‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 27 sur 556 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

des nerfs de notre âme. Personne, en effet, ne travaillait ses écrits autant que Buffon , et n’était aussi difficile que lui pour l'harmonie des périodes et le choix des expressions. Sans cesse il raturait, changeait , jusqu’à ce qu’il eût trouvé le terme propre ou le tour convenable; et quoiqu'il y ait peu de flexibilité dans les mouvements de son style, il conserve par tout une beauté, une clarté, une élévation admirables. On dit qu’il copia onze fois ses Epoques de la Nature, en les corrigeant sans cesse. Selon lui Le génie n’était que l'aptitude à la patience. Au contraire, son élocution familière était extrêmement négligée et commune ; personne n’y aurait deviné l'écrivain doué d’un style si magnifique; on cite même à cet égard destraits d’une vulgarité singulière , peut-être aussi parce qu'il se faisait homme parmi les cultivateurs de sa terre de Montbar, avec lesquels il conversait, quoique en grand seigneur.

Ce fut dans cette retraite délicieuse , au milieu de ses jardins, qu’il élabora ses plus brillantes pages, empreintes d’une imagination si sublime dans son vol. ]1 y récitait à haute voix ses périodes pour juger de leur harmonieuse expression et pour leur donner l'élégance du tour ou l'énergie dont elles sont animées. On dit qu’il ne travaillait qu'après s’être bien vêtu et paré, comme pour se présenter en cérémonie à la postérité; l'éclat deses habits letenait dans une sorte de contention d’esprit qui imprimait plus de noblesse à son style et peut-être plus de pompe à ses périodes. Cette influence singulière du costume sur nos impressions s’est rencontrée, dit-on, aussi dans Rubens, ce grand coloriste, quise vêtait richement pour peindre avec un brillant éclat ses plus beaux tableaux. Buffon aimait beaucoup en effet la parure, qui, rehaussant encore la noblesse de son port et la dignité de sa démarche, lui donnait cet air de supériorité et peut-être d’orgueilleuse fierté qui imposait le respect ; ses ennemis l’appelaient quelquefois le comte de Tuffière. I tenait infiniment aux hommages, etrespiraitavec délices l’encens, même vulgaire, deslouanges ; il mettait la prose fort au-dessus de la poésie, pour laquelle il n'avait nul attrait, quelque poétiques que fussent ses écrits. Néanmoins, sa prose est tellement métrique qu’on y rencontre un grand nombre de vers animés du mouvement de l'ode , comme le début de l’histoire du cheyal. Tels ont été les caractères de plusieurs prosateurs célèbres. J.-J. Rousseau, visitant à Montbar le pavillon dans lequel Buffon avait composé ses plus éloquents morceaux, en baisa le seuil avec respect.

Peu d'écrivains furent pendant une aussi longue carrière environnés d'autant d'illustration, d'estime et de renommée, exempts des traits empoisonnés de la critique ou de l'envie. Accueilli à la cour de Louis XV, favorisé par la plupart des souverains, quiseglorifiaient alors de correspondreaveclesauteurs les plus illustres, Buffon recevait les hommages de tous les amis des sciences naturelles et des admirateurs de son talent; le roide Prusse, Frédéric le Grand, l’impératrice de Russie, Catherine IT, se complaisaient à lui transmettre, ainsi que beaucoup d’autres-personnages desrégions les plus lointartres, {out ce qui pouvait contribuer -à Pavancement de l’histoire naturelle. Pendant la guerre d'Amérique, les corsaires anglais eux-mêmes respectèrent: les envois d'objets du Nouveau Monde adressés à ce grand naturaliste. Lié avec tous les auteurs célèbres de son-sièele, mais sans épouser les partis des encyclopédistes, des économistes et des philosophes, ou les sectes qui les divisaient ; il demeura toujours étranger à leurs querelles, et ne-subit ni leurs haïnes ni leurs disgrâces : il trouvait que la route. de Ja gloire était assez large pour qu'on pôt y voyager ensemble:sans’se froisser. Éloigné des cabales littéraires et politiques, il n’eut donc point de persécuteurs, car ses démêlés avec la Sorbonne sur quelques propositions deses écrits furent bientôt apaisés par la déclaration qu’il soumettait ses opinions aux lois religieuses.

