Enfin, si la bataille s'était livrée à la droite de l’Ofanto, comme Jes deux armées avaient dù passer la rivière pour atteindre le champ de bataille, il en résulterait qu’elles auraient été auparavant campées sur la rive gauche, c’est-à-dire en plaine ; ce qui est tout à fait contraire au témoignage de l’histoire. Poxr bien comprendre la bataille de Cannes, il faut combiner les récits de Tite-Live et de Polybe. Nous laisserons le mont Voltore à sa place, sans l’admettre duns le compas
nautique des anciens, où il n’a jamais figuré. Le vent Vulturnus était, dans la rose des vents, placé entre l’orient et le midi, à peu près au levant d'hiver; c’est ce qu’on appelle encore en Italie le sirocco, qui s'élève vers le mois de mai dans la Pouille avec tant de violence, qu’il brûle les prairies et les inonde de poussière. Pour que les Romains eussent ce vent en face, en même temps que le soleil de neuf ou dix heures du matin, en ayant leur droite appuyée à l’Ofanto, il fallait nécessairement que le champ de bataille fût à la gauche de cette rivière; il le fallait aussi pour qu'Annibal, campé à Cannes, fût obligé de passer cette rivière pour s’y rendre. La bataille s’est donc livrée dans la plaine qui s'étend entre l’Ofanto et les ondulations de terrain sur l’une desquelles est aujourd'hni Cerignola. Le puits de Cannes était bien certainement, ou dans le camp des Chaïtaginois, ou tout auprès, au delà de l’Ofanto, en arrière de leur ligne de bataille. Il est donc également bien certain qu'Emilius, au milieu du carnage de ses troupes, n’a pas traversé l’armée des ennemis pour aller mourir près de leur camp et loin du sien.
Nous avons laissé les deux armées en présence. Chez les Carthaginois, la gauche était commandée par Asdrubal et la droite par Hannon ; Annibal s'était réservé le centre. Chez les Romains, Emilius avait la droite, Varron prit la gauche, et les deux proconsuls, qui étaient restés à l’armée, eurent le centre. Ayant déployé son armée, Annibal, avant de donner le signal du combat, fit exécuter la manœuvre sur laquelle il comptait principalement pour s'assurer la victoire; puis l’action commença entre les troupes légères, qui combattirent de part et d'autre avec beaucoup d’opiniatreté. Alors Annibal donna l’ordre à la cavalerie de sa gauche de charger celle des Romains, afin de s’assurer promptement de la victoire sur ce point, et ravoir son excellente cavalerie à sa disposition dans le moment opportun. Quelque temps après, les troupes légères se retirèrent des deux côtés derrière la ligne; et l’armée romaine s’avança en ligne pleine. Le combat de cavalerie le long de l’Ofanto fut assez long et meurtrier. Les Romains, plus faibles de moitié, soutinrent la charge avec une vigueur extraordinaire; et l’acharnement était tel de part et d'autre, que toutes les manœuvres en usage dans les actions de cavalerie furent négligées, et que la mélée devint bientôt générale. Les Romains, selon l’usage vicieux dont ils avaient été si souvent punis, se voyant pressés, sautèrent en grand nombre à bas de cheval pour combattre à pied. Dès ce moment, la mêlée devint une dérvute et le combat un carnage. Les cavaliers romains, accablés par le nombre, furent acculés à la rivière et presque tous taillésen pièces.
Sur ces entrefaites, les légions romaines avaient abordé l'ennemi. Le centre atteignit le premier le front des Carthaginois, et le choqua avec fureur, tandis que les ailes étaient encore nécessairement éloignées. Les Gaulois et les Espagnols, malgré le désavantage de leurs armes, résistèrent quelque temps, mais ils furent enfin forcés à reculer, et le centre des Romains, emporté par le feu de l’action, s’allongea à leur suite. En même temps, les lacunes causées par les pertes du combat se remplirent naturellement en serrant les files, et ce mouvement causa un flottement des ailes vers le centre, qui alla toujours en augmentant pendant Ja bataille. La poussée avait été trop forte pour que la retraite des Gaulois et des Espagnols pôt se faire en ordre, I fallait nécessairement opposer une plus grande résistance à l'effort du centre des Romaïns. Annibal le sentit, et les ailes reçurent l’ordre de se porter en avant, et d’aller soutenir le centre qui reculait vers elles. L'effet naturel de cette augmentation de résistance fut d’obliger les Romains à augmenter l’effort du centre de leur ligne. Selon l'expression de Polybe, « les troupes se serrèrent toutes vers le centre, au point de s’attrouper et de confondre les files. » Leur ligne se brisa; elle allait être enfermée dans une tenaille, quand les troupes