CANTU — CANUEL
de belles-lettres. De là il se rendit à Côme et plus tard à Milan, où il continua de résider jusqu'au moment où éclata Rà révolution de 1848. Après la mort de son père, ce fut lui qui dut se charger de pourvoir à l'entretien et à l’éducation de ses neuf frères, presque tous encore en bas-âge, devoir dont il s’acquitta avec une conscience au-dessus de tout éloge. L'un de ses premiers écrits, les Ragionamenti sulla Storia Lombarda nel secolo XVII (2° édition ; Milan, 1842-1844), lui valut, en raison des idées libérales qu’il contenait, un procès de tendance, par suite duquel il fut condamné à une année d'emprisonnement. Comme Silvio Pellico, il a décrit les souffrances de sa captivité, mais en forme de roman historique, sous le titre de Margherita Pusterla (Florence, 1845), ouvrage qu’on place sur la même ligne que les Promessi Sposi de Manzoni.
Le sentiment profondément religieux et essentiellement catholique qui l’a animé toute sa vie, et qui perce dans tous ses ouvrages, l’a conduit à composer aussi des hymnes et des chants religieux devenus pour la plupart populaires, surtout à cause des idées politiques qu’ils expriment. Un poëme patriotique en quatre chants sur la ligue lombarde, A/giso, o la Legqua Lombarda (nouvelle édition, Milan, 1846), mais surtout ses Letture giovanile (4 vol. ), consacrées à l’éducation du peuple , qui ont obtenu en Italie plus de trente éditions, et qui ont été traduites dans la plupart des langues de l'Europe, répandirent son nom tant dans sa patrie qu’à l'étranger. Comme poëte et écrivain populaire, et même comme historien , Cantù s’est rattaché à l’école romantique, dont Manzoni est le principal représentant, et dont le but, poursuivi avec une constante activité, est d'arriver à confondre l'État dans l’Église, et la politique dans la religion.
En même temps, Cantù se faisait un nom comme historien. Il écrivait sa Séoria di Como, qui a proprement parler renferme les annales de la Lombardie entière. Plus tard il a refait la partie historique de la description de Milan (2 vol.; Milan, 1847), publiée à l’occasion du congrès scientifique tenu dans cette ville. La censure le contraignit à laisser inachevés ses S{udi sul Italia nel medio evo, qu'il faisait paraitre dans l’ndicatore de Milan. Les obstacles qu’un gouvernement ombrageux mettait à l'exercice de son activité littéraire le déterminèrent surtout à la consacrer désormais tout entière à un seul grand ouvrage, sa Sforia universale, le livre d'histoire le plus volummeux que l'Italie ait vu paraître dans ce siècle.
L'œuvre de Cantù parut d’ahord en 1837 et années suivantes, à Turin, en 35 volumes in-8° ; et malgré son étendue, malgré le tirage considérable qui en avaitété fait, elle se trouva épuisée en peu de mois. A la fin de 1842 l'éditeur (Pomba) en annonçait déjà la septième édition. Deux réimpressions en avaient en outre été faites à Palerme et à Naples, et il en avait paru des traductions en français (Paris, Firmin Didot ), en allemand et en anglais. Une grande lucidité et une non moins grande solidité scientifique, une remarquable sagacité d’appréciation critique, des descriptions pleines d'animation , une rare perfection dans le style et dans la forme, telles sont les qualités incontestées de cet ouvrage, qui dans sa dernière édition est continué depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’avénement au trône de Pie IX, et que les Italiens rangent à bon droit parmi leurs classiques.
