‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 258 sur 556 · CANNIBALES — CANNING · texte numérisé non relu

CANNIBALES — CANNING

siles de peuples cruels, sans doute, mais qui ont expié bien rigoureusement leur barbarie. Ces Caraïbes avaient le teint cuivré comme les autres Américains, la peau épilée, huileuse ou frottée d'huile de palmier; ils ne conservaient de poils que leur longue chevelure noire. Leurs traits farouches lannonçaient la terreur et la cruauté, parce qu’il suffit de redouter son semblable pour concevoir l’idée de le détruire. | Les représailles, les vengeances n'ayant dans la vie s a uvage aucun frein s’exaltent jusqu’au plus haut degré d’exaspération. Et n’a-t-on pas vu les nations civilisées pousser au milieu des tourmentes révolutionnaires la rage jusqu'au cannibalisme. Une remarque trop peu faite est celle qui constate l’état d’abrutissement singulier de tous les individus disposés à ces excès de férocité. Ce sont moins des hommes alors que des brutes. Si l’on a dit avec raison que les Muses avaient le pouvoir de transtormer les bêtes en êtres humains, si l’on appelle avec raison Aumanités l'étude des lettres et des sciences, qui adoucissent les mœurs; par contre, c’est la profonde ignorance, c’est l’état brutal, qui entretiennent ces dispositions furicuses ou atroces, sans contre-poids moral. On a constaté que la plupart des individus s’abandonnant à ces habitudes furibondes et meurtrières sont ou des aliénés , ou des êtres atteints d’une sorte &’idiotisme qui leur dérobe une partie des horribles conséquences de leurs crimes. Ils ne comprennent que la satisfaction présente de leur ressentiment.

De plus, la physiologie, aujourd’hui mieux éclairée sur les fonctions de l'organe cérébral, nous apprend que l’état sauvage ou inculte laisse, pour ainsi dire, atrophier lecerveau :chez ces peuplades croupissant dans la barbarie depuis tant de siècles. La vie civilisée, ou perfectionnée, au con- “traire, par une longue éducation, dès l'enfance, peut déh velopper, agrandir les lobes cérébraux, surtout vers leurs }portions antérieures, qui sont plus essentiellement chargées à des facultés intellectuelles : personne n'ignore que ces organes grossissent et se fortifient sous l'influence d’un exercice } continuel, parce qu’il y a plus d’action vitale, un afflux de sang plus considérable, une nutrition plus abondante. Le fait est même constaté, soit chez plusieurs races nègres, Soit chez les peuplades sauvages de l'Amérique , qui offrent dans certaines tribus un front tellement déprimé et aplati, qu’on leur attribue l'absurde coutume de comprimer au Iimoyen d’une planche le front de leurs enfants. Cette mode ; fût-elle aussi réelle et anssi fréquente qu’on l’assure, ne ferait qu’accroitre cetleatrophie ou cetamincissement des lobes antérieurs du cerveau situés sous l’os frontal, pour les rabaisser fpresque au niveau de ceux des brutes. On sait, par exemple, Îque les nègres ne sont pointexposés à l’apoplexie, tandis que cette affection, occasionnée si souvent par l’excessif afflux |du sang au cerveau , et par un excès de stimulation cérébrale , est commune chez les peuples civilisés et parmi les classes les plus éclairées de la société. Il est évident qu’une existence aussi inculte, aussi dépourvue de toute instruction chez les sauvages (tandis que leurs muscles se développent par une vie active qui met en jeu les passions ardentes , surtout à la chasse, à la guerre), allume chez eux un instinct sanguinaire. [Tel qu'un arbre sauvage de nos forêtsné donne que des fruits apres et acerbes , comme le prunelier , le poirier inculte , tel l’homme rustique est déjà moins sensible aux maux nhysiques ; supportant les rigueurs et les intempéries de l'air , 1 plaint peu quiconque n’y est pas accoutumé. Plus la peau s'endurcit aux souffrances, plus on-les voit avec dédain $ on se rend indifferent à toute compassion. L'homme devient ainsi dur, barbare , pour autrui et pour lur, éroyant n'être que: fort et impassible. Le véritable cannibale met son orgueil dans son insensibilité, On sait avec quel effroyable courage les Américains soutenaient les tourments horribles que leur infligeaïent leurs vainqueurs. Mais il ne faut pas croire que dans cette exaltation féroce les prisonniers ressentaient toutes les douleurs d’un supplice ordinaire. Le corps se roïdit

comme le cœur, et le sentiment de la gloire fait surmonter bien des souffrances.

