BUFFLETERIE — BUFFON
jouissances se fit bientôt sentir à cette grande âme, qui était formée pour de plus hautes destinées. On raconte qu'il avait chargéun domestique de l’éveiller chaque matin, au nom de la science, dès l’aurore, pour se livrer au travail; il sy complaisait pendant quatorze heures de suite parfois, car il était aussi robuste que studieux, et malgré sa vue basse, Cependant, Buffon ne fit le premier essai de ses forces que sur des traductions. On lui doit celles de la S{atique des Végétaux de Hales, et du Traitédes Fluæions âeNewton, qui exigeaient toutefois de profondes connaissances en physique et en géométrie. Buffon tentait aussi plusieurs expériences de physique minérale et végétale, soit dans ses forges, soit dans ses domaines ruraux.
Il s’était rendu déjà célèbre en envoyant divers mémoires à l’Académie des Sciences. Dès l’an 1733 elle l'avait appelé dans son sein. Il démontra qu’en écorçant les arbres avant de les abattre, on fait ainsi durcir leur aubier et on en augmente la force. Il avait combiné des miroirs dans une çourbe parabolique telle qu’ils pouvaient, par leur coïncidence, réfléchir les rayons solaires en un point central assez éloigné pour brûler au loin des corps, ainsi que les miroirs qui servirent, dit-on, à Archimède pour incendier la flotte des Romains. Le jardin du Roi, d’abord créé sous Louis XIII, et successivement agrandi par Louis XIV, était devenu, dès les premières années du règne de Louis XV, un établissement important sous la direction de Dufay; celui-ci, en mourant, désigna comme un digne successeur Buffon, son ami, nommé, en 1739, intendant de cette magnifique métropole des sciences naturelles. Buffon mit sa gloireà étendre , enrichir ce noble établissement, pour y rassembler, de toutes les contrées de l’univers, les productions de la nature, élever des galeries, un musée, des serres, etc., qui en sont encore aujourd’hui l'illustration aux regards de la France et de l’étranger. C’est au milieu de tant de trésors que Buffon conçut le vaste plan de ses travaux en histoire naturelle ; il avait le projet d’embrasser l’immensité des êtres, et dès l’année 1749 parurent , avec un éclat qui n’est point terni de nos jours, les premiers volumes de son Histoire Naturelle générale et particulière. D'abord, il traita de la éAcorie de la terre, puis de l’histoire de l’homme, de celle des quadrupèdes vivipares, enfin de celle des oiseaux. Dans une longue suite d’années , à plusieurs intervalles , il publia des suppléments , dont les principaux furent ceux qui présentent les époques de la nature, et des morceaux qui développaient ou complétaient l’histoire des animaux, avec des vues grandes et neuves , et cette éloquence grave et majestueuse qui s'élève à légal de la sublimité des sujets qu’elle embrasse,
Malgré quelques critiques, peut-être jalouses, de Voltaire, auxquelles Buffon ne répondit jamais que par des hommages, malgré les reproches que Condorcet et d’autres auteurs faisaient sur Ja pompe d’un style qu'ils accusaient d’être ampoulé, inexact ou infidèle , Buffon sera toujours considéré comme l'un des plus brillants écrivains du dix-huitième siècle; auun autre naturaliste ne l’a surpassé ni même égalé par la magnificence et la grandeur de ses tableaux , quelque hypothétiques qu’ils aient paru. Toujours riche, fécond , noble, élevé comme Bossuet, s’il a semblé trop uniforme où manquer de variété et de sensibilité, ses descriptions des mœurs de tant d'espèces d'animaux déploient cependant toute la
Chaleur, toute l'énergie de leurs passions et de leurs amours. Sans doute les âmes fortes expriment moins bien la tendresse, mais elles s’élancent vers le sublime. Les conquêtes d’un mâle génie dans les hauteurs des sciences excluent les af-
. fections plus douces et plus molles des cœurs délicats. C’est
en ce sens qu'il faut expliquer aussi le mot de Buffon dans son discours de réception à l’Académie Française, en 1753, que « le style de l'écrivain est l’homme même; » il en représente le mode de sentir comme la manière de penser, 1l est le retentissement de la fibre du cœur humain, la vibration