Dans une introduction qui fit grand bruit quand en Italie elle vit le jour (1837), M. Cantù se montre plus que sévère pour les historiens qui l’ont précédé. Nous ne saurions, quant à nous, lui reprocher, à notre tour, comme on l’a fait par delà les Alpes, de réagir contre notre dix-huitième siècle, dont les meilleurs esprits et les plus nobles cœurs de l'Italie, indignés de voir leur pays encore aux mains du moyen âge, subissent peut-être trop absolument de nos jours encore l'influence et épousent trop facilement tous les préjugés. 11 y a longtemps que la même réaction a eu
lieu en France et çà et là; voilà ce que notre historien semble trop oublier. Apparemment Voltaire, contre lequel il s'avise, après tant d’autres, de s’escrimer, Voltaire, s’il revenait, se garderait bien de recommencer son œuvre, qui est faite, sinon parfaite : ce grand esprit tournerait aujourd’hui ses armes contre d’autres superstitions ; et assurément après 93 ce n’est pas le fanatisme qu’il détesterait le plus et qu’il croirait le plus dangereux : voilà ce dont M. Cantù ne semble pas se douter. Il confond l’idéologie avec la philosophie; il immole la philosophie à la religion, et la tradition universelle du genre humain à la tradition particulière des chrétiens.
Et ce qui nous semble plus grave et presque incroyable chez un Italien, dans le monde aujourd'hui chrétien il ne voit que le christianisme; la tradition distincte et apparemment grande aussi du monde politique et civil, il la mécunnaît dans son indépendante majesté, et il ne s’aperçoît pas qu’il tombe ainsi dans une autre idéologie. Si nous comprenons parfaitement qu’on soit amené, surtout en histoire, à préférer la tradition au raisonnement, nous ne pouyons nous expliquer comment aux yeux d’un historien qui n’est ni ecclésiastique ni catholique fervent la Rome des papes prévaudrait ainsi absolument sur la Rome des Césars, et pourquoi en histoire, si Moïse est si digne de foi quand il s’agit de la création du monde, Tite-Live et Machiavel ne le seraient point quand il s’agit du développement du monde romain.
Sans insister sur ces critiques, notons que les premières académies scientifiques et littéraires de l’Europe se sont fait une gloire d'admettre M. Cantù au nombre de leurs membres. Tandis qu'aux congrès scientifiques tenus en 1846 et 1847 à Marseille, Gênes et Venise, il était de la part de lélite des savants l’objet des hommages les plus flatteurs, ses sentiments politiques lui attiraient du gouvernement autrichien une multitude de tracasseries et de persécutions. Quand l'insurrection éclata à Milan, Cantù n’échappa à une arrestation certaine qu’en se réfugiant en Piémont. Après la révolution, à laquelle il s’était montré sympathique, il revint à Milan, où depuis lors il continue ses travaux dans un calme isolement. Les plus récents sont une Histoire de la littérature italienne (1851, in-8), une Histoire des cent dernières années (1851, 4 vol.), traduite en français; une Histoire des Italiens (1854 et suiv., traduite en français, 1859 et suiv., 12 vol. in-8); une très-curieuse Histoire des hérésies en Italie (1867-70), également traduite, en 10 vol. in-8.
Son frère, Ignazio CAnTu, né le 5 décembre 1810, a été lirstituteur des enfants de l’archiduc Regnier d'Autriche et s’est également fait un nom honorable comme historien.
CANUEL (Simon, baron), naquit dans le Poito, en 1767, d’un père marchand de bois, et gagna tous ses gra-
des dans les guerres de la Vendée. Ainsi, de simple officier au 71° de ligne il devint tour à tour, grâce à la protection de Rossignol et de Kléber, adjudant-général adjoint, adjudant-général, général de brigade et général de division. Ses chefs le signalèrent comme s'étant distingué à Doué et à Savenay. Il se faisait remarquer alors par la plus grande exaltation révolutionnaire, exaltation à laquelle sans doute il fut redevable de sa rapide élévation. Lorsqu’en 1796 le Directoire eut besoin d'envoyer à Lyon, qu’il venait de déclarer en état de siége, un conimandant dévoué, il jeta les yeux sur Canuel, et celui-ci accepta sans hésiter cette triste mission. On eût pu s'attendre à voir le nom du jeune général cité dans quelques-unes des grandes batailles du Consulat et de l'Empire : il n’en fut rien cependant. Napoléon ne jugea pas à propos de l’employer dans les armées actives ; il eut simplement, dans ces jours de lutte au dehors, le commandement de quelques divisions militaires à l’intétérieur, dans lesquelles il végéta obscur et inconnu. Mis ainsi à l'écart pendant la longue et gloricuse période du Con-
sulat et de l’Empire; il se montra parmi les plus empressés à saluer le retour des Bourbons, à la suite de l'invasion de 1814. Bien d'autres généraux firent comme lui à ce moment, mais aucun n’imita sa conduite de 1815. On le vit en effet pendant les Cent-Jours se réfugier parmi les Vendéens insurgés, se placer dans les rangs des hommes qu’il avait combattus sous Rossignol et Ronsin, et devenir le chef d'état-major du marquis de La Rochejaquelein, comme s’il eût été dans sa destinée de ne combattre jamais que contre des Français!