Une opinion singulière a été émise d’abord par quelques médecins, tels que Léonard Fioravanti, etc., puis soutenue par De Paw, dans ses Recherches sur les Américains , savoir , si la maladie vénérienne (regardée comme originaire de l'Amérique) n’était pas due à l’anthropophagie de ces cannibales. On présumait que toute espèce d’êtres qui se nourrit de la chair de sa race elle-même finit par corrompre sa nature et empoisonne la source de sa génération. Cette théorie n’est rien moins que démontrée. On connaît plusieurs animaux carnivores qui se dévorent entre eux, par concurrence , lorsqu’ils se rencontrent; on a vu des rats s’entre-manger en l'absence d’autre nourriture, sans que cet aliment nuisit à l’existence de ceux qui survivaient. La vache et d’autres herbivores avalent l’arrière-faix, après le part ou l'accouchement, et cette nourriture si peu appropriée à leur estomac passe au contraire en cette circonstance pour les restaurer davantage. On soutient aussi que la chair humaine est une nourriture très-sapide, très-fortifiante : les animaux qui ont mangé de la chair humaine en deviennent, dit-on très-friands et très-affamés. Rien ne prouve donc que cette nourriture prise, soit par l’homme lui-même, soit par d’autres animaux , puisse occasionner des maladies, surtout la syphilis.

Il s’en faut de beaucoup que la faim soil la cause de la férocité des canmbales : il n’est point présumable surtout qu’on trouve chez les Giagues et autres peuplades barbares de l'intérieur de l’Afrique des boucheries dans lesquelies on vend de la viande d'hommes blancs ou noirs, comme celle des bestiaux, ainsi que l’ont rapporté quelques voyageurs. Ce sont des contes d’ogre qui pouvaient causer des frissonnements aux lecteurs crédules des siècles passés. Il n’en est plus ainsi de nos jours, où l'esprit philanthropique a même révoqué en doute l'existence de l’anthropophagie au temps actuel. Cependant les relations les plus récentes de la Nouvelle-Zélande ne permettent point à cet égard l’incrédulité. On apporte en Europe des têtes de ces cannibales fort bien conservées. Ces cannibales immolent pour leurs festins des esclaves de race noire qu’ils nourrissentavec soin. La scène des cannibales décrite dans le roman de Robinson Crusoé s’est plus d’une fois renouvelée, même de nos jours, dans les îles australes, J.-J. ViREY.

CANNING (Georces ), l’un des hommes d'État le plus justement célèbres des temps modernes, naquit à Londres, le 11 avril 1770. Sa famille ne pouvait se vanter ni de sa noblesse ni de son opulence. Son père , en épousant , contre le gré de ses parents, une femme belle, mais pauvre, avait même été déshérité. Georges fut le truit de cette union malheureuse à tous égards, puisque, son père étant mort peu de temps après , sa mère se trouva réduite à monter sur les planches pour subvenir à son éducation. Cependant, le jeune Canning eut le bonheur de rencontrer un oncle généreux. qui l’envoya d’abord à une école préparatoire, puis à Eton, collége fréquenté par la jeune noblesse des trois royaumes , ainsi que par la jeunesse plébéienne d’Angleterre, qui espère arriver aux honneurs en dépit de la naissance, grâce au patronage puissant que lui assureront plus tard dans le monde des amitiés commencées dans la franche egalite du collége. A Eton, il fit preuve d’assiduité, de grandes dispositions pour les études classiques, et, ce qui était plus rare, de quelque velléité d’ambition littéraire, puisque nous le Voyons concourir à cette époque à la fondation et à la rédaction d’un petit ouvrage périodique intitulé Le Microcosme, qui ne laisse pas que de faire honneur à la plume d’un écolier.