Buffon jouit ainsi de toute la félicité que peuvent procurer une constitution robuste, l’opulence et une glaire érlatante,

dégagée des épines qui furent pour d’autres si cuisantes. I obtint les faveurs des cours non moins que celles du beau sexe, dit-on. Il avait pour maxime qu’en amour le physique seul est bon, maxime épicurieane, que lui reprocha Me de Pompadour, On prétend même qu'il profitait de l’ascendant que lui donnaient ses titres et sa fortune pour obtenir des jouissances faciles parmi ses vassaux, Le goût du faste ou de la représentation, la splendeur dont il aimait à s'entourer, éblouissaient ses inférieurs, sur lesquels d’ailleurs il savait répandre des bienfaits. IL se maria tard, en 1760, avec M!° de Saint-Belin, issue d’une maison noble et honorée, mais mieux partagée en beauté et en vertu qu’en richesse. Il n’en obtint qu’un fils, qui, devenu colonel de cavalerie, eut le malheur de périr victime du tribunal rév, lutionnaire, en 1793, sans que le nom de son illustre père ait, dans ces jours de deuil et de barbarie , pu le soustraire à la mort.

Buffon passait la plus grande partie de sa vie en été dans ses terres ; il demeurait au jardin du Roi en hiver, et il sut l'enrichir des dons qu’il recevait de tous les pays, en animaux, en végétaux rares eten minéraux. Ne pouvant pas accomplir seul les vastes desseins qu’il avait conçus pour coordonner et décrireles matériaux de l’immense édifice élevé par lui à la nature, il trouva dans son compatriote le modeste et exact Daubenton un anatomiste laborieux, fidèle, qui se livra à la partie anatomique et descriptive des quadrupèdes ; plus tard celui-ci s’adjoignit Mertrud. L'histoire naturelle des oiseaux fut aidée aussi par Guéneau de Montbelliard , élégant écrivain, et par l’abbé Bexon ; enfin, l’histoire des quadrupèdes ovipares et des serpents, et celle des poissons, qui n’avaient pu être entreprises pendant la vie de Buffon, furent plus tard confiées à Lacépède, dont les écrits montrent plus de brillant que de solide. Durant ses dernières années, Buffon, quoique doué d’une santé vigoureuse, fut en proie aux douleurs déchirantes de la pierre, qui cependant n’interrompirent pas ses travaux. Il mourut à Paris, le 16 avril 1788, à l’âge de quatre-vingt et un ans, comblé de gloire, et aprèsla vie la plus heureuse qui ait jamais été accordée à un homme.

Avant lui l'histoire naturelle n’était pas sortie du cercle étroit où la cultivaient en silence les savants de profession. Aristote avait jeté les vrais fondements de la zoologie, Pline avait rassemblé dans une sorte d’encyclopédie , mais sans critique, les faits épars de l’histoire naturelle, mêlant le vrai et le faux, que l’imperfection de la science ne permettait pas alors de discerner. Au renouvellement des sciences, Aldrovande, Conrad Gesner et d’autres collecteurs ou compilateurs, avaient réuni leurs observations à celles de quelques bons naturalistes, mais sans ordre, sans méthode ni vues philosophiques; on amassait des matériaux de tout genre. Cependant Jean Ray ( Rajus) en Angleterre, Césalpin en-Italie, Belon en France, Georges Agricola en Allemagne, avaient essayé d'apporter quelques lumières dans la zoologie, la botanique et la minéralogie; des faits nombreux se recueillirent pendant le dix-septième siècle avec le secours de l'anatomie, de la chimie métallurgique, de la botanique; les découvertes de voyageurs dans les deux Indes rapportèrent des richesses inconnues aux anciens; alors les'sciences naturelles prirent un nouvel essor; tout mürissait pour-leur développement et leur splendeur. Linné et Buffon-parurent, et. l'esprit humain fit un pas immense; les beautés ineffables de la: nature, révélées à tous les regards, en firent bientôt la science à la mode, la plus universellement cultivée.