La seconde restauration crut devoir récompenser un tel dévouement : Louis XVIII conféra à Canuel, qui l’accepta avec empressement, la présidence du conseil de guerre chargé de juger et condamner le général Travot. Canuel formula alors toute sa pensée dans un ordre du jour où il s’exprimait ainsi: « L’unanimité de sentiments qui nous réunit tous m’est un sûr garant que si jamais les ennemis du trône et de la légitimité osent se montrer, ce sera pour la dernière fois : l'instant d’après ils auront vécu. Vive le roi!» Rien ne devait étonner de la part d’un homme qui, envoyé à la chambre ardente de 1815 par le département de la Vienne, y alla siéger au milieu des plus fougueux réactionnaires royalistes. Dans le procès du général Travot, le zèle monarchique de Canuel l’entraîna jusqu’à dénoncer comme attentatoires à la majesté royale les mémoires dans lesquels les avocats de l'accusé se bornaïent à invoquer pour leur client le bénéfice de l’amnistie; et si cette dénonciation n’eut pas de suite, ce ne fut pas de sa faute.
C'est à cette époque qu’on vit revenir à Lyon, comme général commandant la 19° division militaire, l’homme qui y avait exercé un commandement vingt ans auparavant, alors que le Directoire déclarait cette ville en état de siége, en motivant cette mise hors la loi de toute la population d’une grande cité par la présence d’émigrés dans ses murs. La conduite de Canuel dans ces circonstances fut honteuse. 11 déploya en effet contre ses anciens camarades un zèle de bourreau. 11 y avait alors à Lyon, comme ailleurs, beaucoup de mécontents. Un nommé Bonafoux déposa plus tard, devant le préfet de l’Isère, qu’il avait été employé à Lyon, auprès du général Canuel, qui l'avait chargé « d’exciter les mécontents et de leur proposer de se mettre à leur tête pour monter un coup. Stimulé par le ministre de la police, ajoutait-il, j'ai donné une apparence de conspiration à ce qui n’était que des discours de mécontents sans actions et sans projets. » Aussi vit-on bientôt éclater à Lyon et à Saint-Genis-Laval un mouvement insurrectionnel que tous les historiens s'accordent à reconnaître avoir été excité et dirigé par des agents provocateurs. Puis Canuel livra impiivyablement à la cour prévôtale les hommes qui avaient eu l’imsrudence d'y prendre part. Deux d’entre eux, l’adjudantmajor Oudin et un jeune apprenti maréchal, Pierre Dumont, âgé de seize ans et demi, furent condamnés à mort, et exécutés le 18 juillet 1817. Le colonel Fabvier et M. Charrier-Senneville crurent devoir alors dénoncer à l'opinion publique la conduite tenue par le général dans ces tristes circonstances. Canuel leur intenta un procès, et le gagna. Et cependant il n’en resta pas moins acquis aux débats que des actes d’une nature atroce avaient suivi ce mouvement provoqué par des hommes que l’ancien ami de Rossignol déclarait n’être pas des agents militaires, mais bien des agents de police. Des affiches et des ordres du jour avaient promis leur pardon aux coutumaces qui feraient leur soumission. Confiants en cet engagement sacré, se présentaientils devant l'autorité, ils étaient saisis, jugés, condamnés, et quelquefois exécutés. C’est ainsi qu'un maire fit fusiller, sans interrogatoire, sans jugement, sous les yeux de sa femme et de sesenfants, un homme compromis dans la conspiration; et voyant qu’il donnait encore signe de vie, il le fit achever à coups de pistolet. Quoique la presse ne fût pas libre alors, de semblables faits et bien d’autres encore