Quand il eut atteint sa dix-huitième année , Canning quilta Eton pour l'université d'Oxford , où il recueillit une part abondante dans les honneurs académiques. Cependant, les amies qu’il forma ou continua à Oxford furent plus im-

portantes pour son avenir que ses succès scientifiques; ce

fut là qu’il se lia intimement avec le futur premier ministre d’Angleterrre, lord Liverpool, ainsi qu'avec tous ceux de ses contemporains qui promettaient déjà de se placer un jour au premier rang dans le monde. Après avoir passé à l’université le nombre d'années d'usage, Canning vint à Londres, et s’inscrivit à Lincoln’s Inn, à l'effet de devenir avocat. Mais ses liaisons avec des hommes influents, sa réputation déjà faite de talent et de capacité, lui permirent d'arriver à la fortune par une voie bien plus expéditive. Alors ses amis, nous pourrions même dire toute la jeunesse de l'époque, professaient des idées libérales et avaient adopté en politique les principes du parti whig ; le torysme était à l’agonie. Toutefois, ce fut au moment même où il expirait, que le choc galvanique de la révolution française vint ranimer ce cadavre. Mais ce parti demeurait sans chef et sans orateur; pour qu’il en eût, il fallut que Pitt, désertant les bancs de l'opposition sous le prétexte des excès qu’on commettait en France, vint se placer dans ses rangs, où le suivirent Burke et Windham. Cette désertion des whigs modérés pour les bannières du torysme venait d’avoir lieu quand Canning parut sur la scène politique. On était alors au plus vif d’une crise terrible : les deux partis, en présence, incertains de la victoire, attentifs à grossir leurs rangs de tout ce que la jeunesse offrait d'hommes d’avenir, se disputèrent Canning, qui eut à opter entrela protection de Pitt et l'amitié de Fox. Sans faire à Canning l'injure de supposer que sa pauvreté l’engagea à se déterminer pour le parti où il y avait le plus à gagner, nous pouvons couclure de son caractère qu’il dut naturellement préférer le plus prudent , le moins extravagant, qu’il dut sentir qu’il serait mal à l’aise parmi des enthousiastes généreux, et que sa place était plutôt marquée parmi ceux qui combattaient par des railleries les extravagances de leur adversaires. Il est en effet des hommes qu'en politique on peut toujours être sûr de trouver du côté des rieurs, et Canning était de ces hommes-là. 11 tourna donc le dos à Fox et à Sheridan, accepta les offres de Pitt, et entra au parlement en 1793, comme représentant du bourg pourri de Newport. Pendant toute une année, mesurant et préparant ses forces, il garda un silence absolu, et ne le rompit qu’en 1794, à l'occasion de la discussion d’un bill ayant pour objet de fournir au roi de Sardaigne des subsides contre la France. Le thème qu’il adopta, et que plus tard il reprit encore en diverses occasions, ce fut la nécessité de faire, malgré la fortune, et quoi qu’il en dût arriver, une guerre à mort à la France républicaine. C'était la vieille idée, l’idée prédominante de Burke ; en la développant, Canning parut avoir emprunté quelques-unes des qualités et même jusqu’à un certain point l'éloquence de ce grand orateur. Ces succès parlementaires lui valurent bientôt sa nomination aux fonctions de soussecrétaire d’État au département des affaires étrangères, place qu’il occupa jusqu’à la fin de l'administration de Pitt, en 1801 ; pendant cette période, sa voix retentit fréquemment au parlement pour la défense des projets ministériels ; toutefois, à l'exception du discours qu’il prononça pour l’abolition de l'esclavage, nous ne voyons pas qu'il ait trouvé de fréquentes occasions de faire applaudir son éloquence. Enfin s’offrit à lui un sujet fécond en principes généreux; son génie s’en empara, et le discours qu'il prononça contre la traite, peut être regardé comme l’un de ses chefs-d'œuvre oratoires. Cependant ses travaux parlementaires et administratifs n’absorbaïent pas tout son temps. Sans pouvoir lutter avec la merveilleuse puissance de travail de Broug ham, qui, au milieu même de ses occupations du barreau et du parlement, fondait et rédigeait la Revue d'Édimbourg, Canning fournit une suite de couplets spirituels à l'Anfi-Gallican, journal dont le titre seul fait deviner l'esprit. Il y a dans ces effusions poétiques plus d'esprit que de générosité, et l’esprit de parti même ne saurait faire excuser la malignité de quelques-unes des allusions qu'elles contiennent.