« Personne, dit Cuvier, ne peut plus soutenir dans leurs détails le premier ni le second système de Buffon sur la théorie de la terre. Cette comète , qui enlève les parties du soleil ; ces planètes vitrifiées, incandescentes, qui se refroïdissent par degrés, ‘et les unes plus tôt que les autres; ces êtres organisés, qui naissent successivement à leur surface à me-

sure que leur température s’adoucit, ne peuvent plus passer que pour des jeux d'esprit. Mais Buffon n’en a pas moins le mérite d’avoir fait sentir généralement que l’état actuel du globe résulte d’une succession de changements dont il est possible de saisir les traces, et c’est lui qui a rendu tous les observateurs attentifs aux phénomènes d'où l’on peut remonter à ces changements. Son système sur les molécules organiques et sur le moule intérieur pour expliquer la génération , outre l'obscurité et l'espèce de contradiction dans les termes qu’il présente, paraît directement réfuté par les ohservations modernes, et surtout par celles de Haller et de Spallanzani ; mais son éloquent tableau du développement physique et moral de l’homme n’en est pas moins un trèsbeau morceau de philosophie digne d’être mis à côté de ce qu’on estime le plus dans l'ouvrage de Locke. Il a eu tort de vouloir substituer à l'instinct des animaux une sorte de mécanisme plusinintelligible peut-être que celui de Descartes; mais ses idées concernant l'influence qu’exercent la délicatesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces sont des idées de génie qui feront désormais la base de toute histoire naturelle philosophique, et qui ont rendu tant de services à l’art des méthodes, qu’elles doivent faire pardonner à leur auteur le mal qu’il a dit de cet art. Enfin, ses idées sur la dégénération des animaux et sur les limiles que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce peuvent être considérées comme de véritables découvertes, qui se confirment chaque jour, et qui ont donné aux recherches des voyageurs une base fixe dont elles manquaient auparavant. La partie de son ouvrage la plus parfaite, celle où il restera toujours l’auteur fondamental, c’est l’histoire des quadrupèdes. Avant lui on n’avait pour ainsi dire que des notions fausses et embrouillées des quadrupèdes étrangers. Le plan qu’il conçut de faire décrire isolément et en détail chaque espèce et d'en soumettre l’histoire à une critique sévère a servi de modèle à tout ce qu’on a fait de bon depuis lors sur l’histoire naturelle, et surtout aux excellents ouvrages de Pallas. C’est la confusion où Buffon trouva l’histoire de cette classe d'animaux qui lui avait donné contre les méthodes et la nomenclature une humeur qu’il exprime quelquefois trop vivement. Mais il renonça bientôt à cette prévention, et dans son Histoire des Oiseaux il se soumit tacitement à la nécessité où nous sommes tous de classer nos idées pour nous en représenter clairement l’ensemble. Aussi, quoique l'histoire des oiseaux n'ait point cette sévérité de critique ni cette exactitude de détails qui règnent dans celle des quadrupèdes, elle forme un tout beaucoup plus facile à saisir et plus agréable à lire. Elle fait le fond de tous les livres que l’on a écrits depuis sur le même sujet, et dont aucun n'offre encore, relativement à l’époque où il a été fait, autant de critique et d’exactitude que celui de Buffon. Ce qu’il a de plus faible, c’est son Histoire des Minéraux, parce que, séduit par les occasions fréquentes de s’y livrer à son goût pour des hypothèses, il ne s’aida point assez de la chimie, et négligea trop de suivre les progrès rapides que la minéralogie faisait par les travaux de Romé-de-Lisle, dé Bergmann, de Saussure, et par ceux de M. Haüy, qui commençait à faire prévoir dès lors ce qu'il serait un jour. »

Il faut convenir en effet que si Buffon avait élevé d’éclatants systèmes, remplis de vues sublimes sur la constitution de notre univers ou sur la nature des êtres organisés , il avait soutenu aussi des hypothèses qui ne reposaient que sur limagination et que n’étayaient ni l'expérience ni de saines observations dans d’autres parties où il était resté comme étranger. Son antipathie contre les méthodes lui dérobait plusieurs rapports d'organisation communs aux espèces du même genre et du mêmo ordre. I fut injuste à l'égard de Linné; mais celui-ci, sans répondre directement à des attaques, se vengea de son rival en lui dédiant une plante marécageuse sous laquelle s’abritent les

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