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En 1800, il épousa la fille du riche et excentrique géné: ral Scott qui dans son testament avait déclaré que celle de ses deux filles qui épouserait un pair perdrait par cela seul sa part d’hérédité. La sœur de M®* Canning en épousa un; mais celle-ci refusa de profiter de la clause du testament paternel. M%* Canning apporta à son mari une dot de 100,000 liv. sterl. (2,500,000 fr.), fortune qui assurait à jamais son indépendance, mais que, loin d'augmenter pendant une carrière si longue et si brillante, il compromit au contraire, disons-le, à sa gloire, bien qu’on n’ait jamais pu l’accuser de prodigalité. En 1801 Pitt quitta le ministère, par suite, dit-on, de dissidence d'opinion avec le roi au su= jet de l'émancipation des catholiques. Canning suivit son pa= tron dans la retraite, mais ne défendit pas comme lui l’ad= ministration juste-milieu d'Addington ; il laftaqua au con traire, et par ses discours au parlement, et par ses épigrammes dans la presse, tournant en ridicule la modération et la niaiserie du docteur, sobriquet dont il avait affublé Addington. Canning était en effet du nombre de ceux qui ne sympathisaient qu'avec une idée, celle d’une guerre à outrance avec la France. Pitt finit par en revenir à son opinion, et attaqua, de concert avec lui, l'administration irrésolue d’Addington, qui se retira en mai 1804. Pitt revint alors au poste de premier ministre, et Canning fut nommé trésorier de la marine. Les deux amis politiques ne jouirent pas longtemps de leur triomphe: Pitt mourut au mois de janvier suivant, et Canning déposa sur sa tombe le tribut solennel de son amitié et de son admiration. Mais à partir de la mort de Pitt il se déclara indépendant comme homme politique, et il s’exprimait ainsi en 1812, dans une allocution à ses commettants, à Liverpool : « J'ai été dévoué de tout mon cœur, de toute mon âme, à un homme tant qu'il a vécu. Depuis la mort de M. Pitt, je ne reconnais plus de chef, Mon allégeance politique gît au fond de sa tombe; mais si je n’ai pas encore à suivre ses conseils immédiats, il me reste du moins sa mémoire à chérir et à vénérer. Autant que j'ai pu connaître ses opinions sur les questions agitées de son temps, j'y ai adhéré, et j’y adhérerai encore, les regardant comme les guides de maconduite publique. Quand de nouvelles questions seront soulevées, je m’efforcerai d’appliquer à ces questions les principes dont j'ai hérité de lui, principes qui, je le sais, me recommandent seuls aujourd’hui à vos suffrages. »

L'arrivée des whigs au pouvoir ramena encore Canning sur les bancs de l'opposition, où il les combattit plus avec les armes de la raillerie et du ridicule qu’avec celles de l’éloquence et de la logique. Maïs la mort de Fox ayant causé la chute des whigs, comme celle de Pitt avait causé celle des tories, la question catholique servit encore une fois de prétexte au roi pour renvoyer son ministère, et une administration à La guerre, si on peut s'exprimer ainsi, fut formée en août 1807. Dans ce ministère, lord Liverpool eut le département de l'intérieur, lord Castlereagh celui de la guerre, et Canning celui des affaires étrangères : il était impossible d'imaginer une plus forte concentration de l'esprit tory. Le premier acte important de la nouvelle administration fut une de ces mesures qui réclament une audace extrême dans l'exécution, jointeà non moins de hardiesse et de naïveté pour la défendre. Cette mesure, qui n’est autre que l'enlévement de la flotte danoise et le bombardement de Copenhague, est attribuée, à Canning : elle prouve qu’aucune considération ne pouvait arrêter cet homme d’État dans l'exécution des plans hostiles qu'il formait contre la France. Jusque alors la fortune et l'habileté avaient toujours manqué aux prodigieux efforts de la Grande-Bretagne. La résistance inespérée de l’Espagne offrait à l'Angleterre la plus glorieuse et la plus favorable occasion d'intervenir contre la France dans les affaires de l’Europe. La majorité du cabinet parut encore ne vouloir risquer qu’une assistance faible. Ce fut Canning qui, à force d’obsessions dans le conseil et dans

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. parlement, décida ceux entre les mains de qui se trouvaient

les destinées du pays à jeter cette fois dans la balance toutes ses ressources et toute sa puissance. C’est que Canning sentait que la Péninsule était le seul point du continent où l’Angleterre pût espérer faire une diversion importante et décisive, et attaquer Napoléon à chances égales. A cet effet, il envoya en Espagne son ami intime, F rère, avec mission d'encourager l'esprit de résistance de la nation contre la France, et de consommer l'alliance de l'Angleterre avec les insurgés espagnols.

Ce fut à cette occasion que naquirent la rivalité et la mésintelligence de lord Castlereagh et de Canning. Le premier, qui appartenait à la vieille politique anglaise, et de beaucoup inférieur au second sous le rapport du talent, était plus porté à suivre la routine et les errements déjà adoptés, c’est-à-dire à multiplier les petites expéditions et les points de résistance, qu’à concentrer sur un même point les forces et les ressources de l’Angleterre. Comme lord Castlereagh était ministre de la guerre et Canning ministre des affaires étrangères, leur divergence d'opinion amena entre eux des différends sérieux. Lord Castlereagh conçut vers cette époque le plan de l'expédition de l’Escaut, comme opposition à celle de Copenhague; Canning, tout en appuyant la malheureuse expédition conseillée par son collègue, comprit son inutilité, et déplora de voir gaspiller ainsi des ressources qui, employées en Espagne, eussent infailliblement contribué au triomphe plus rapide des armes anglaises. En conséquence, il représenta au duc de Portland la nécessité, ou de retirer à lord Castlereagh le portefeuille de la guerre, ou d’accepter sa propre démission. Il eût désiré que ce portefeuille passât aux mains du marquis de Wellesley, homme d’un esprit actif et entreprenant, qui partageait complétement ses vues relatives à l'Espagne. Toutefois, la difficulté d’opérer ce remaniement dans le ministère et les événements mêmes de la guerre retardèrent cet arrangement et furent cause que Castlereagh l’ignora. Canning, fatigué d’attendre, insista pour avoir une solution immédiate, et son rival apprit alors, pour la première fois, la défiance qu’on avait conçue de ses talents et le prujet qu’on avait formé de le remplacer. Il provoqua, en conséquence, Canning, et une rencontre eut lieu, dans laquelle Canning reçut une balle à la cuisse. Les deux adversaires donnèrent immédiatement leur démission, et une nouvelle administration fut formée, à laquelle présida Perceval. Cette révolution de cabinet, quoique fatate à Canning, puisqu’elle l’éloigua longtemps des affaires, ne fut pas cependant défavorable à la poursuite de ses idées et de ses plans politiques ; car, circonstance assez singulière, son poste fut donné à ce même marquis de Wellesley, qu’il avait appelé de tous ses vœux au ministère. C’est à l’entrée de lord Wellesley au cabinet qu'on doit attribuer la vigueur extraordinaire avec laquelle la cause des Espagnols fut alors défendue, et ses conséquences finales si importantes pour l’Europe.

En 1812 un nouveau changement eut lieu dans le cabinet. Lord Wellesley se retira, parce qu’on ne faisait rien pour l'émancipation politique des catholiques, et parce que la guerre était conduite avec trop de mollesse; en un mot, parce que les principes et les plans de Canning ne prévalaient point. L’assassinat du premier ministre Perceval arriva presqu’en même temps, et le prince régent chargea lord Wellesley et Canning de composer une nouvelle administration. Leurs efforts à ce sujet échouèrent devant la morgue des torieset devant le refus des whigs d'entrer dans un ministère de coalition. Ce contre-temps eut des résultats immenses, puisqu'il empêcha Canning de diriger la politique de l'Angleterre pendant les années 1813, 1814 et 1815, époques où les libertés de l’Europe, au lieu d’être scellées sur de nouvelles bases, comme on l’avait solennellement promis, furent tout bonnement transportées en grande pompe, comme des reliques de saints, d’un tombeau dans un autre.

Libre de tous travaux administratifs, Canning, qui ne vivait que pour la politique, se voua dès lors à des études positives et à celle des intérêts commerciaux. En 18i1 la question de la monnaie de billon l’absorba tout entier ; en 1812 celle du renouvellement de la charte de la compagnie des indes orientales fixa son attention. Dans les débats importants qu’elle souleva, il émit des opinions bien plus favorables en général aux intérêts commerciaux qu’au monopole. Cette circonstance de sa vie politique fut d’un avantage extrême à sa carrière future, car, au lieu de continuer à être simplement un tory gouvernemental, soufllant la guerre etla défendant en qualité de membre représentant d’un bourg pourri, Canning se trouva lié à d'immenses intérêts commerciaux, et fut envoyé au parlement de la même année 1812 par l'importante ville de Liverpool, regagnant ainsi dans le pays ce qu’il avait perdu d’influence dans l’administration. Rien cependant ne pouvait adoucir dans son esprit la mortification d’être éloigné des conseils de son pays à une époque où le système politique qu’il avait conseillé produisait ses fruits. Il en résulta chez lui un dégoût passager pour les affaires publiques, dégoût accru encore par les inquiétudes que lui causait l’état de dépérissement de son fils aîné, déjà miné par la maladie à laquelle il succomba depuis. Mais, vers la fin de 1813, il ne s’en décida pas moins à accepter le poste d'ambassadeur à Lisbonne, acceptation qui lui attira plus de récriminations que tout autre acte de sa vie politique. En effet, comme il n’y avait pas alors de cour à Lisbonne, cette place n’était qu’une sinécure magnifiquement rétribuée, qui le rendait dépendant de lord Castlereagh. Quoi qu’il en soit, Canning repoussa avec son bonheur accoutumé les attaques et les accusations que ses adversaires se permirent à cette occasion contre lui dans la chambre des communes.

En 1816 il revint à Londres par la France, et à Paris il eut une entrevue avec M"° de Staël, qui en a rapporté les détails dans ses mémoires. Peu de temps après son retour en Angleterre, il accepta la place de président du bureau de contrôle ( board of controll) pour les affaires de l'Inde, fonctions qui l’établissaient de fait ministre de l’Inde dans le cabinet, et auxquelles l’avaient rendu parfaitement apte les études et les travaux qu'il avait été obligé de faire en 1812 surces contrées. Cette partie de la carrière politique de Canning en est très-certainement la moins honorable, ou, si l’on veut, la moins libérale. Son torysme exagéré, au début de la guerre et pendant toute sa durée, pouvait fort bien avoir été le résultat d’un patriotisme mal éclairé ; peut-être l’avait-il embrassé et soutenu comme le moyen le plus propre à défendre son pays contre le génie de Napoléon. Mais maintenant que ce redoutable ennemi avait cessé d’effrayer l'Angleterre, maintenant que la victoire avait couronné les efforts du parti dominant, il semble qu'il convenait à ce parti, du moins à ce qu’il comptait d'hommes généreux, et certes Canning était de ce nombre, de se départir quelque pen de ses maximes arbitraires et de sa haine pour la liberté. Malheureusement pour sa gloire, Canning fut débordé par les conséquences de la première partie de sa carrière politique, et contraint de suivre les errements qui au début de sa vie l'avaient fait l'ennemi acharné et le railleur amer de tout ce qui pouvait contribuer aux progrès de la liberté. On pourrait l’excuser si ses principes avaient été purement sfationnaires ; mais ils étaient alors essentiellement rétrogrades. Les lois draconiennes que les tories présentèrent pour réprimer le mécontentement populaire, ne trouvèrent pas d’avocat plus zélé, plus intrépide que Canning. La suspension de l’habeas corpus, le bill pour la répression des meetings séditieux, furent défendus par lui avee autant d’opiniâtreté que si 1817 eût été 1793, et que si les deux époques avaient offert les mêmes nécessités ou les mêmes périls. Il tournait en ridicule toute idée de réforme, et affectait de ne pas croire que ses ‘adversaires y songeassent

sincèrement. On le vit prendre sous son égide les agents impurs dont se servent quelquefois les gouvernements pour arriver à dévoiler les secrets qu’il leur importe de connaître, faire hautement l'apologie de l’espionnage et se permettre en plein parlement de railler les souffrances des malheureux prisonniers victimes des rigueurs du pouvoir. Si l’insolence des tories ne les a pas moins dépopularisés que leurs maximes et leurs actes, Canning y a contribué puissamment pour sa part, car jamais séide de l’autorité n’afficha un plus insolent mépris pour l'opinion publique. La majorité compacte dont les tories étaient redevables à leurs triomphes récents, et qu’ils croyaient éternelle, enhardit les ministres et Canning à tout oser. Mais la sévérité du parlement ne réussit point à étouffer le mécontentement populaire. Des meetings eurent encore lieu pour obtenir par la voie des pétitions la réforme parlementaire. A l’issue de celui où, en 1819, la foule fut sabrée, à Manchester, par la yeomanry ( garde nationale à cheval), vinrent les célèbres six actes, mesures répressives dont on peut se faire une idée par une de leurs clauses, qui condamnaïit au bannissement tout individu convaincu par récidive de publication de libelle séditieux. Canning fut le promoteur et le défenseur ardent de toutes ces mesures ; et comme ses talents le rendaient l’orateur du ministère le plus puissant, il fut peutêtre à cette époque l’homme le plus impopulaire de lAngleterre.

- Heureusement pour lui, il survint des événements qui l’éloignèrent de l'administration ultra-tory. Ce furent la mort de Georges III, l’accession de son fils à la couronne, le retour de la reine Caroline en Angleterre et le bill de poursuite présenté contre elle par le cabinet. Canning, dont les relations d'amitié avec la reine dataient de loin, ne pouvait se joindre à ses persécuteurs. Il donna en conséquence sa démission, et prit la résolution d’aller passer une année ou deux sur le continent. Il partit pour lItalie, et séjourna longtemps à Paris, séjour qui exerça une influence immense sur ses opinions politiques. Il se lia avec les hommes éclairés et libéraux de cette capitale, et son torysme, en ce qui concernait dn moins la politique étrangère, reçut un choc qui contribua beaucoup à modérer son absolutisme et à modifier ses principes. A son retour en Angleterre, en 1821, il fit usage de son éloquence en deux occasions, une fois en faveur de l’émancipation catholique, l’autre contre la réforme. On peut dire qu’il défendit la première et combattit la seconde d’après le même principe, le désir de renforcer le pouvoir exécutif en groupant franchement les catholiques autour du trône, et en laissant intacte cette chaîne de fer des influences électorales dont l'aristocratie se servait pour étreindre le pays. Canning s’opposait à tout plan de réforme électorale, et raillait impitoyablement les avocats de cette mesure comme des charlatans qui offraient constamment le même spécifique pour guérir les maladies sans nombre dont souffrait le pays.

11 ne se doutait pas alors qu'il serait bientôt appelé à diriger les affaires de l'Angleterre. 11 avait courhé la tête devant un rival plus heureux, quoique doué de moins de talents, et il avait renoncé à toute idée de faire scission, d’avoir un parti, une opinion à lui, Son désir semblait être de s’éclipser de la scène politique, et c’est dans ce but qu’il avait accepté les fonctions de gouverneur de l’Inde. Déjà le vaisseau qui devait le conduire à Calcutta était prêt à mettre à la voile, on n’attendait plus que lui, qui était allé prendre congé de ses commettants de Liverpool, quand la nouvelle du suicide de Castlereagh (août 1822) vint changer et sa position et les espérances de ses amis. L'amitié de lord Liverpool, triomphant de l'opposition du reste du cabinet et même de l’aversion du roi, parvint à faire offrir à Canning l'échange du gouvernement de l'Inde pour le ministère des affaires étrangères. Canning accepta, et reçut ce portefeuille au milieu de septembre 1822,

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On touchait à une crise décisive. La Sainte-Alliance, qui avait tout récemment résolu, dans ses congrès de Troppau et de Laybach, de détruire les gouvernements constitutionnels de l’Europe, et qui venait de renverser celui de Naples, allait se réunir de nouveau pour continuer sa politique, arbitraire. Lord Castlereagh devait lui-même figurer dans ce congrès comme plénipotentiaire anglais, et il est peu douteux qu’il ne füt tout disposé à sanctionner ou du moins à regarderavec indifférence les résolutions que prendraient les potentats; mais Canning prit les rênes du pouvoir, libre des liens d'amitié et de gratitude personnelle pour les autocrates qui avaient fasciné son prédécesseur ; lord Wellington reçut pour instructions de se rendre à Vienne, et non pas à Vérone, afin que sa présence ne parût pas sanctionner les mesures qu’on allait prendre pour asservir l'Italie, Cependant l'Espagne était le véritable but de ce congrès. Les ultra-royalistes français demandaient à la Sainte- Alliance la permission d’envahir ce pays et de renverser les Cortès. Le tsar, de son côté, désirait envoyer ses armées au delà des Alpes, en Piémont. Tout ce qu’il y avait dans le cœur de Canning de levain anti-français se réveilla an bruit de la détermination prise par les royalistes français de recourir aux armes pour contraindre l'Espagne à se courber de nouveau sous le despotisme de son ancien régime. Toute théorie politique à part, il sentait les intérêts anglais compromis par là, et l'honneur de l’Angleterre attaqué du moment où sa protection était méprisée. Il n’était pas homme à dissimuler de pareils sentiments ; il les manifesta hautement dans une habile correspondance avec Chateaubriand, et ses vues étaient trop nationales pour ne point éveiller dès lors les sympathies et mériter l'approbation du peuple anglais. Jamais homme d’État ne sut mieux que lui trouver de ces inspirations qui électrisent un peuple. Il avait, du reste, alors grand besoin de l’appui populaire : attaqué violemment par l'opposition, surtout par lord Grey, pour ne pas avoir déclaré la guerre à la France, il commençait à devenir suspect aux ultra-tories en raison des idées libérales M que trahissaient et ses discours et ses dépêches. Quand il donna à entendre qu’il ne dépendait que de l'Angleterre d’allumer une guerre d'opinions dans laquelle les sujets se soulèveraient contre les souverains, quand il avoua sa détermination d’ébranler l'esprit aréopagétique de la Sainte- Alliance, les amis de Castlereagh s’aperçurent qu'ils étaient conduits par un chef avec lequel ils ne pouvaient plus sympathiser, De là des démissions, comme celle du frère de Castlereagh, ambassadeur à Vienne, et des changements dans le cabinet (Huskisson, par exemple, ami de Canning, devenu ministre du commerce), qui rendirent sensibles les progrès et le triomphe du torysme libéral. Mais ce fut surtout dans la revanche qu’il prit de l’intervention française en Espagne , par la reconnaissance de l'indépendance des colonies de l'Amérique méridionale, que la pensée de Canning se montra à découvert.

Les années 1824, 1825 et 1826 appelèrent toute l'attention de Canning sur les questions commerciales, et ce fut pendant cette période que Huskisson commença à développer ses savantes théories commerciales ; malheureusement aussi ce fut une époque de grande détresse. Quelques-uns des discours prononcés par Canning pour la défense des théories de son collègue, et notamment celui sur le commerce des soieries sont vivement admirés. Dans ce dernier il se défendit contre l’accusation d’avoir déserté le torysme en économie politique comme en politique étrangère. L'argument, tout paradoxal qu’il fût, était obligé de sa part, appuyé qu'il était encore sur les tories ; et on ne saurait citer rien de plus ingenieux et de plus habile que cette défense. I1 passa l'été de 1826 à Paris avec son ami lord Grenville, ambassadeur d'Angleterre. A son retour en Angleterre, il fut requis par le gouvernement portugais d'intervenir en sa faveur et de

défendre contre une invasion espagnole, demande à la-

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